Nous avons donc soupé en compagnie de Clark et de Jason. Le restaurant se trouvait assez loin du campus alors nous avons pris un taxi pour nous y rendre. Il s’agissait d’un restaurant de ravioli chinois. Nous y avons commandé des « jiaozi » (le nom chinois de ce plat) de différentes variétés. Ces ravioli sont souvent mangés avec du vinaigre noir, et certains aiment y ajouter du « la jiao » (une pâte de piments forts très épicée) pour rehausser le goût. Ceux qui ne sont pas habiles de leurs baguettes risquent de s’éclabousser en échappant des raviolis dans le petit plat de vinaigre où l’on doit normalement les y tremper (oui, ça m’est déjà arrivé)…
C’est Jason qui a monopolisé la conversation. Il a vingt-deux ans, mais parle comme s’il avait vécu un siècle et demi, et son sujet préféré est sa propre personne. Il a tout vu, tout vécu, tout essayé, et sait tout à propos de tout. C’est absolument fascinant de l’écouter parler, même si ce n’est que pour s’étonner du débit de ses paroles, de son ratio de mots prononcés par minute. À en croire ses propos, il est polyglotte (il parle anglais, espagnol, chinois, français, et polonais), et il a visité presque toute l’Europe, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique, l’Asie, bref, le monde entier. Cependant, moindrement qu’on lui pose des questions sur ses aventures, expériences ou connaissances, tout devient flou et il change abruptement de sujet.
Au cours du repas, j’ai plutôt tenté de faire parler Clark, qui semblait très extraverti pour un chinois (décidément, je suis forte sur les jugements de valeur et le renforcement des stéréotypes...), mais avec Jason qui déversait ses anecdotes en mode continu, j’ai réalisé qu’il nous faudrait plusieurs autres rencontres seuls à seuls avec Clark pour pouvoir en apprendre plus sur sa personne.
Une fois le souper terminé, Jason et Clark nous ont emmenés au « Wandro », un petit magasin où l’on retrouve un peu de nourriture ainsi que des produits ménagers et quelques vêtements. Une sorte de minuscule Maxi & Cie. Ce magasin est très pratique, surtout de par le fait qu’il se trouve directement en face de l’entrée de notre campus. Nous y avons donc acheté quelques provisions essentielles (papier de toilette, produits de nettoyage, serpillère, balais, etc.), puis nous sommes rentrés « chez nous ». Nous n’avons pas trop tardé avant de nous coucher car nous étions vraiment épuisés en raison de nos heures accumulées de voyagement ainsi que du décalage horaire.
Ce matin, nous nous sommes levés très tôt. La nuit était courte, mais reposante. Le décalage horaire nous a temporairement transformés en « lève-tôt ». Nous avons grignoté des restes de pain et de jujubes pour déjeuner (miam!), et un peu plus tard, Jason est venu cogner à notre porte (ce qu’il fera désormais presque quotidiennement). Malgré sa façon maladroite de communiquer avec les autres en ne parlant que de lui-même, il se montre très généreux (il nous apporte du café Starbucks et des biscuits des « girl guides » pour nous souhaiter la bienvenue en Chine). Des denrées excessivement rares dans ce coin de pays.
Je sens que Jason est extrêmement insécure, mais qu’il tente de le cacher derrière son attitude de verbomoteur extraverti. Au cours des jours qui suivent, nous verrons qu’il est très seul et particulièrement soucieux de ce que les autres pensent de lui. Nous nous rendrons également compte qu’il a été quelque peu ostracisé par les autres professeurs étrangers depuis qu’ils sont tous arrivés en même temps à Nanyang en août 2006. Tous lui reprochent sa manière d’être et son attitude « trop américaine ». C’est difficile de ne pas le juger comme étant « typiquement américain », surtout quand il se met à énumérer tous ses préjugés par rapport aux autres cultures et qu’il commence presque toutes ses phrases par « Well, in America… » ou « I really love my country because… » ou encore « I owe so much to my country because… ». J’en ai moi-même des hauts-le-cœur, mais Henning me fait remarquer qu’il serait insensible et méchant de lui tourner le dos comme les autres l’ont si peu subtilement fait simplement parce qu’il est fatiguant. En effet, Jason est extrêmement fatiguant, mais il est malgré tout très gentil.
Une fois Jason reparti, Henning et moi décidons de nous attaquer à la crasse omniprésente qui ronge notre appartement, et nous entamons un grand (TRÈS GRAND) ménage, qui ne prendra fin que plusieurs jours plus tard. Nous ne savons pas exactement par où commencer. Nous décidons enfin de nettoyer la chambre à coucher en premier, c’est notre priorité puisque c’est là que nous dormons. Nous époussetons, balayons, passons la serpillère une première puis une deuxième fois, et puis nous recommençons ce cycle puisque la chambre nous paraît toujours presque aussi sale. Nous n’avons même pas le temps de terminer cette pièce en une seule journée, la froideur et l’humidité empêchant le plancher de sécher rapidement.
Nous entamons donc les autres pièces, mais ne cessons de découvrir des recoins de l’appartement qui nécessitent eux aussi d’être nettoyés. Nous commençons une chose, puis sommes distraits et en commençons une autre.
Ce manège continue le lendemain. Pendant l’avant-midi, les deux professeurs français qui habitent au troisième étage viennent nous rendre visite. Ils nous suggèrent d’interchanger le bureau et la chambre à coucher, car le bureau est beaucoup plus petit et donc beaucoup plus facile à chauffer. Bonne idée. D’ailleurs, le bureau sera l’endroit où nous passerons la plus grande partie de notre temps, alors nous pourrions bénéficier de plus d’espace que dans la chambre à coucher.
Pour faire le changement, nous devons absolument démonter les lits au complet, puis les bureaux en partie. Les cadres de portes sont étroits, et le corridor entre les deux salles l’est également. Nous commençons par démonter les bureaux, puis une fois la salle vide, nous la nettoyons de fond en comble avant d’y apporter les deux lits. C’est en démontant les deux lits que nous découvrirons le pire de ce que nous cache cet appartement.
Sous les lits, on devine de nombreuses épaisseurs de saleté. Dans la cavité sous la base des lits de bois sont tissés de nombreuses toiles d’araignée, dans lesquelles sont emprisonnés des « mottons » de poussière, des cendres, et des bibittes mortes (pour la plupart…). Maintenant que les bases sont démontées, nous n’avons plus à deviner la poussière sur le plancher en dessous des bases, il y a en effet une quantité phénoménale de cendres, de « botches » de cigarettes, et sous l’un des deux lits, un paquet de condoms utilisés! Yark!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Nous nous empressons de tout balayer, ramasser et jeter (nous mettons d'abord des masques pour mieux affronter la poussière), puis nous lavons le plancher trois fois de suite, jusqu’à ce que l’eau que nous frottons sur le plancher cesse d’être noire dans la chaudière et devienne « claire ».
La chambre devenue bureau est enfin « propre ». Mais plus tard, nous y découvrirons d’autres recoins à nettoyer, et le ménage sera à recommencer! (Il s’agit entre autre des filtres à l’intérieur du chauffage, recouverts de tellement de poussière que nous respirions inconsciemment depuis déjà une semaine).
Avec deux pièces sur cinq de propres, je commence à mieux voir le potentiel de l’appartement (décelé par Henning dès notre arrivée!). Il est relativement spacieux, et pourrait même devenir confortable (à condition qu’on arrive à le chauffer!). Cette journée-là, alors que l’appartement est encore sans-dessus-dessous et que le ménage est loin d’être achevé, nous devons tout arrêter et nous préparer à repartir pour la capitale du Henan, Zhengzhou.
En effet, Ellen doit nous emmener à la capitale passer des examens médicaux. Nous avons déjà passé nos examens médicaux au Canada pour obtenir nos permis de travail, mais nous devons repasser ces même examens en Chine, cette fois pour obtenir la carte de résident étranger (qui nous permettra de rester légalement en Chine, d’y travailler et d’y voyager ainsi que de pouvoir entrer et sortir du pays à notre guise). Je demanderai à Ellen pourquoi nous devons repasser ces examens, serait-ce parce que le gouvernement chinois ne fait pas confiance aux résultats obtenus à l’étranger? Oui, peut-être me répondra-t-elle. Mais Henning et moi en conclurons que ce n’est qu’un des nombreux rouages de la monstrueuse machine administrative chinoise, une autre façon pour le gouvernement de donner des emplois à des chinois trop nombreux, ainsi qu’une manière d’imposer son autorité et de démontrer son pouvoir centralisateur.
C’est Jason qui a monopolisé la conversation. Il a vingt-deux ans, mais parle comme s’il avait vécu un siècle et demi, et son sujet préféré est sa propre personne. Il a tout vu, tout vécu, tout essayé, et sait tout à propos de tout. C’est absolument fascinant de l’écouter parler, même si ce n’est que pour s’étonner du débit de ses paroles, de son ratio de mots prononcés par minute. À en croire ses propos, il est polyglotte (il parle anglais, espagnol, chinois, français, et polonais), et il a visité presque toute l’Europe, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique, l’Asie, bref, le monde entier. Cependant, moindrement qu’on lui pose des questions sur ses aventures, expériences ou connaissances, tout devient flou et il change abruptement de sujet.
Au cours du repas, j’ai plutôt tenté de faire parler Clark, qui semblait très extraverti pour un chinois (décidément, je suis forte sur les jugements de valeur et le renforcement des stéréotypes...), mais avec Jason qui déversait ses anecdotes en mode continu, j’ai réalisé qu’il nous faudrait plusieurs autres rencontres seuls à seuls avec Clark pour pouvoir en apprendre plus sur sa personne.
Une fois le souper terminé, Jason et Clark nous ont emmenés au « Wandro », un petit magasin où l’on retrouve un peu de nourriture ainsi que des produits ménagers et quelques vêtements. Une sorte de minuscule Maxi & Cie. Ce magasin est très pratique, surtout de par le fait qu’il se trouve directement en face de l’entrée de notre campus. Nous y avons donc acheté quelques provisions essentielles (papier de toilette, produits de nettoyage, serpillère, balais, etc.), puis nous sommes rentrés « chez nous ». Nous n’avons pas trop tardé avant de nous coucher car nous étions vraiment épuisés en raison de nos heures accumulées de voyagement ainsi que du décalage horaire.
Ce matin, nous nous sommes levés très tôt. La nuit était courte, mais reposante. Le décalage horaire nous a temporairement transformés en « lève-tôt ». Nous avons grignoté des restes de pain et de jujubes pour déjeuner (miam!), et un peu plus tard, Jason est venu cogner à notre porte (ce qu’il fera désormais presque quotidiennement). Malgré sa façon maladroite de communiquer avec les autres en ne parlant que de lui-même, il se montre très généreux (il nous apporte du café Starbucks et des biscuits des « girl guides » pour nous souhaiter la bienvenue en Chine). Des denrées excessivement rares dans ce coin de pays.
Je sens que Jason est extrêmement insécure, mais qu’il tente de le cacher derrière son attitude de verbomoteur extraverti. Au cours des jours qui suivent, nous verrons qu’il est très seul et particulièrement soucieux de ce que les autres pensent de lui. Nous nous rendrons également compte qu’il a été quelque peu ostracisé par les autres professeurs étrangers depuis qu’ils sont tous arrivés en même temps à Nanyang en août 2006. Tous lui reprochent sa manière d’être et son attitude « trop américaine ». C’est difficile de ne pas le juger comme étant « typiquement américain », surtout quand il se met à énumérer tous ses préjugés par rapport aux autres cultures et qu’il commence presque toutes ses phrases par « Well, in America… » ou « I really love my country because… » ou encore « I owe so much to my country because… ». J’en ai moi-même des hauts-le-cœur, mais Henning me fait remarquer qu’il serait insensible et méchant de lui tourner le dos comme les autres l’ont si peu subtilement fait simplement parce qu’il est fatiguant. En effet, Jason est extrêmement fatiguant, mais il est malgré tout très gentil.
Une fois Jason reparti, Henning et moi décidons de nous attaquer à la crasse omniprésente qui ronge notre appartement, et nous entamons un grand (TRÈS GRAND) ménage, qui ne prendra fin que plusieurs jours plus tard. Nous ne savons pas exactement par où commencer. Nous décidons enfin de nettoyer la chambre à coucher en premier, c’est notre priorité puisque c’est là que nous dormons. Nous époussetons, balayons, passons la serpillère une première puis une deuxième fois, et puis nous recommençons ce cycle puisque la chambre nous paraît toujours presque aussi sale. Nous n’avons même pas le temps de terminer cette pièce en une seule journée, la froideur et l’humidité empêchant le plancher de sécher rapidement.
Nous entamons donc les autres pièces, mais ne cessons de découvrir des recoins de l’appartement qui nécessitent eux aussi d’être nettoyés. Nous commençons une chose, puis sommes distraits et en commençons une autre.
Ce manège continue le lendemain. Pendant l’avant-midi, les deux professeurs français qui habitent au troisième étage viennent nous rendre visite. Ils nous suggèrent d’interchanger le bureau et la chambre à coucher, car le bureau est beaucoup plus petit et donc beaucoup plus facile à chauffer. Bonne idée. D’ailleurs, le bureau sera l’endroit où nous passerons la plus grande partie de notre temps, alors nous pourrions bénéficier de plus d’espace que dans la chambre à coucher.
Pour faire le changement, nous devons absolument démonter les lits au complet, puis les bureaux en partie. Les cadres de portes sont étroits, et le corridor entre les deux salles l’est également. Nous commençons par démonter les bureaux, puis une fois la salle vide, nous la nettoyons de fond en comble avant d’y apporter les deux lits. C’est en démontant les deux lits que nous découvrirons le pire de ce que nous cache cet appartement.
Sous les lits, on devine de nombreuses épaisseurs de saleté. Dans la cavité sous la base des lits de bois sont tissés de nombreuses toiles d’araignée, dans lesquelles sont emprisonnés des « mottons » de poussière, des cendres, et des bibittes mortes (pour la plupart…). Maintenant que les bases sont démontées, nous n’avons plus à deviner la poussière sur le plancher en dessous des bases, il y a en effet une quantité phénoménale de cendres, de « botches » de cigarettes, et sous l’un des deux lits, un paquet de condoms utilisés! Yark!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!Nous nous empressons de tout balayer, ramasser et jeter (nous mettons d'abord des masques pour mieux affronter la poussière), puis nous lavons le plancher trois fois de suite, jusqu’à ce que l’eau que nous frottons sur le plancher cesse d’être noire dans la chaudière et devienne « claire ».
La chambre devenue bureau est enfin « propre ». Mais plus tard, nous y découvrirons d’autres recoins à nettoyer, et le ménage sera à recommencer! (Il s’agit entre autre des filtres à l’intérieur du chauffage, recouverts de tellement de poussière que nous respirions inconsciemment depuis déjà une semaine).
Avec deux pièces sur cinq de propres, je commence à mieux voir le potentiel de l’appartement (décelé par Henning dès notre arrivée!). Il est relativement spacieux, et pourrait même devenir confortable (à condition qu’on arrive à le chauffer!). Cette journée-là, alors que l’appartement est encore sans-dessus-dessous et que le ménage est loin d’être achevé, nous devons tout arrêter et nous préparer à repartir pour la capitale du Henan, Zhengzhou.
En effet, Ellen doit nous emmener à la capitale passer des examens médicaux. Nous avons déjà passé nos examens médicaux au Canada pour obtenir nos permis de travail, mais nous devons repasser ces même examens en Chine, cette fois pour obtenir la carte de résident étranger (qui nous permettra de rester légalement en Chine, d’y travailler et d’y voyager ainsi que de pouvoir entrer et sortir du pays à notre guise). Je demanderai à Ellen pourquoi nous devons repasser ces examens, serait-ce parce que le gouvernement chinois ne fait pas confiance aux résultats obtenus à l’étranger? Oui, peut-être me répondra-t-elle. Mais Henning et moi en conclurons que ce n’est qu’un des nombreux rouages de la monstrueuse machine administrative chinoise, une autre façon pour le gouvernement de donner des emplois à des chinois trop nombreux, ainsi qu’une manière d’imposer son autorité et de démontrer son pouvoir centralisateur.
L’économie de marché a été introduite avec succès en Chine et le niveau de vie de plusieurs chinois a été considérablement amélioré. Certains citoyens se sont même vraiment beaucoup enrichis au profit du capitalisme. Mais le fait que tout, tout, tout semble y être règlementé et contrôlé par le gouvernement nous rappelle constamment que nous sommes malgré tout dans un pays communiste. Personne n’échappe aux griffes administratives du système chinois, que l’on soit Chinois, ou pas.
© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
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