Voilà que les étapes administratives sont terminées. La fin de cet abominable processus (qui avait commencé en octobre 2006!) marque le début de nos démarches pour découvrir les détails à propos de nos postes d’enseignants, ainsi que ceux ayant attrait au déroulement des cours qui commencent en mars. À date, outre le fait que nous enseignerons l’anglais, nous ne savons strictement rien.
J’ai donc décidé de mettre « un peu » de pression sur Ellen (je l’appelle tous les jours et lui envoi des courriels régulièrement) pour qu’elle parvienne à trouver la personne qui pourra donner suite aux propos qu’elle avait tenu à l’aéroport de Zhengzhou (entre autres sur le fait que j’enseignerai sur un campus autre que le campus principal). Je sais qu’elle ne peut répondre à mes questions car à l’aéroport elle ne faisait que me transmettre les paroles de ses supérieurs (elle ne décide en rien du sort des professeurs étrangers, elle s’occupe exclusivement de les recruter puis d’assurer leur « bien-être » pendant leur séjour au NIT).
Je tiens absolument à éclaircir la situation, qu’on me donne non seulement une idée globale de ce à quoi m’attendre (en commençant par nommer l’autre campus et me dire exactement où il est), mais qu’on me fournisse également tous les détails importants liés à ce poste. Je ne veux pas nécessairement harceler Ellen, sauf qu’elle est ma seule ressource pour parvenir aux oreilles des gens qui détiennent un pouvoir décisionnel.
Je suis consciente du fait que les réponses à mes questions ne changeront strictement rien à ma situation, que j’irai enseigner où ils me diront d’aller enseigner. Cependant, je me rends compte à quel point je trouve pénible d’avoir à vivre dans l’incertitude et de sentir que le contrôle que je souhaite ardemment exercer sur tout ce qui m’arrive m’échappe. Je ne suis définitivement pas chinoise dans l'âme, et je ne fais certes preuve d'aucune ouverture d'esprit face au fait de tout ignorer de mon sort.
Ma détermination à extraire la vérité est récompensée par une rencontre avec la patronne d’Ellen, la fameuse directrice du bureau des affaires étrangères. Je dis « fameuse » car, malgré le fait que nous ne sommes pas ici depuis longtemps, nous avons déjà entendu parler de la patronne d’Ellen; celle qui n’est « pas fine », celle qui « se fiche » des professeurs étrangers et qui n’est « pas gentille » avec Ellen. C’est le diable incarné du NIT. Henning et moi sommes quelque peu sceptiques faces aux descriptions auxquelles nous avons eu droit de la part de nos compères. Mais nous serons sur nos gardes pour cette rencontre notoire; nous aurons nos croix et notre eau bénite embouteillée dans des p’tites fioles attachées à notre cou…
Nous avons donc rendez-vous le lendemain à dix heures au bureau d’Ellen, et c’est à dix heures tapantes que nous arrivons sur place. La directrice n’est pas encore là. Il n’y a qu’Ellen, que l’on aperçoit, toute essoufflée, dans la salle avoisinant le bureau des affaires étrangères. Elle est en train d’épousseter les fauteuils, de ramasser les déchets (papiers de bonbons, mégots de cigarette, etc.) laissés par d'autres lors d'une précédente rencontre, et de préparer des verres en papiers pour le thé.
Nous avons à peine le temps de la rejoindre et de lui demander comment se déroulera la rencontre que voilà LA directrice qui arrive… suivie de…? sa nièce…?? et... le père de cette dernière! Bien sûr, à première vue, nous ne savons pas encore qui sont la jeune fille et l’homme qui l’accompagne. Nous sommes un peu surpris de les voir, mais bon. C’est difficile d’être réellement surpris, on est en Chine après tout, une surprise n’attend pas l’autre!
Une fois les poignées de mains échangées et les regards furtifs lancés dans toutes les directions, les introductions sont faites en bonne et due forme. La femme, c’est évidemment la directrice. Je n’ai même pas eu l’instinct de lui lancer mon eau bénite au visage, elle a un beau sourire et sa personne et son langage corporel dégagent une forte confiance en soi. Elle s’empresse elle-même de nous présenter sa nièce et son beau-frère. Gong Yibo (sa nièce) semble avoir douze ans, mais nous apprendrons par la suite qu’elle en a réellement vingt-deux… La directrice nous dit en chinois « voici ma nièce, nous la surnommons Pang-pang (ce qui signifie gros-gros) parce qu’elle est grosse ». Ah bon… Ronde, un peu, grosse, pas du tout. Peu importe. En Chine, avoir deux kilos ou cinquante en trop, au niveau du langage, aucune différence n’est faite : on dit pang!
Le père de Pang-pang nous serre la main en penchant la tête comme pour éviter de nous regarder dans les yeux. Il fait une sorte de sourire, un peu mal-à-l’aise, puis s’assoit rapidement comme pour dire « commençons, puis finissons-en »!
Une fois tout le monde assis et une fois que les compliments ont été dits aux personnes importantes (dans ce cas-ci, au père de Pang-Pang, qui est apparemment un officier quelconque dans l’armée) et que ces compliments ont été reçus en toute « modestie », la réunion commence.
Ellen prend la bonne initiative de nous expliquer la raison de la présence de Gong Yibo et de son père à cette rencontre. Pang-pang apprend présentement l’allemand car elle prévoit entreprendre des études en Allemagne en septembre. À mes yeux, cela n’explique en rien sa présence et celle de son père à cette rencontre officielle ayant pour but précis d’éclaircir notre rôle de professeurs au NIT. Mais bon… « Nod and smile », comme on dit en anglais.
Gong Yibo étudie cette langue intensivement dans un institut à Shanghai depuis les six derniers mois. Elle parle à Henning en allemand d’une voix tremblotante. La gêne la pousse à rigoler comme une gamine à chaque fois que Henning lui répond de sa voix grave.
Je vois de par le débit de ses paroles qu’elle est assez bonne, et je comprends même une partie de ce qu’ils se disent. Son père a vraiment l’air fier d’elle lorsqu’Ellen lui traduit en chinois que Henning trouve les compétences de Gong Yibo impressionnantes considérant le peu de temps qu’elle a passé à étudier l’allemand.
Une fois ces compliments transmis (« À Rome, faites comme les romains! »), Pang-pang et Henning se font la conversation pendant près de quarante-cinq minutes. Ellen, la directrice, le beau-frère et moi-même « écoutons » poliment. Je me demande quand est-ce que nous allons parler des choses pour lesquelles nous avions demandé à Ellen de convoquer cette rencontre avec sa patronne.
Finalement, alors que les sujets de conversation et le vocabulaire de Pang-pang semblent se tarir, je me risque à interrompre et demander à Ellen de demander à la directrice ce qu’il en est de nos futurs postes d’enseignants. La directrice ne fait que se prononcer sur le fait que nous allons rencontrer nos doyens respectifs le lendemain. Nous aurons une première rencontre à dix heures du matin pour Henning, et une à dix-sept heures pour moi sur mon futur campus. La directrice devrait être présente aux deux rencontres, tandis que nos doyens respectifs seront uniquement présents à la rencontre qui les concerne.
Wow. Une heure et demie après être entrés dans cette pièce, nous en ressortons avec ce petit peu d’informations… Je ne fais que commencer à me familiariser avec les coutumes chinoises. Avec le temps, je me rendrai compte à quel point mon attitude occidentale (j'entends par là le besoin de voir les choses se faire efficacement, logiquement et surtout rapidement) est inadéquate face à la façon de faire des chinois. Pourtant, Henning de son côté prend les choses telles qu'elles sont et les événements tels qu'ils se présentent sans même hausser un sourcil (aurait-t-il des origines chinoises méconnues??). Pour préserver mon énergie et mon sang froid (d'arrêter de stresser pour rien!), je finirai par faire de même, sans tenter de méticuleusement disséminer chaque situation « à ma manière», cessant ainsi de perdre mon temps à mentalement projeter la « meilleure » façon de faire et par conséquent d'éviter de souffrir d'une accumulation de frustrations qui sont, après tout, vraiment banales. Mais pour l'instant, je demeure tendue, entêtée et stressée...
Ainsi, le lendemain matin, nous rencontrons Ellen en face du bureau des affaires étrangères, puis nous nous rendons ensemble jusqu’au bureau du doyen de Henning. Ce dernier se trouve dans le bâtiment principal du campus. Nous nous sommes habillés formellement, mais alors que nous cheminons rapidement vers notre destination, la pluie qui s’abat sur nous mouille le bas de nos pantalons, qui se souillent instantanément de boue. Finalement, la directrice ne se joindra pas à nous ce matin.
Mr. Nie, le doyen, nous accueille au troisième étage dans une pièce mal éclairée et aussi froide qu’un congélateur. C’est son bureau. Son complet est rehaussé d’une veste de duvet noire dont l'apparence est fort peu élégante mais dont le port est indéniablement essentiel, pour ne pas dire primordial. Chinois ou canadien, personne n'aime l'idée de se transformer en popsicle humain.
Cet homme me dérange. Je n'arrive pas à me faire une première impression de sa personne, comme si n'importe quelle idée que je me ferais de lui ne serait en aucun cas conforme à qui il est réellement. Il n'est ni beau, ni laid, et, ce qui est plutôt contradictoire, il dégage à la fois un certain charisme et une froideur presque aussi incommodante que celle qui frigorifie son bureau. Il a un visage totalement impassible. Difficile de dire s’il a déjà souri dans sa vie. Ses traits semblent figés, tel un masque en plâtre. En fait, c’est comme si son visage avait subi trop d’interventions au « Botox »…
Dès que nous entamons la conversation, ce n’est que pour se faire couper par le doyen, qui tente une conversation en allemand. Décidemment!
Nous apprenons que ce dernier à passé deux années en Allemagne à faire des études en géologie (de 1996 à 1998). Il semble se débrouiller assez bien pour quelqu’un qui n’a pas eu la chance de se pratiquer pendant toutes ces années. Si son allemand demeure sommaire, son anglais est quasi impeccable.
Alors, l’échange se prolonge, à propos de tout SAUF ce pour quoi nous sommes venus. Ellen écoute docilement, sans intervenir, sauf que moi, je n’ai pas envie de feindre d’être intéressée. Alors je décortique mon environnement des yeux, comptant le nombre de livres dans la bibliothèque, tentant de déchiffrer les divers caractères imprimés sur les affiches collées aux murs, etc. Il faut dire que mon faible niveau de concentration est grandement dû aux nombreuses pilules de Sudafed et de Tylénol que j’ai ingurgitées au courant de la nuit et ce matin en me levant. En effet, j’ai commencé un rhume, et sans exagérer, je n’ai jamais été aussi CONGESTIONNÉE de toute ma vie. J’ai un robinet à la place du nez, et je n’arrive pas à respirer par le nez, mes deux narines sont complètement bloquées. La conversation qui se déroule entre Henning et Mr. Nie me passe dix pieds par-dessus la tête.
Mr. Nie : Bla-bla-bla.
Henning : Ooooh. Bla-bla-bla?
Mr. Nie: Bla-bla.
Henning: Mmmh-hmm. Bla.
Je me sens un peu comme dans Charlie Brown, dans la salle de classe où la prof parle à Charlie, Lucie et Linus en faisant des « woan-woan-woan » ...
Enfin, Mr. Nie recommence à parler en anglais, seulement pour dire (en haussant les épaules) : « je ne vois pas vraiment pourquoi ils vous ont fait venir ici, parce que, en toute franchise, moi, je n’ai rien à vous dire à propos du poste de Henning, à part le fait qu’il enseignera l’anglais oral et qu’il ne devrait pas avoir à enseigner à plus de trois différents groupes d'étudiants. »
Grrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr.
Henning tente malgré tout d’extraire le moindre détail qui aurait pu être recelé ou négligé par le doyen. Il fini par apprendre qu’il enseignera dans le bâtiment même où nous nous trouvons, et que le nombre d’étudiants ne devrait pas dépasser quarante ou cinquante par classe.
C’est tout.
Bon. Il nous annonce maintenant que nous irons tous dîner ensemble. Il est 11h40. Nous avions rendez-vous avec notre ami Clark (ami chinois) à qui nous avions promis de cuisiner un repas pour le remercier pour toute son aide depuis notre arrivée à Nányáng. Mais le doyen nous fait clairement comprendre que ceci n’est pas une invitation, nous dînerons ensemble, un point c'est tout.
Nous parvenons tout de même à nous enfuir pour quelques minutes le temps de retourner à l’appartement et de rejoindre Clark pour lui dire que nous devrons annuler notre rencontre. Il dit qu’il se doutait bien que nous aurions un dîner officiel quand il a apprit que nous rencontrions le doyen de Henning en matinée. Lui, il est chinois, il connait ça les formalités.
Nous réenfilons nos manteaux puis allons rejoindre Ellen et Mr. Nie devant un restaurant se trouvant sur le campus. Mr. Nie commande une panoplie de plats différents, dont nous ne mangerons même pas le quart. Toujours, toujours TROP de nourriture! Mais, il faut de la variété semble-t-il…
Après le repas, il est environ 14h00. Je pense que Henning va devoir me rouler jusqu’en bas des escaliers tellement je suis pleine. Cela-dit, reste à voir s’il est lui-même capable de se lever tellement il a mangé!
Nous rentrons à l’appartement nous reposer un peu (la digestion demeure un défi pour nous jusqu’à ce jour, pour ne pas dire un sport), mais nous ne prenons pas la peine de nous changer étant donné que nous devrons bientôt nous rendre à la deuxième rencontre. Cette fois, j’espère qu’elle sera plus fructueuse.
Vers 16h30, une Honda noire vient nous chercher devant la porte de notre édifice. Wow. C’est du service! Dans la voiture se trouvent déjà Ellen, la directrice, et une jeune femme nommée Huang Jing (une future collègue). Elle est très jolie, avec de beaux cheveux noirs et droits comme de la corde raide. Son visage est joliment coiffé d'une frange coupée à raz les sourcils, qui eux ne sont que de très fines lignes qui accentuent parfaitement la forme en amande de ses yeux. Ces derniers sont aussi noirs que ses cheveux. C’est une beauté asiatique qui me donne des frissons. Elle parle d’une voix toute douce, feutrée. Je ne pourrais expliquer pourquoi, mais le son de sa voix me fait penser au bruit sourd que font des pas dans une neige fraichement tombée.
Pendant le trajet qui nous mènera à mon campus, elle déplie une feuille de son sac-à-main, qu’elle me tend doucement en m’expliquant que c’est une « ébauche » de mon horaire. Elle m’explique rapidement ce à quoi correspondent tous les chiffres et les différentes cases que j'aperçois sur le papier.
Voici une réplique de la feuille :
Je constate par moi-même que les caractères à gauche sont les jours de la semaine (lundi au vendredi). Les chiffres de 1 à 9 correspondent aux périodes de la journée. Chaque période dure cinquante minutes. Ainsi, je me retrouverai avec dix-huit heures d’enseignement, ce qui respecte la clause du contrat sur le nombre d’heures maximales de travail par semaine (sans compter les heures administratives pour la planification des leçons). À date, ça va. Je ne travaillerai que le matin, du lundi au vendredi. Ça me convient très bien, ça me laissera tous mes après-midi de libre.
Cependant, chaque cours dure deux heures, ce qui signifie que j’aurais neuf différents groupes d’étudiants, avec environ trente à cinquante étudiants par groupe (donc presque trois cents étudiants!). De plus, parmi ces groupes, il y a quatre niveaux d’anglais différents. Ça fait beaucoup de correction pour les travaux, et beaucoup de préparation de différente matière adaptée aux habiletés de chaque niveau…
De plus, je ne suis pas très à l'aise avec l'idée d'enseigner à des étudiants de mathématiques et de culture chinoise qui n'ont apparemment AUCUNE notion d'anglais, surtout qu'on m’avait dit que j’enseignerais strictement à des étudiants dont la matière principale était justement l’anglais.
Avant de m’énerver le « pompon », j’attends d’être rendue à l’école et de discuter de tous les détails avec les gens responsables. Mais déjà dans la voiture, sûrement en raison de l’air un peu abasourdi que je fais sans trop m’en rendre compte, Huang Jing me dit tout bas dans l’oreille que je pourrai demander à ce qu’on enraye les groupes qui ne sont pas des étudiants d’anglais (donc ceux qui étudient principalement les maths et le chinois). Je fais aussitôt un « oui » de la tête. Je vois par son regard complice qu’elle se charge d’en dire mot à la personne concernée.
Environ dix ou quinze minutes après être partis, nous arrivons à destination. Je n’ai pas vraiment eu la chance de scruter les rues que nous avons parcouru durant le trajet car j’étais trop absorbée par l’analyse de l'ébauche de mon futur horaire, en plus d'essayer de contrer le mal des transports qui s’emparait déjà de moi. Ceux qui me connaissent bien savent que ça m'en prend peu pour avoir envie de vider le contenu des mes entrailles lorsque je suis dans un véhicule qui bouge autrement qu’en ligne droite. Il faut dire que les circonstances présentes n’aident pas : le fait d’être assise sur la banquette arrière en train de lire, étourdie par les reflux d’essence crachés par les tuyaux d’échappement des nombreux véhicules qui nous entourent, et le sentiment de m'être transformé en pop-corn humain à cause des trous dans la rue et des coups de volant abruptes exécutés par notre cow-boy de chauffeur qui veut à tout prix les éviter.
En sortant du véhicule, je constate qu'il fait encore gris, mais la pluie ne tombe plus aussi fort qu’en avant-midi, elle s’est transformée en petite bruine qui nous fouette le visage à cause des bourrasques de vent. Nous pénétrons à l’intérieur du campus, puis nous nous engouffrons rapidement dans l’obscurité d’un bâtiment jouxtant l’entrée. Il n’y fait pas moins humide, ni moins froid que dehors, mais au moins nous sommes à l’abri du vent et de la bruine.
Nous montons au deuxième étage en file indienne, nous faufilant dans l’escalier de béton mouillé (par l’humidité) qui reluit un peu dans la faible lumière qui parvient à s’infiltrée au travers les quelques fenêtres environnantes (devenues opaques avec l’accumulation de nombreuses couches de crasse). Ça sent les « déchets humains » (les toilettes sont évidemment à proximité). Une fois rendus au deuxième étage, nous faisons quelques pas dans un couloir, puis nous nous arrêtons devant une porte de métal fermée à clé. Le corridor est sale, et le peu que j’ai vu de l’édifice me fait penser à une prison moyenâgeuse.
Puis soudain, on déverrouille la porte, et une pièce absolument IMPECCABLE se révèle dans toute sa splendeur. Ce n’est pas croyable. Nous pénétrons dans la pièce, le plancher brille et j’ai presque honte d’y laisser les traces de mes souliers mouillés et boueux.
Nous sommes invités à nous asseoir sur un des deux sofas à deux places présents dans la pièce, alors que les autres se dispersent sur les quatre autres fauteuils. Dans la pièce, outre les sofas et les fauteuils, on retrouve un bureau, une chaise de bureau, un cabinet où quelques tasses en papier sont rangées, un distributeur d’eau potable, et enfin, un tabouret où sont déposés une petite cuvette remplie d’eau et un support avec une serviette pour se laver et se sécher les mains.
Il y a beaucoup de gens dans la pièce, dont les visages de certains ne me disent absolument rien. Les noms sont échangés à la volée, et je n'en capte qu'un seul. Présents dans la salle sont: mon doyen (Mr. Liu, le nom que j'ai mémorisé) dont l’expression faciale témoigne de son enthousiasme à être présent à une telle rencontre; un autre mec qui a subit de multiples interventions au Botox; il y a une dame dont je ne connais aucunement le titre ni le nom; il y a Miss Zhang, la responsable de tous les professeurs du collège; il y a Ellen; Huang Jing; la directrice (patronne d’Ellen); puis enfin il y a Henning et moi!
Une fois les présentations faites, le silence s’impose lourdement sur « l’assemblée ». Plus personne ne parle, et personne ne fait de bruit non plus (c'est fort inhabituel en Chine, l'absence de bruit). Ils me regardent tous avec des points d’interrogation dans les yeux. Mais qu’est-ce que vous avez tous à me regarder ainsi?? (Je me pose la question à moi-même, bien sûr). Moi qui croyais être venue ici pour me faire dire ce qu’il en était de mon poste… Huang Jing se met à me parler à voix basse (elle est assise à ma droite), puis cela agit tel un signal indiquant que les gens peuvent se mettre à parler. La directrice entreprend une conversation avec Miss Zhang et Ellen. Les autres se tournent les pouces ou font semblant d'écouter ceux qui parlent.
Pendant ce temps, à l'abri de tous les regards indiscrets (sauf le mien!), mon doyen regarde le plancher. Je n’ai pas eu une très bonne première impression de lui. En plus de son air passif (pour ne pas dire dédaigneux, du moins très ennuyé), lorsque nous nous sommes serrés la main, il m’a donné une poignée toute molasse. Je haie les poignées de main molles. Ça me rend aussi folle que la manière dont les chinois qui mangent leur noix bruyamment rendent Henning fou. J’ai alors envie de m’emparer de la main molle à deux mains, et de la secouer fermement, pour ne pas dire frénétiquement. En tout cas...
Miss Zhang me fait un peu peur. Elle sourit beaucoup, et je dois admettre que dans ce genre de rencontres, personne ne sourit. Elle ne me parle pas vraiment, elle parle plutôt à Ellen et la directrice, mais je la vois qui me jette des coups d'œil de temps à autres, comme si elle n'osait me dévisager un bon coup comme le fait présentement sa collègue dont je ne connais ni le titre, ni le nom.
Constatant que les conversations ne mènent à rien, et que le silence retombe tranquillement dans la pièce, je décide de me jeter à l’eau en posant les questions pour lesquelles je suis venue obtenir des réponses. J’y vais quand même diplomatiquement. C’est ainsi que j’apprends que les étudiants auxquels j’enseignerai auront entre seize et vingt ans, et que leur sujet principal d'étude est l’anglais (sauf pour les étudiants de mathématiques et de culture chinoise à qui je n’aurai peut-être pas à enseigner après tout, mais rien n’est certain).
J’apprends également que, même si cet établissement scolaire est affilié au NIT, ce n’est pas un campus universitaire. Il s’agit d’un collège (le « teachers’ college »), où la plupart des étudiants sont formés pour devenir des professeurs d’anglais au niveau primaire ou secondaire.
Comparé à Henning, j’en sais déjà beaucoup plus que lui sur ce qui m’attend pour le mois de mars. L’horaire demeure incertain, tout comme pour le nombre d’étudiants dans chaque classe, mais c’est un début. Je peux commencer à me préparer à la tâche qui m’attend, sans pour autant connaître le niveau des étudiants et sans non plus avoir de manuel pour me guider au niveau de la planification des leçons. Mais c’est à ça que servait notre cours TESOL (Teaching Enligsh to Speakers of Other Languages). Grâce à ce cours, je me sens en confiance. Je sens que je dispose des outils nécessaires pour trouver les ressources dont j’aurai de besoin pour enseigner. À moins que je ne sois en déni profond et que je veuille simplement éviter d'avouer mon incompétence totale, mon incapacité à gérer les responsabilités et les tâches que l'on m'a attribuées. On verra bien!
Soudain, Miss Zhang me tend deux clés accrochées à une corde rouge. Elle m’annonce que l’élégante pièce dans laquelle nous nous trouvons sera mon bureau. Quoi??? Ce n’est pas possible! Que ferai-je de tout cet espace?! Elle me dit que puisque je travaillerai « loin » de mon appartement, ils se doivent de me donner un endroit où planifier mes leçons si je veux le faire pendant que je suis sur le campus, au cas où je n’aurais pas le temps de retourner chez moi… Wow! C'est très gentil, mais je décline. Face à sa réaction désapprobatrice, je me rends compte que je n’ai pas d’autre choix que d’accepter les clés qu’elle me tend avec insistance. Bon, ça ne m'incommode pas vraiment après tout! Comme pour éradiquer un certain sentiment de culpabilité, je me dis que cette pièce ne sera sûrement pas réservée à mon usage exclusif, qu’elle servira sans doute d’endroit pour d'autres rencontres officielles telles que celle qui se déroule présentement... (En fait, les fois où j'y mettrai les pieds, ce plus d'un mois après avoir commencé à enseigner, je me rendrai compte que personne à part moi n'entre jamais dans cette pièce, sauf la personne qui tourne les pages du calendrier sur le bureau!).
Une fois que j’ai encaissé le choc d’avoir acquis un si gros bureau (sous le regard incrédule de Henning), on nous emmène faire un tour du campus. Il est considérablement plus petit que le campus principal du NIT. Nous nous rendons d’abord à l’intérieur du bâtiment qui fait face à l’entrée du campus (à quelques pas de mon « bureau »). Malgré la courte distance à parcourir, nous perdons plusieurs personnes en chemin. Il ne reste plus que moi, Henning, Miss Zhang, Huang Jing et Ellen pour la visite.
Cet édifice est tout aussi crade que celui que nous venons de quitter, et c’est très froid et très humide ici aussi (ça me semble pire à l’intérieur qu’à l’extérieur!). Les salles de classe semblent vraiment délabrées, mais je ne vois pas distinctement à l’intérieur de ces dernières car elles sont fermées à clé et les lumières sont toutes éteintes. Nous regardons ici et là parmi les différents couloirs, mais c’est du pareil au même de pièce en pièce et d’étage en étage.
Nous retournons dehors, puis nous marchons devant la cafétéria pour ensuite aboutir sur le terrain sportif. J’y rencontre le concierge, a qui je sers la main sous les regards intrigués (pour ne pas dire ahuris) des autres (sauf pour Henning, qui semble trouver ça normal lui aussi). Premier faux-pas? Il y en aura bien d’autres…
Finalement, une fois la visite terminée, je décide que le campus n’a pas de charisme. Tanpis. Pourtant, je ne sais pas vraiment ce à quoi je m'attendais. Nous retournons en face du bâtiment où nous avons commencé notre promenade, puis tous les autres y sont déjà rassemblés, en plus d’un nouvel arrivant : le secrétaire général de l’université.
C’est la fin de la visite, nous allons maintenant souper. Voyant le brin d'enthousiasme qui s'empare soudainement de certaines personnes, on dirait bien que c'est ce que tout le monde attendait depuis le début de la rencontre, sauf mon doyen, qui ne viendra pas avec nous. C’est dans le restaurant au troisième étage d'un luxueux hôtel à dix minutes de marche du campus que nous mangerons.
L’entrée est « meublée » par la présence de deux jolies jeunes filles habillées en espèce de robe de bal (à crinoline!) rouge criard (la couleur du bonheur en Chine). Leur coiffure sophistiquée est rehaussée de bijoux en jade (la spécialité de Nányáng). Une immanquable et immense sculpture en jade s’impose devant nous alors que nous marchons vers l’ascenseur. Les propriétaires ont vraiment mis le paquet dans le vestibule!
Nous sommes « assistés » par un employé partout où nous allons. Dans l’ascenseur, dans le couloir qui mène à la salle privée où nous mangerons, puis enfin dans la salle en elle-même (et aussi lorsqu’on va aux toilettes!).
De ce que j’ai pu voir dans de nombreux restaurants à Nányáng, un serveur ou une serveuse est assigné(e) à la salle où mangent les clients importants ou les clients réguliers. Il ou elle demeure là en permanence, non seulement pour prendre les commandes mais pour s’assurer que les tasses de thé (et plus particulièrement les coupes de baijiu, cet alcool de riz de plus de cinquante degrés qui décape l’intérieur de la bouche et de l’estomac) demeurent constamment pleines.
Alors que ce serveur ou cette serveuse demeure dans la salle (je plains sincèrement ces employés à qui l’on s’adresse comme s’ils étaient des chiens désobéissants), d’autres employés apportent les plats sur la table et rapportent les plats vides à la cuisine.
Nous sommes donc tous assis autour d’une grosse table ronde, et alors que je tente de me rappeler les noms de chacun et de chacune (sinon leurs noms, au moins leurs postes et leurs positions dans la hiérarchie), j’aperçois un autre homme qui semble être apparu de nulle part. Il s’agit du vice-président du NIT. Il n’a salué personne à son arrivée et s’est contenté de commencer à boire du baijiu.
Les plats sont commandés, et le « bal masqué » commence.
La plupart du repas se déroule en chinois, évidemment, sauf qu’une bonne partie des propos de tous et chacun nous sont traduits en anglais par Huang Jing (du moins les segments de conversation qui sont officiels). En plein milieu du repas, les conversations sont interrompues par l’intervention du secrétaire général (c’est lui qui « mène le bal »). Il se lève et affiche un air majestueux qui cache mal son arrogance (quel beau masque il porte…!), et d’un geste solennel, il avale trois coupes de baijiu l'une après l'autre et prononce ensuite de nombreux vœux de bienvenue à l’égard de Henning et de moi-même. Une fois qu’il a terminé sa tirade, il se rassoit, le serveur rempli sa coupe à nouveau, puis il continue à boire et à boire et à boire, encore et toujours plus.
Pendant ce temps, la personne à côté de lui se lève et prononce ses propres vœux, puis avale deux coupes de baijiu. Et ainsi de suite. Tout le monde y passe, même les femmes (sauf que ces dernières sirotent la coupe sans avoir à faire « cul-sec »). Enfin, c’est à notre tour à Henning et à moi.
Heureusement, j’ai une bonne excuse pour éviter de boire cette boisson que je répugne tant (j’en ai bu l’été dernier pendant que j’étais à Tianjin). À cause de mon rhume (que tout le monde a remarqué à cause de mes éternuements disgracieux) je me suis bourrée de médicaments, et j’explique qu’il est contre-indiqué de boire de l’alcool avec les pilules que j’ai prise… (Ce n'est qu'à moitié vrai, mais je suis heureuse de pouvoir faire appel à une excuse aussi crédible). Ils ne m’opposent aucune résistance, et me font simplement faire la cérémonie de beuverie avec du lait de soya chaud (je ne suis pas sûre de savoir ce qui est pire entre ça et le baijiu). La première ronde d’ingurgitation de baijiu sera suivie d’une deuxième puis d’une troisième ronde…
Dans le contexte des formalités et des traditions liées au repas, si je dois boire d'énormes quantités de lait de soya qui me donnent sérieusement envie de vomir, Henning par contre ne s’en tire pas aussi facilement. D’ailleurs, au cours de la soirée, je me rends compte que, au-delà des formalités, puisque je ne peux me joindre à la débauche, les divers invités se sont donné comme objectif commun (et suprême) de le faire boire jusqu'à ce que ça lui sorte par les oreilles. Toutes les excuses sont bonnes pour le forcer à ingurgiter du baijiu (et aussi pour donner une raison au secrétaire général de continuer à boire, malgré que ça ne le gêne pas du tout).
Alors que le repas tire à sa fin, un plat de poisson est déposé sur la table. Le secrétaire donne un coup à la plaque-tournante et, ô hasard, la tête du poisson tourne et tourne pour enfin s’arrêter (un peu trop brusquement pour que ce soit le hasard) devant Henning. La tradition veut que celui ou celle devant qui la tête du poisson s’arrête boive deux coupes de baijiu. Une chance pour lui, Henning supporte bien l’alcool. Malgré qu’il ne fait pas cul-sec à chaque fois qu’on lui rempli sa coupe (ça goûte tellement mauvais!). Il prend une gorgée ici et là, sans s’en laisser imposer par le secrétaire général qui, en raison des effets de l’alcool qui se font de plus en plus ressentir sur sa personne, ne cesse de lui beugler après comme un imbécile de continuer à boire et d'enfiler les coupes d'un trait comme un Homme (avec un grand H...).
Pendant tout le repas, le secrétaire général ne cesse de nous lancer des fleurs, de nous dire que si jamais nous avons quelque problème que ce soit lors de notre séjour à Nányáng, peu importe la nature du désagrément, nous pouvons faire appel à son assistance ou à celle de n’importe qui d’autre présent à la table. Ses effusions de « bonne volonté » et d' « altruisme cordial » augmentent à mesure qu’avance la soirée, et certains autres (qui eux aussi subissent les effets du baijiu) ne se font pas prier pour agrémenter ses remarques flatteuses, mais dont l’énonciation manque vraisemblablement de sincérité. Les masques que portent les gens présents à ce repas semblent de plus en plus colorés. Sont-ce les pilules que j’ai prises ou simplement la vraie nature des gens qui se révèle sous l’influence de l'alcool? Alors que les visages étaient stoïques et ennuyés durant la rencontre sur le campus, maintenant on nous fait de « beaux sourires », on nous dit que l’administration du NIT prend très au sérieux le rôle des professeurs étrangers au sein de leur institut… bla-bla-bla-bla. (Pourtant, comme nous le constaterons au cours des semaines qui suivront, l’administration se fiche non seulement de nous, mais encore plus des pauvres étudiants de leur université).
En fait, ce n’est pas que je veux attribuer des mauvaises intentions à l’administration du NIT, mais vraiment, je fais confiance à mon intuition, et celle-ci hurle qu’il s’agit bel et bien d’une jolie mascarade. Le fait est que (loin de me peiner), c’est sans doute la première et la dernière fois que nous verrons tous ces individus « importants » réunis en même temps, à part peut-être pour le souper de Noël en décembre prochain dont nous ont parlé les autres professeurs.
Je dois admettre que j’ai passé une bonne partie de la soirée dans un univers parallèle. J’ai l’impression que ma tête va éclater d’un moment à l’autre tellement j’ai les sinus qui me compressent le cerveau. J’ai seulement envie d’éclater de rire en regardant aller le secrétaire général qui n’en fini plus de radoter, alors que le vice-président ne dit pas un mot et se contente de manger et de boire sans regarder personne. Il doit être particulièrement habitué à ce genre de soirée, son grade le soumettant régulièrement à ce genre de rencontres.
Miss Zhang continue de sourire, malgré qu’elle semble s’emmerder profondément. Derrière son masque, je vois une femme fatiguée et irritée (par le secrétaire général en particulier). Huang Jing s’endort, et Ellen n’en mène pas large non plus. La directrice a les joues rouges et rit très fort, alors que sa collègue assise à sa gauche fait pareil mais avec moins de grâce et avec un brin d'exagération en trop. Henning me regarde d’un air déconcerté et semble également se demander quand nous pourrons nous-mêmes enlever nos masques figés en un sourire forcé.
Enfin, le bal prend fin, et nous pouvons quitter le restaurant. Une fois descendue à l’étage principal, et une fois assise dans la Honda noire, je dois remonter au restaurant car j’y ai oublié (une partie de ma tête) les clés de mon magnifique bureau. Deuxième faux-pas…
On nous reconduit jusqu’à la porte de l’édifice de notre appartement sur le campus principal, et nous faisons poliment nos aurevoir alors que je répète à Miss Zhang et à la directrice combien je suis heureuse d’avoir fait leur connaissance et d’avoir bientôt la chance de travailler aux côtés d’une telle équipe. Yark. Je me sens dégueulasse de prononcer de telles paroles sans vraiment les penser, mais je me rends compte que dans le contexte d’une culture qui ne m’est toujours pas très familière, il serait mieux d’éviter de dire le fond de ma pensée et de me contenter de « nod and smile »...
© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.