vendredi 11 mai 2007

CHAPITRE 14 - Une histoire de chiffres

Alors, après cette matinée électrisante, nous avons décidé d’aller magasiner au centre-ville. Non pas pour des vêtements ou de la nourriture, mais pour des téléphones cellulaires.

Je sais que les téléphones cellulaires sont des instruments très pratiques, mais je les déteste. Je n’ai jamais eu de téléphone cellulaire de ma vie (sauf en Australie, mais c’était un ami qui me l’avait prêté le temps de mon échange là-bas). Je suis maintenant propriétaire d’un Motorola C118, c’est-à-dire le modèle plus bon marché existant en Chine. Il est peu esthétique, compliqué à utiliser, la qualité du son est mauvaise lors d’un appel, MAIS, il fonctionne, « sort of »!

Si je déteste les téléphones cellulaires, pourquoi m’en procurer un? Et bien…

Quelques jours après notre arrivée à Nanyang, Henning et moi avons découvert à quel point il était compliqué de vouloir faire des appels à partir du téléphone fixe dans notre appartement. Il faut d’abord acheter une carte d’appel spéciale simplement pour utiliser le téléphone, puis il faut une deuxième carte pour faire un appel interurbain. Le problème, c’est que personne, pas même le responsable de notre édifice (Adam) ne sait où l’on peut se procurer la première carte!

Pourtant, on peut recevoir des appels sur le téléphone fixe et ça ne coûte rien. (Cependant, deux mois après notre arrivée, la ligne sera coupée par la compagnie de télécommunication car elle se rendra compte que nous ne lui rapporterons aucun profit! Sans aucun avertissement, elle coupera notre ligne le jour de la fête de Henning, ce qui fait que ses parents ne pourront le rejoindre pour lui souhaiter leurs vœux d’anniversaire…).

En face du campus, ainsi qu’à certains endroits au centre-ville, il existe des minuscules magasins à aire ouverte où l’on retrouve une douzaine de téléphones fixes (dont l’un de ces téléphones est généralement réservé pour faire des appels internationaux). Ces téléphones sont installés dans des cubicules individuels, eux-mêmes séparés par des murets d’environ un pied de haut. Ces murets sont quelques peu ridicules étant donné que les magasins donnent sur la rue, et lorsqu’on fait un appel, on a l’impression d’être assis dans la rue tellement c’est bruyant. Les petits murets ne protège pas du bruit fait par le voisin de tabouret qui parle fort, les bruits de klaxons, de freins de vélos qui crissent et vrillent les oreilles, les bruits de gens qui parlent ou qui hurlent sur le trottoir, les bruits de gens qui crachent, reniflent, éternuent, se raclent la gorge, etc. Bref, c’est très incommodant de tenter d’avoir une conversation téléphonique. Je le sais car j’ai dû me rendre dans un de ces endroits pour téléphoner à Air Canada à Beijing pour faire changer la date de mon billet de retour. Je me souviens trop bien, il pleuvait fort et la rue était balayée par un vent à écorner les bœufs, et il pleuvait un peu dans le magasin aussi. J’avais les doigts gelés (il faisait environ -2°C et l’humidité glaciale parvenait à transpercer les épaisseurs de mon manteau d’hiver, me gelant jusqu’aux os).

Ainsi, ces magasins pour faire des appels ne sont pas vraiment une option intéressante. En passant, pour ceux qui ne le savent pas, pour parler à l’international, Henning et moi utilisons le logiciel Skype. C’est vraiment génial et c’est gratuit. On peut même se servir d’une caméra web pour voir son interlocuteur!

Pour ce qui est de communiquer avec les gens d’ici, la meilleure chose à faire était de se procurer un téléphone cellulaire. Ici, je n’ai JAMAIS vu personne sans son cellulaire. Tout le monde, TOUT LE MONDE, a un cellulaire. La plupart des gens, surtout les étudiants, s’envoient des messages textes (sms - short message service) car ils ne coûtent qu’un mao (毛) par message, c’est-à-dire environ 0,014 sous en dollars canadiens. De plus, que l’on soit dans une même ville ou dans une province différente, les sms ne coûtent toujours qu’un mao.

Donc l’achat du téléphone en tant que tel n’a pas été long. Une chance, nous avions notre ami chinois Clark Kent pour nous aider à faire notre achat. Nous avons demandé à la représentante de China Mobile de nous montrer le téléphone le moins cher, puis sans trop se poser de questions, on l’a acheté. Pour la carte SIM (Subscriber Identity Module), il a fallu se rendre à un autre magasin, où ils nous ont forcés à choisir un numéro de téléphone parmi une liste. Nous leur avons expliqué que le numéro ne nous importait pas, mais ils ont insisté pour qu'on choisisse attentivement les chiffres de la carte SIM.

Je réalise qu’ici en Chine, les chiffres sont d’une importance capitale, surtout lorsqu’on choisi un numéro de carte SIM. Il y a certains chiffres qui sont considérés comme étant chanceux, qui sont porte-bonheur, alors que d’autres chiffres sont signes de malheur. Les chinois sont très superstitieux. Chez nous, le chiffre 13 peut parfois être considéré comme étant malchanceux. En Chine, ils ont repris cette coutume occidentale, mais de prime abord, c’est le chiffre 4 qui est à bannir, que ce soit 4, 14 ou 24, etc.

Ainsi, dans les hôtels, il n’y a pas de 4e, de 13e et de 14e ou de 24e étages (et ainsi de suite). Dans l’ascenseur, ces étages sont « inexistants ». Il n’y a donc pas de numéros de chambres comprenant le chiffre 4. Nous l’avons constaté à l’hôtel où nous restions à Zhengzhou lorsque nous sommes allés passer nos examens médicaux. Il n’y avait en effet pas de 4e, de 13e et de 14e étages…

D’autre part, les chiffres 6, 8 et 9 sont les chiffres convoités, surtout le numéro 8. Pour illustrer l’importance des chiffres chanceux en Chine, je tiens à faire une petite parenthèse en rapportant un fait divers que je trouve un peu cocasse.

En août 2003, une compagnie aérienne chinoise (Sichuan Airlines) a acheté un numéro de téléphone bien spécial lors d’une vente aux enchères tenue dans la capitale de la province du Sichuan. Cette compagnie a payé l’équivalent de 375,000 dollars canadiens pour le numéro de téléphone 8888-8888. Huit fois le chiffre huit. Ce numéro donne maintenant un accès 24h au service à la clientèle de la compagnie. Le porte parole de la compagnie avait dit que le prix payé en valait vraiment la peine, et que l’achat avait non pas été motivé par de la superstition mais bien parce que le numéro de téléphone était facile à retenir, et que surtout, les clients seraient contents d’appeler Sichuan Airlines.

L’importance des chiffres chanceux influence également parfois l’architecture : à Hong Kong, le plus haut-gratte-ciel (dont la construction fut terminée en 2003) possède 88 étages. Il sera apparemment bientôt dépassé par l’Union Square Phase VII, gratte-ciel qui s’élèvera à 118 étages!

Ainsi, quand viens le temps de choisir un numéro de téléphone, le choix est très important et doit être fait minutieusement. Me voilà donc à l’intérieur du magasin de « China Mobile », à balayer des yeux les nombreux numéros inscrits sur la feuille tendue par la préposée. Mais je ne suis pas à la recherche de 6, de 8 ou de 9. Étant donné qu’un numéro de cellulaire en Chine est formé de 11 chiffres au total, pour me guider dans mon choix, je me contente de choisir le numéro qui me semble le plus facile à retenir. Alors que je pointe mon choix du doigt à la préposée à peine quelques secondes après avoir reçu la feuille, son regard perplexe (teinté de reproche?) me donne l’impression d’avoir commis un sacrilège en ne portant aucune attention aux chiffres du numéro de téléphone. Pourtant, lorsqu’elle me remet ma carte SIM et qu’elle programme mon téléphone pour moi, je constate que j’ai deux 9 dans mon numéro. C’est quand même pas mal, non?

J’ai testé l’appareil en soirée. Il fonctionne, mais… envoyer un message texte n’a jamais été aussi compliqué! J’ai déjà mentionné que rien n’est simple en Chine, ou presque, et bien ça s’applique aussi à la logique d’envoi de message textes! Voici les étapes à suivre et les options à sélectionner pour envoyer un sms:

1) Create a message, appuyer sur « select »
2) To : appuyer sur « change »
3) Appuyer sur « browse »
4) Phonebook, appuyer sur « select »
5) Henning (par exemple), appuyer sur « add »
6) Appuyer sur « done »
7) Le numéro de téléphone apparaît sur l’écran, appuyer sur « ok »
8) Msg : appuyer sur « change »
9) Il faut écrire le message puis une fois terminé, appuyer sur « ok »
10) Appuyer sur « done »
11) Send Message Now? appuyer sur « yes »


Peu importe. Au moins, maintenant j’ai un téléphone!

D'ailleurs, une fois les cours commencés, après avoir distribué un plan de cours à tous mes étudiants (où sont entre autres inscrits mon nom et numéro de cellulaire), je recevrai quelques sms de certains étudiants contents d'avoir un nouveau professeur étranger. En voici un échantillon (incluant les fautes d'orthographe et de grammaire!):

1) Dear teacher, so glad to see you in hue Oral English class. I like your teachings methods very much and you also very friendly to everyone in my class. I hope we can be forever friends, ok? Please accept all my thanks.

2) Hello I am Angela. Thanks for your class. We all love your way of teaching smell. I believe we can study very happily together.
Thank you.

3) I want to told you a little funny story. One day, an ant married with a elephant, but unfortunately, the elephant died after they have married for a short time. Then the ant felt very painful, and said: why did you die earlier than me. Next I will do nothing with the rest of my life, just bury you. You know the elephant’s body was too large to bury in a short time. Do you think this is very funny?

4) Open my wallet, finding no money. Open my pocket, finding no coin. Open my life, finding you. Then I find how rich I am, my dear friend! Good morning my dear teacher! Today is a rainy day, very horrible.

5) If A is 1, B is 2, C is 3… Z is 26, then L+O+V+E = 54, and F+R+I+E+N+D+S+H+I+P = 108. Friendship is twice stronger than love.

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

jeudi 10 mai 2007

CHAPITRE 13 - Après le choc culturel, le choc électrique

Ce matin, 8 février 2007, je me suis électrocutée. Un beau gros choc de 220 volts.

Ceux qui me connaisse bien savent combien je suis maladroite et peu délicate dans mes mouvements. Je renverse souvent des verres pleins, je casse de la vaisselle (ici dans notre appartement chinois, je suis rendue à ma quatrième tasse, mon troisième bol, ma deuxième assiette, et notre pot de lait), je fonce dans les murs et dans les cadres de porte (???), je trébuche sur les lignes du trottoir, je tombe dans les escaliers du métro en montant la dernière marche, je me cogne la tête sur des étagères régulièrement, etc. Bref, j’ai le don de me faire mal ou de faire mal aux gens autour de moi à cause des mes maladresses.

Aujourd’hui, c’était donc mon baptême d’électrocution. Espérons qu’il n’y aura pas d’autres épisodes semblables!

J’ai apporté un kit de conversion de courant avec moi en Chine pour mes trucs tel mon séchoir et mon fer à défriser. Ce kit venait avec toute une série d’adaptateurs universels. Mon séchoir peut être réglé à 110 ou à 250 volts, ce qui fait que je n’ai pas besoin du convertisseur de courant pour m'en servir, juste de l’adaptateur.

Je n’ai pas l’habitude de me servir d’un adaptateur quand j’utilise mon séchoir ou n’importe quel autre appareil électrique. En finissant de me sécher les cheveux ce matin, en voulant retirer la fiche de la prise de courant, l’adaptateur est resté coincé dans la prise et mes doigts sont entrés en contact avec une partie de la broche du séchoir alors qu’elle était encore à moitié insérée dans l’adaptateur (qui lui était dans la prise). Bla-bla-bla. Conclusion? Je me suis électrocutée. J’ai sentie la décharge dans tout mon corps et c’était comme si mon cœur défaillait. Je regardais mes doigts collés contre la broche, et pourtant je n’arrivais pas à la lâcher. Je voyais la scène se produire, et même si je réalisais ce qui se passait, mes réflexes ne réagissaient pas.

J’ai poussé un de ces cris! Quand j’ai fini par lâcher la fiche, ma main était complètement engourdie, surtout mon pouce et mon index, les deux doigts étant marqués par une petite ligne rouge témoignant du contact avec la broche. Mon cœur battait la chamade, et je n’arrivais pas à savoir si c’était parce que j’avais eu peur, si c’était à cause du choc en tant que tel, ou que c’était un peu des deux. Même sur le coup, j’étais surprise de voir à quel point j’étais bouleversée.

Les jambes chambranlantes, je suis allée rejoindre Henning dans la chambre à couchée. Les larmes aux yeux, je lui ai dit que je venais de m’électrocuter. Comment a-t-il réagi? Il a éclaté de rire. Oui-oui. Vraiment. Il riait aux ÉCLATS! Il a dit : « What happened to your hair?! ».

Quand je me suis mise à pleurer en lui disant que j’étais sous le choc, il m’a assise sur ses genoux, il m’a serré contre lui, puis il a continué à rire, à rire et à rire encore. Ouais. En tout cas. Finalement, je me suis remise de mes émotions, et là ça va. J’ai encore la main engourdie (elle le sera pendant près de trois jours), mais mon cœur a fini par se calmer et Henning a fini par arrêter de rire... Et, je n'ai jamais eu autant de volume dans mes cheveux!

En passant, voici l'image que Henning a affiché sur son propre blog pour illustré l'épisode de mon électrocution et ce qu'il en pense... Il est tellement empathique.

Ce montage a été réalisé à partir d'une image de "Struwwelpeter", le personnage central d'un conte classique allemand. C'est l'histoire d'un jeune garçon qui décide de ne plus obéir aux ordres de ses parents. Il refuse de manger, de se couper les cheveux, de se laver, et de se couper les ongles. À la fin de l'histoire, il meurt. La morale du conte: toujours écouter ses parents et faire ce qu'ils nous disent de faire... (hummmm....)

Vous avez sans aucun doute entendu parlé de Jacob and Wilhelm Grimm, les frères qui ont recueilli de nombreuses histoires au début des années 1800 dans le but, en tant que fervents patriotes, de préserver les contes folkloriques germaniques. Au départ, ces histoires reflétaient la vie telle qu'elle était en Europe centrale à l'époque, c'est-à-dire capricieuse et cruelle. J'ai découvert sur le site web de National Geographic que c'est seulement une fois que les frères ont découvert à quel point leurs contes subjugaient la jeunesse qu'ils ont commencé à remodeler leurs histoires de façon à les rendre plus "gentilles" et morales... Il n'en demeure pas moins que, selon Henning, nombreux sont les contes allemands qui finissent par la mort cruelle du protagoniste (qui sont souvent eux-mêmes des enfants).

Cette parenthèse culturelle sur les contes germaniques pourrait-elle expliquer en partie "l'hypo-sensibilité" de mon copain? Euh... non. J'ai bien peur que ce ne soit que la nature de son sens de l'humour! ;-)

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

lundi 7 mai 2007

CHAPITRE 12 - Show me the money!

Je vous avais déjà mentionné les problèmes que nous avions eu par rapport à la paie avant même d’arriver en Chine, et qu’une fois sur place nous n’étions toujours pas certains de recevoir un salaire pour le mois de février (un peu angoissant sachant que notre survie en dépendait grandement pour nos premières semaines en Chine...).

Depuis notre arrivée à Nányáng, nous avons eu le temps de nous rendre compte que lorsque confronté à un problème auquel on ne peut faire face en tenant le gros bout du bâton, à part faire preuve de beaucoup de patience, il faut faire preuve de créativité, d'ingéniosité et de spontanéité pour trouver une solution gagnante. C’est pourquoi lorsque Fumiko-san (la professeure de japonais) nous a téléphoné pour nous dire qu’elle et Yonemochi-san (l’autre professeur de japonais) allaient au bureau d’Ellen chercher leur salaire du mois de février et que nous devrions nous joindre à eux, nous n'avons pas hésité un instant avant de saisir cette opportunité de nous faire payer nous aussi.

Je tiens à spécifier que quelques jours avant aujourd'hui (avant de spontanément irrupter dans le bureau d'Ellen), cette dernière nous avait dit que nous serions bel et bien payés, mais que ce ne serait pas avant un autre jour ou deux. Après deux jours sans nouvelles, nous lui avons écrit pour faire un suivi de la situation, et le jour suivant, elle nous a téléphoné pour nous dire qu’elle aurait besoin de plus de temps que prévu. Finalement, après cet appel, nous n’avons plus eu aucune nouvelle.

Sachant que tous les autres profs avaient déjà reçu leurs sous, en matinée, nous avons donc décidé d'accompagner nos collègues japonais au bureau d’Ellen, qui, en nous apercevant, nous a accueilli d’un « mais qu’est-ce que vous faites ici, vous? » surpris, suivi d’un petit rire nerveux.

- Mais quoi, tu nous avais dit que nous serions bientôt payés, et bien, nous voilà! lui ai-je dis d'un gros sourire.

- Et bien, je n’ai retiré des sous que pour Fumiko-san et Yonemochi-san, pas pour vous. m'a-t-elle répondu d’un air résigné mais résolu à la fois.

- Ah bon. Je lui ai alors fait un gros air triste… Plutôt ridicule comme tactique, et réaction tout-à-fait incongrue dans une situation semblable auprès d'un employeur canadien. Mais avec Ellen, notre « mère » chinoise, battre des cils en souriant ou en faisant un air piteux est tout aussi efficace que de lui mettre le couteau à la gorge.

- Mais donnez-moi un instant, je vais voir ce que je peux faire pour vous. nous a-t-elle dit en défronçant les sourcils après avoir fixé le plafond pendant quelques secondes.

Ellen s'est alors chargée de payer Fumiko et Yonemochi, puis elle est disparue seulement pour réapparaître vingt minutes plus tard, avec une enveloppe étoffée dans chaque main. Quelle étrange sensation de tenir en main une liasse de billets de 100 renminbi (yuan/元) de plus d'un centimètre d'épais. D'une part, de la pure satisfaction, et d'autre part, de la répulsion face à l'odeur pestilentielle émanant de l'enveloppe, témoignant des centaines de milliers de doigts ayant manipulés les billets avant qu'ils ne se retrouvent en notre possession. Soudain, il m'a semblé totalement étrange de croire que de tels bouts de papiers crottés et puants pouvaient valoir autant aux yeux de la race humaine!

En nous remettant nos salaires respectifs, Ellen nous a dit avec un sourire en coin que nous étions chanceux d'avoir été payés « car la caisse de l'université était encore ouverte à cette heure-ci », ce qui voulait vraiment dire « espèce de coquins, vous m’avez bien eu, mais vous aviez raison de vous essayer! ».

Wow, parfois, c’est bien compliqué (et surtout très long) de régler des anicroches en Chine, mais des fois, c’est tellement, mais tellement simple!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

mardi 1 mai 2007

CHAPITRE 11 - Rencontres officielles : Le bal masqué

Voilà que les étapes administratives sont terminées. La fin de cet abominable processus (qui avait commencé en octobre 2006!) marque le début de nos démarches pour découvrir les détails à propos de nos postes d’enseignants, ainsi que ceux ayant attrait au déroulement des cours qui commencent en mars. À date, outre le fait que nous enseignerons l’anglais, nous ne savons strictement rien.

J’ai donc décidé de mettre « un peu » de pression sur Ellen (je l’appelle tous les jours et lui envoi des courriels régulièrement) pour qu’elle parvienne à trouver la personne qui pourra donner suite aux propos qu’elle avait tenu à l’aéroport de Zhengzhou (entre autres sur le fait que j’enseignerai sur un campus autre que le campus principal). Je sais qu’elle ne peut répondre à mes questions car à l’aéroport elle ne faisait que me transmettre les paroles de ses supérieurs (elle ne décide en rien du sort des professeurs étrangers, elle s’occupe exclusivement de les recruter puis d’assurer leur « bien-être » pendant leur séjour au NIT).

Je tiens absolument à éclaircir la situation, qu’on me donne non seulement une idée globale de ce à quoi m’attendre (en commençant par nommer l’autre campus et me dire exactement où il est), mais qu’on me fournisse également tous les détails importants liés à ce poste. Je ne veux pas nécessairement harceler Ellen, sauf qu’elle est ma seule ressource pour parvenir aux oreilles des gens qui détiennent un pouvoir décisionnel.

Je suis consciente du fait que les réponses à mes questions ne changeront strictement rien à ma situation, que j’irai enseigner où ils me diront d’aller enseigner. Cependant, je me rends compte à quel point je trouve pénible d’avoir à vivre dans l’incertitude et de sentir que le contrôle que je souhaite ardemment exercer sur tout ce qui m’arrive m’échappe. Je ne suis définitivement pas chinoise dans l'âme, et je ne fais certes preuve d'aucune ouverture d'esprit face au fait de tout ignorer de mon sort.

Ma détermination à extraire la vérité est récompensée par une rencontre avec la patronne d’Ellen, la fameuse directrice du bureau des affaires étrangères. Je dis « fameuse » car, malgré le fait que nous ne sommes pas ici depuis longtemps, nous avons déjà entendu parler de la patronne d’Ellen; celle qui n’est « pas fine », celle qui « se fiche » des professeurs étrangers et qui n’est « pas gentille » avec Ellen. C’est le diable incarné du NIT. Henning et moi sommes quelque peu sceptiques faces aux descriptions auxquelles nous avons eu droit de la part de nos compères. Mais nous serons sur nos gardes pour cette rencontre notoire; nous aurons nos croix et notre eau bénite embouteillée dans des p’tites fioles attachées à notre cou…

Nous avons donc rendez-vous le lendemain à dix heures au bureau d’Ellen, et c’est à dix heures tapantes que nous arrivons sur place. La directrice n’est pas encore là. Il n’y a qu’Ellen, que l’on aperçoit, toute essoufflée, dans la salle avoisinant le bureau des affaires étrangères. Elle est en train d’épousseter les fauteuils, de ramasser les déchets (papiers de bonbons, mégots de cigarette, etc.) laissés par d'autres lors d'une précédente rencontre, et de préparer des verres en papiers pour le thé.

Nous avons à peine le temps de la rejoindre et de lui demander comment se déroulera la rencontre que voilà LA directrice qui arrive… suivie de…? sa nièce…?? et... le père de cette dernière! Bien sûr, à première vue, nous ne savons pas encore qui sont la jeune fille et l’homme qui l’accompagne. Nous sommes un peu surpris de les voir, mais bon. C’est difficile d’être réellement surpris, on est en Chine après tout, une surprise n’attend pas l’autre!

Une fois les poignées de mains échangées et les regards furtifs lancés dans toutes les directions, les introductions sont faites en bonne et due forme. La femme, c’est évidemment la directrice. Je n’ai même pas eu l’instinct de lui lancer mon eau bénite au visage, elle a un beau sourire et sa personne et son langage corporel dégagent une forte confiance en soi. Elle s’empresse elle-même de nous présenter sa nièce et son beau-frère. Gong Yibo (sa nièce) semble avoir douze ans, mais nous apprendrons par la suite qu’elle en a réellement vingt-deux… La directrice nous dit en chinois « voici ma nièce, nous la surnommons Pang-pang (ce qui signifie gros-gros) parce qu’elle est grosse ». Ah bon… Ronde, un peu, grosse, pas du tout. Peu importe. En Chine, avoir deux kilos ou cinquante en trop, au niveau du langage, aucune différence n’est faite : on dit pang!

Le père de Pang-pang nous serre la main en penchant la tête comme pour éviter de nous regarder dans les yeux. Il fait une sorte de sourire, un peu mal-à-l’aise, puis s’assoit rapidement comme pour dire « commençons, puis finissons-en »!

Une fois tout le monde assis et une fois que les compliments ont été dits aux personnes importantes (dans ce cas-ci, au père de Pang-Pang, qui est apparemment un officier quelconque dans l’armée) et que ces compliments ont été reçus en toute « modestie », la réunion commence.

Ellen prend la bonne initiative de nous expliquer la raison de la présence de Gong Yibo et de son père à cette rencontre. Pang-pang apprend présentement l’allemand car elle prévoit entreprendre des études en Allemagne en septembre. À mes yeux, cela n’explique en rien sa présence et celle de son père à cette rencontre officielle ayant pour but précis d’éclaircir notre rôle de professeurs au NIT. Mais bon… « Nod and smile », comme on dit en anglais.

Gong Yibo étudie cette langue intensivement dans un institut à Shanghai depuis les six derniers mois. Elle parle à Henning en allemand d’une voix tremblotante. La gêne la pousse à rigoler comme une gamine à chaque fois que Henning lui répond de sa voix grave.

Je vois de par le débit de ses paroles qu’elle est assez bonne, et je comprends même une partie de ce qu’ils se disent. Son père a vraiment l’air fier d’elle lorsqu’Ellen lui traduit en chinois que Henning trouve les compétences de Gong Yibo impressionnantes considérant le peu de temps qu’elle a passé à étudier l’allemand.

Une fois ces compliments transmis (« À Rome, faites comme les romains! »), Pang-pang et Henning se font la conversation pendant près de quarante-cinq minutes. Ellen, la directrice, le beau-frère et moi-même « écoutons » poliment. Je me demande quand est-ce que nous allons parler des choses pour lesquelles nous avions demandé à Ellen de convoquer cette rencontre avec sa patronne.

Finalement, alors que les sujets de conversation et le vocabulaire de Pang-pang semblent se tarir, je me risque à interrompre et demander à Ellen de demander à la directrice ce qu’il en est de nos futurs postes d’enseignants. La directrice ne fait que se prononcer sur le fait que nous allons rencontrer nos doyens respectifs le lendemain. Nous aurons une première rencontre à dix heures du matin pour Henning, et une à dix-sept heures pour moi sur mon futur campus. La directrice devrait être présente aux deux rencontres, tandis que nos doyens respectifs seront uniquement présents à la rencontre qui les concerne.

Wow. Une heure et demie après être entrés dans cette pièce, nous en ressortons avec ce petit peu d’informations… Je ne fais que commencer à me familiariser avec les coutumes chinoises. Avec le temps, je me rendrai compte à quel point mon attitude occidentale (j'entends par là le besoin de voir les choses se faire efficacement, logiquement et surtout rapidement) est inadéquate face à la façon de faire des chinois. Pourtant, Henning de son côté prend les choses telles qu'elles sont et les événements tels qu'ils se présentent sans même hausser un sourcil (aurait-t-il des origines chinoises méconnues??). Pour préserver mon énergie et mon sang froid (d'arrêter de stresser pour rien!), je finirai par faire de même, sans tenter de méticuleusement disséminer chaque situation « à ma manière», cessant ainsi de perdre mon temps à mentalement projeter la « meilleure » façon de faire et par conséquent d'éviter de souffrir d'une accumulation de frustrations qui sont, après tout, vraiment banales. Mais pour l'instant, je demeure tendue, entêtée et stressée...

Ainsi, le lendemain matin, nous rencontrons Ellen en face du bureau des affaires étrangères, puis nous nous rendons ensemble jusqu’au bureau du doyen de Henning. Ce dernier se trouve dans le bâtiment principal du campus. Nous nous sommes habillés formellement, mais alors que nous cheminons rapidement vers notre destination, la pluie qui s’abat sur nous mouille le bas de nos pantalons, qui se souillent instantanément de boue. Finalement, la directrice ne se joindra pas à nous ce matin.

Mr. Nie, le doyen, nous accueille au troisième étage dans une pièce mal éclairée et aussi froide qu’un congélateur. C’est son bureau. Son complet est rehaussé d’une veste de duvet noire dont l'apparence est fort peu élégante mais dont le port est indéniablement essentiel, pour ne pas dire primordial. Chinois ou canadien, personne n'aime l'idée de se transformer en popsicle humain.

Cet homme me dérange. Je n'arrive pas à me faire une première impression de sa personne, comme si n'importe quelle idée que je me ferais de lui ne serait en aucun cas conforme à qui il est réellement. Il n'est ni beau, ni laid, et, ce qui est plutôt contradictoire, il dégage à la fois un certain charisme et une froideur presque aussi incommodante que celle qui frigorifie son bureau. Il a un visage totalement impassible. Difficile de dire s’il a déjà souri dans sa vie. Ses traits semblent figés, tel un masque en plâtre. En fait, c’est comme si son visage avait subi trop d’interventions au « Botox »…

Dès que nous entamons la conversation, ce n’est que pour se faire couper par le doyen, qui tente une conversation en allemand. Décidemment!

Nous apprenons que ce dernier à passé deux années en Allemagne à faire des études en géologie (de 1996 à 1998). Il semble se débrouiller assez bien pour quelqu’un qui n’a pas eu la chance de se pratiquer pendant toutes ces années. Si son allemand demeure sommaire, son anglais est quasi impeccable.

Alors, l’échange se prolonge, à propos de tout SAUF ce pour quoi nous sommes venus. Ellen écoute docilement, sans intervenir, sauf que moi, je n’ai pas envie de feindre d’être intéressée. Alors je décortique mon environnement des yeux, comptant le nombre de livres dans la bibliothèque, tentant de déchiffrer les divers caractères imprimés sur les affiches collées aux murs, etc. Il faut dire que mon faible niveau de concentration est grandement dû aux nombreuses pilules de Sudafed et de Tylénol que j’ai ingurgitées au courant de la nuit et ce matin en me levant. En effet, j’ai commencé un rhume, et sans exagérer, je n’ai jamais été aussi CONGESTIONNÉE de toute ma vie. J’ai un robinet à la place du nez, et je n’arrive pas à respirer par le nez, mes deux narines sont complètement bloquées. La conversation qui se déroule entre Henning et Mr. Nie me passe dix pieds par-dessus la tête.

Mr. Nie : Bla-bla-bla.
Henning : Ooooh. Bla-bla-bla?
Mr. Nie: Bla-bla.
Henning: Mmmh-hmm. Bla.

Je me sens un peu comme dans Charlie Brown, dans la salle de classe où la prof parle à Charlie, Lucie et Linus en faisant des « woan-woan-woan » ...

Enfin, Mr. Nie recommence à parler en anglais, seulement pour dire (en haussant les épaules) : « je ne vois pas vraiment pourquoi ils vous ont fait venir ici, parce que, en toute franchise, moi, je n’ai rien à vous dire à propos du poste de Henning, à part le fait qu’il enseignera l’anglais oral et qu’il ne devrait pas avoir à enseigner à plus de trois différents groupes d'étudiants. »

Grrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr.

Henning tente malgré tout d’extraire le moindre détail qui aurait pu être recelé ou négligé par le doyen. Il fini par apprendre qu’il enseignera dans le bâtiment même où nous nous trouvons, et que le nombre d’étudiants ne devrait pas dépasser quarante ou cinquante par classe.

C’est tout.

Bon. Il nous annonce maintenant que nous irons tous dîner ensemble. Il est 11h40. Nous avions rendez-vous avec notre ami Clark (ami chinois) à qui nous avions promis de cuisiner un repas pour le remercier pour toute son aide depuis notre arrivée à Nányáng. Mais le doyen nous fait clairement comprendre que ceci n’est pas une invitation, nous dînerons ensemble, un point c'est tout.

Nous parvenons tout de même à nous enfuir pour quelques minutes le temps de retourner à l’appartement et de rejoindre Clark pour lui dire que nous devrons annuler notre rencontre. Il dit qu’il se doutait bien que nous aurions un dîner officiel quand il a apprit que nous rencontrions le doyen de Henning en matinée. Lui, il est chinois, il connait ça les formalités.

Nous réenfilons nos manteaux puis allons rejoindre Ellen et Mr. Nie devant un restaurant se trouvant sur le campus. Mr. Nie commande une panoplie de plats différents, dont nous ne mangerons même pas le quart. Toujours, toujours TROP de nourriture! Mais, il faut de la variété semble-t-il…

Après le repas, il est environ 14h00. Je pense que Henning va devoir me rouler jusqu’en bas des escaliers tellement je suis pleine. Cela-dit, reste à voir s’il est lui-même capable de se lever tellement il a mangé!

Nous rentrons à l’appartement nous reposer un peu (la digestion demeure un défi pour nous jusqu’à ce jour, pour ne pas dire un sport), mais nous ne prenons pas la peine de nous changer étant donné que nous devrons bientôt nous rendre à la deuxième rencontre. Cette fois, j’espère qu’elle sera plus fructueuse.

Vers 16h30, une Honda noire vient nous chercher devant la porte de notre édifice. Wow. C’est du service! Dans la voiture se trouvent déjà Ellen, la directrice, et une jeune femme nommée Huang Jing (une future collègue). Elle est très jolie, avec de beaux cheveux noirs et droits comme de la corde raide. Son visage est joliment coiffé d'une frange coupée à raz les sourcils, qui eux ne sont que de très fines lignes qui accentuent parfaitement la forme en amande de ses yeux. Ces derniers sont aussi noirs que ses cheveux. C’est une beauté asiatique qui me donne des frissons. Elle parle d’une voix toute douce, feutrée. Je ne pourrais expliquer pourquoi, mais le son de sa voix me fait penser au bruit sourd que font des pas dans une neige fraichement tombée.

Pendant le trajet qui nous mènera à mon campus, elle déplie une feuille de son sac-à-main, qu’elle me tend doucement en m’expliquant que c’est une « ébauche » de mon horaire. Elle m’explique rapidement ce à quoi correspondent tous les chiffres et les différentes cases que j'aperçois sur le papier.

Voici une réplique de la feuille :
Je constate par moi-même que les caractères à gauche sont les jours de la semaine (lundi au vendredi). Les chiffres de 1 à 9 correspondent aux périodes de la journée. Chaque période dure cinquante minutes. Ainsi, je me retrouverai avec dix-huit heures d’enseignement, ce qui respecte la clause du contrat sur le nombre d’heures maximales de travail par semaine (sans compter les heures administratives pour la planification des leçons). À date, ça va. Je ne travaillerai que le matin, du lundi au vendredi. Ça me convient très bien, ça me laissera tous mes après-midi de libre.

Cependant, chaque cours dure deux heures, ce qui signifie que j’aurais neuf différents groupes d’étudiants, avec environ trente à cinquante étudiants par groupe (donc presque trois cents étudiants!). De plus, parmi ces groupes, il y a quatre niveaux d’anglais différents. Ça fait beaucoup de correction pour les travaux, et beaucoup de préparation de différente matière adaptée aux habiletés de chaque niveau…

De plus, je ne suis pas très à l'aise avec l'idée d'enseigner à des étudiants de mathématiques et de culture chinoise qui n'ont apparemment AUCUNE notion d'anglais, surtout qu'on m’avait dit que j’enseignerais strictement à des étudiants dont la matière principale était justement l’anglais.

Avant de m’énerver le « pompon », j’attends d’être rendue à l’école et de discuter de tous les détails avec les gens responsables. Mais déjà dans la voiture, sûrement en raison de l’air un peu abasourdi que je fais sans trop m’en rendre compte, Huang Jing me dit tout bas dans l’oreille que je pourrai demander à ce qu’on enraye les groupes qui ne sont pas des étudiants d’anglais (donc ceux qui étudient principalement les maths et le chinois). Je fais aussitôt un « oui » de la tête. Je vois par son regard complice qu’elle se charge d’en dire mot à la personne concernée.

Environ dix ou quinze minutes après être partis, nous arrivons à destination. Je n’ai pas vraiment eu la chance de scruter les rues que nous avons parcouru durant le trajet car j’étais trop absorbée par l’analyse de l'ébauche de mon futur horaire, en plus d'essayer de contrer le mal des transports qui s’emparait déjà de moi. Ceux qui me connaissent bien savent que ça m'en prend peu pour avoir envie de vider le contenu des mes entrailles lorsque je suis dans un véhicule qui bouge autrement qu’en ligne droite. Il faut dire que les circonstances présentes n’aident pas : le fait d’être assise sur la banquette arrière en train de lire, étourdie par les reflux d’essence crachés par les tuyaux d’échappement des nombreux véhicules qui nous entourent, et le sentiment de m'être transformé en pop-corn humain à cause des trous dans la rue et des coups de volant abruptes exécutés par notre cow-boy de chauffeur qui veut à tout prix les éviter.

En sortant du véhicule, je constate qu'il fait encore gris, mais la pluie ne tombe plus aussi fort qu’en avant-midi, elle s’est transformée en petite bruine qui nous fouette le visage à cause des bourrasques de vent. Nous pénétrons à l’intérieur du campus, puis nous nous engouffrons rapidement dans l’obscurité d’un bâtiment jouxtant l’entrée. Il n’y fait pas moins humide, ni moins froid que dehors, mais au moins nous sommes à l’abri du vent et de la bruine.

Nous montons au deuxième étage en file indienne, nous faufilant dans l’escalier de béton mouillé (par l’humidité) qui reluit un peu dans la faible lumière qui parvient à s’infiltrée au travers les quelques fenêtres environnantes (devenues opaques avec l’accumulation de nombreuses couches de crasse). Ça sent les « déchets humains » (les toilettes sont évidemment à proximité). Une fois rendus au deuxième étage, nous faisons quelques pas dans un couloir, puis nous nous arrêtons devant une porte de métal fermée à clé. Le corridor est sale, et le peu que j’ai vu de l’édifice me fait penser à une prison moyenâgeuse.

Puis soudain, on déverrouille la porte, et une pièce absolument IMPECCABLE se révèle dans toute sa splendeur. Ce n’est pas croyable. Nous pénétrons dans la pièce, le plancher brille et j’ai presque honte d’y laisser les traces de mes souliers mouillés et boueux.

Nous sommes invités à nous asseoir sur un des deux sofas à deux places présents dans la pièce, alors que les autres se dispersent sur les quatre autres fauteuils. Dans la pièce, outre les sofas et les fauteuils, on retrouve un bureau, une chaise de bureau, un cabinet où quelques tasses en papier sont rangées, un distributeur d’eau potable, et enfin, un tabouret où sont déposés une petite cuvette remplie d’eau et un support avec une serviette pour se laver et se sécher les mains.

Il y a beaucoup de gens dans la pièce, dont les visages de certains ne me disent absolument rien. Les noms sont échangés à la volée, et je n'en capte qu'un seul. Présents dans la salle sont: mon doyen (Mr. Liu, le nom que j'ai mémorisé) dont l’expression faciale témoigne de son enthousiasme à être présent à une telle rencontre; un autre mec qui a subit de multiples interventions au Botox; il y a une dame dont je ne connais aucunement le titre ni le nom; il y a Miss Zhang, la responsable de tous les professeurs du collège; il y a Ellen; Huang Jing; la directrice (patronne d’Ellen); puis enfin il y a Henning et moi!

Une fois les présentations faites, le silence s’impose lourdement sur « l’assemblée ». Plus personne ne parle, et personne ne fait de bruit non plus (c'est fort inhabituel en Chine, l'absence de bruit). Ils me regardent tous avec des points d’interrogation dans les yeux. Mais qu’est-ce que vous avez tous à me regarder ainsi?? (Je me pose la question à moi-même, bien sûr). Moi qui croyais être venue ici pour me faire dire ce qu’il en était de mon poste… Huang Jing se met à me parler à voix basse (elle est assise à ma droite), puis cela agit tel un signal indiquant que les gens peuvent se mettre à parler. La directrice entreprend une conversation avec Miss Zhang et Ellen. Les autres se tournent les pouces ou font semblant d'écouter ceux qui parlent.

Pendant ce temps, à l'abri de tous les regards indiscrets (sauf le mien!), mon doyen regarde le plancher. Je n’ai pas eu une très bonne première impression de lui. En plus de son air passif (pour ne pas dire dédaigneux, du moins très ennuyé), lorsque nous nous sommes serrés la main, il m’a donné une poignée toute molasse. Je haie les poignées de main molles. Ça me rend aussi folle que la manière dont les chinois qui mangent leur noix bruyamment rendent Henning fou. J’ai alors envie de m’emparer de la main molle à deux mains, et de la secouer fermement, pour ne pas dire frénétiquement. En tout cas...

Miss Zhang me fait un peu peur. Elle sourit beaucoup, et je dois admettre que dans ce genre de rencontres, personne ne sourit. Elle ne me parle pas vraiment, elle parle plutôt à Ellen et la directrice, mais je la vois qui me jette des coups d'œil de temps à autres, comme si elle n'osait me dévisager un bon coup comme le fait présentement sa collègue dont je ne connais ni le titre, ni le nom.

Constatant que les conversations ne mènent à rien, et que le silence retombe tranquillement dans la pièce, je décide de me jeter à l’eau en posant les questions pour lesquelles je suis venue obtenir des réponses. J’y vais quand même diplomatiquement. C’est ainsi que j’apprends que les étudiants auxquels j’enseignerai auront entre seize et vingt ans, et que leur sujet principal d'étude est l’anglais (sauf pour les étudiants de mathématiques et de culture chinoise à qui je n’aurai peut-être pas à enseigner après tout, mais rien n’est certain).

J’apprends également que, même si cet établissement scolaire est affilié au NIT, ce n’est pas un campus universitaire. Il s’agit d’un collège (le « teachers’ college »), où la plupart des étudiants sont formés pour devenir des professeurs d’anglais au niveau primaire ou secondaire.

Comparé à Henning, j’en sais déjà beaucoup plus que lui sur ce qui m’attend pour le mois de mars. L’horaire demeure incertain, tout comme pour le nombre d’étudiants dans chaque classe, mais c’est un début. Je peux commencer à me préparer à la tâche qui m’attend, sans pour autant connaître le niveau des étudiants et sans non plus avoir de manuel pour me guider au niveau de la planification des leçons. Mais c’est à ça que servait notre cours TESOL (Teaching Enligsh to Speakers of Other Languages). Grâce à ce cours, je me sens en confiance. Je sens que je dispose des outils nécessaires pour trouver les ressources dont j’aurai de besoin pour enseigner. À moins que je ne sois en déni profond et que je veuille simplement éviter d'avouer mon incompétence totale, mon incapacité à gérer les responsabilités et les tâches que l'on m'a attribuées. On verra bien!

Soudain, Miss Zhang me tend deux clés accrochées à une corde rouge. Elle m’annonce que l’élégante pièce dans laquelle nous nous trouvons sera mon bureau. Quoi??? Ce n’est pas possible! Que ferai-je de tout cet espace?! Elle me dit que puisque je travaillerai « loin » de mon appartement, ils se doivent de me donner un endroit où planifier mes leçons si je veux le faire pendant que je suis sur le campus, au cas où je n’aurais pas le temps de retourner chez moi… Wow! C'est très gentil, mais je décline. Face à sa réaction désapprobatrice, je me rends compte que je n’ai pas d’autre choix que d’accepter les clés qu’elle me tend avec insistance. Bon, ça ne m'incommode pas vraiment après tout! Comme pour éradiquer un certain sentiment de culpabilité, je me dis que cette pièce ne sera sûrement pas réservée à mon usage exclusif, qu’elle servira sans doute d’endroit pour d'autres rencontres officielles telles que celle qui se déroule présentement... (En fait, les fois où j'y mettrai les pieds, ce plus d'un mois après avoir commencé à enseigner, je me rendrai compte que personne à part moi n'entre jamais dans cette pièce, sauf la personne qui tourne les pages du calendrier sur le bureau!).

Une fois que j’ai encaissé le choc d’avoir acquis un si gros bureau (sous le regard incrédule de Henning), on nous emmène faire un tour du campus. Il est considérablement plus petit que le campus principal du NIT. Nous nous rendons d’abord à l’intérieur du bâtiment qui fait face à l’entrée du campus (à quelques pas de mon « bureau »). Malgré la courte distance à parcourir, nous perdons plusieurs personnes en chemin. Il ne reste plus que moi, Henning, Miss Zhang, Huang Jing et Ellen pour la visite.

Cet édifice est tout aussi crade que celui que nous venons de quitter, et c’est très froid et très humide ici aussi (ça me semble pire à l’intérieur qu’à l’extérieur!). Les salles de classe semblent vraiment délabrées, mais je ne vois pas distinctement à l’intérieur de ces dernières car elles sont fermées à clé et les lumières sont toutes éteintes. Nous regardons ici et là parmi les différents couloirs, mais c’est du pareil au même de pièce en pièce et d’étage en étage.

Nous retournons dehors, puis nous marchons devant la cafétéria pour ensuite aboutir sur le terrain sportif. J’y rencontre le concierge, a qui je sers la main sous les regards intrigués (pour ne pas dire ahuris) des autres (sauf pour Henning, qui semble trouver ça normal lui aussi). Premier faux-pas? Il y en aura bien d’autres…

Finalement, une fois la visite terminée, je décide que le campus n’a pas de charisme. Tanpis. Pourtant, je ne sais pas vraiment ce à quoi je m'attendais. Nous retournons en face du bâtiment où nous avons commencé notre promenade, puis tous les autres y sont déjà rassemblés, en plus d’un nouvel arrivant : le secrétaire général de l’université.

C’est la fin de la visite, nous allons maintenant souper. Voyant le brin d'enthousiasme qui s'empare soudainement de certaines personnes, on dirait bien que c'est ce que tout le monde attendait depuis le début de la rencontre, sauf mon doyen, qui ne viendra pas avec nous. C’est dans le restaurant au troisième étage d'un luxueux hôtel à dix minutes de marche du campus que nous mangerons.

L’entrée est « meublée » par la présence de deux jolies jeunes filles habillées en espèce de robe de bal (à crinoline!) rouge criard (la couleur du bonheur en Chine). Leur coiffure sophistiquée est rehaussée de bijoux en jade (la spécialité de Nányáng). Une immanquable et immense sculpture en jade s’impose devant nous alors que nous marchons vers l’ascenseur. Les propriétaires ont vraiment mis le paquet dans le vestibule!

Nous sommes « assistés » par un employé partout où nous allons. Dans l’ascenseur, dans le couloir qui mène à la salle privée où nous mangerons, puis enfin dans la salle en elle-même (et aussi lorsqu’on va aux toilettes!).

De ce que j’ai pu voir dans de nombreux restaurants à Nányáng, un serveur ou une serveuse est assigné(e) à la salle où mangent les clients importants ou les clients réguliers. Il ou elle demeure là en permanence, non seulement pour prendre les commandes mais pour s’assurer que les tasses de thé (et plus particulièrement les coupes de baijiu, cet alcool de riz de plus de cinquante degrés qui décape l’intérieur de la bouche et de l’estomac) demeurent constamment pleines.

Alors que ce serveur ou cette serveuse demeure dans la salle (je plains sincèrement ces employés à qui l’on s’adresse comme s’ils étaient des chiens désobéissants), d’autres employés apportent les plats sur la table et rapportent les plats vides à la cuisine.

Nous sommes donc tous assis autour d’une grosse table ronde, et alors que je tente de me rappeler les noms de chacun et de chacune (sinon leurs noms, au moins leurs postes et leurs positions dans la hiérarchie), j’aperçois un autre homme qui semble être apparu de nulle part. Il s’agit du vice-président du NIT. Il n’a salué personne à son arrivée et s’est contenté de commencer à boire du baijiu.

Les plats sont commandés, et le « bal masqué » commence.

La plupart du repas se déroule en chinois, évidemment, sauf qu’une bonne partie des propos de tous et chacun nous sont traduits en anglais par Huang Jing (du moins les segments de conversation qui sont officiels). En plein milieu du repas, les conversations sont interrompues par l’intervention du secrétaire général (c’est lui qui « mène le bal »). Il se lève et affiche un air majestueux qui cache mal son arrogance (quel beau masque il porte…!), et d’un geste solennel, il avale trois coupes de baijiu l'une après l'autre et prononce ensuite de nombreux vœux de bienvenue à l’égard de Henning et de moi-même. Une fois qu’il a terminé sa tirade, il se rassoit, le serveur rempli sa coupe à nouveau, puis il continue à boire et à boire et à boire, encore et toujours plus.

Pendant ce temps, la personne à côté de lui se lève et prononce ses propres vœux, puis avale deux coupes de baijiu. Et ainsi de suite. Tout le monde y passe, même les femmes (sauf que ces dernières sirotent la coupe sans avoir à faire « cul-sec »). Enfin, c’est à notre tour à Henning et à moi.

Heureusement, j’ai une bonne excuse pour éviter de boire cette boisson que je répugne tant (j’en ai bu l’été dernier pendant que j’étais à Tianjin). À cause de mon rhume (que tout le monde a remarqué à cause de mes éternuements disgracieux) je me suis bourrée de médicaments, et j’explique qu’il est contre-indiqué de boire de l’alcool avec les pilules que j’ai prise… (Ce n'est qu'à moitié vrai, mais je suis heureuse de pouvoir faire appel à une excuse aussi crédible). Ils ne m’opposent aucune résistance, et me font simplement faire la cérémonie de beuverie avec du lait de soya chaud (je ne suis pas sûre de savoir ce qui est pire entre ça et le baijiu). La première ronde d’ingurgitation de baijiu sera suivie d’une deuxième puis d’une troisième ronde…

Dans le contexte des formalités et des traditions liées au repas, si je dois boire d'énormes quantités de lait de soya qui me donnent sérieusement envie de vomir, Henning par contre ne s’en tire pas aussi facilement. D’ailleurs, au cours de la soirée, je me rends compte que, au-delà des formalités, puisque je ne peux me joindre à la débauche, les divers invités se sont donné comme objectif commun (et suprême) de le faire boire jusqu'à ce que ça lui sorte par les oreilles. Toutes les excuses sont bonnes pour le forcer à ingurgiter du baijiu (et aussi pour donner une raison au secrétaire général de continuer à boire, malgré que ça ne le gêne pas du tout).

Alors que le repas tire à sa fin, un plat de poisson est déposé sur la table. Le secrétaire donne un coup à la plaque-tournante et, ô hasard, la tête du poisson tourne et tourne pour enfin s’arrêter (un peu trop brusquement pour que ce soit le hasard) devant Henning. La tradition veut que celui ou celle devant qui la tête du poisson s’arrête boive deux coupes de baijiu. Une chance pour lui, Henning supporte bien l’alcool. Malgré qu’il ne fait pas cul-sec à chaque fois qu’on lui rempli sa coupe (ça goûte tellement mauvais!). Il prend une gorgée ici et là, sans s’en laisser imposer par le secrétaire général qui, en raison des effets de l’alcool qui se font de plus en plus ressentir sur sa personne, ne cesse de lui beugler après comme un imbécile de continuer à boire et d'enfiler les coupes d'un trait comme un Homme (avec un grand H...).

Pendant tout le repas, le secrétaire général ne cesse de nous lancer des fleurs, de nous dire que si jamais nous avons quelque problème que ce soit lors de notre séjour à Nányáng, peu importe la nature du désagrément, nous pouvons faire appel à son assistance ou à celle de n’importe qui d’autre présent à la table. Ses effusions de « bonne volonté » et d' « altruisme cordial » augmentent à mesure qu’avance la soirée, et certains autres (qui eux aussi subissent les effets du baijiu) ne se font pas prier pour agrémenter ses remarques flatteuses, mais dont l’énonciation manque vraisemblablement de sincérité. Les masques que portent les gens présents à ce repas semblent de plus en plus colorés. Sont-ce les pilules que j’ai prises ou simplement la vraie nature des gens qui se révèle sous l’influence de l'alcool? Alors que les visages étaient stoïques et ennuyés durant la rencontre sur le campus, maintenant on nous fait de « beaux sourires », on nous dit que l’administration du NIT prend très au sérieux le rôle des professeurs étrangers au sein de leur institut… bla-bla-bla-bla. (Pourtant, comme nous le constaterons au cours des semaines qui suivront, l’administration se fiche non seulement de nous, mais encore plus des pauvres étudiants de leur université).

En fait, ce n’est pas que je veux attribuer des mauvaises intentions à l’administration du NIT, mais vraiment, je fais confiance à mon intuition, et celle-ci hurle qu’il s’agit bel et bien d’une jolie mascarade. Le fait est que (loin de me peiner), c’est sans doute la première et la dernière fois que nous verrons tous ces individus « importants » réunis en même temps, à part peut-être pour le souper de Noël en décembre prochain dont nous ont parlé les autres professeurs.

Je dois admettre que j’ai passé une bonne partie de la soirée dans un univers parallèle. J’ai l’impression que ma tête va éclater d’un moment à l’autre tellement j’ai les sinus qui me compressent le cerveau. J’ai seulement envie d’éclater de rire en regardant aller le secrétaire général qui n’en fini plus de radoter, alors que le vice-président ne dit pas un mot et se contente de manger et de boire sans regarder personne. Il doit être particulièrement habitué à ce genre de soirée, son grade le soumettant régulièrement à ce genre de rencontres.

Miss Zhang continue de sourire, malgré qu’elle semble s’emmerder profondément. Derrière son masque, je vois une femme fatiguée et irritée (par le secrétaire général en particulier). Huang Jing s’endort, et Ellen n’en mène pas large non plus. La directrice a les joues rouges et rit très fort, alors que sa collègue assise à sa gauche fait pareil mais avec moins de grâce et avec un brin d'exagération en trop. Henning me regarde d’un air déconcerté et semble également se demander quand nous pourrons nous-mêmes enlever nos masques figés en un sourire forcé.

Enfin, le bal prend fin, et nous pouvons quitter le restaurant. Une fois descendue à l’étage principal, et une fois assise dans la Honda noire, je dois remonter au restaurant car j’y ai oublié (une partie de ma tête) les clés de mon magnifique bureau. Deuxième faux-pas…

On nous reconduit jusqu’à la porte de l’édifice de notre appartement sur le campus principal, et nous faisons poliment nos aurevoir alors que je répète à Miss Zhang et à la directrice combien je suis heureuse d’avoir fait leur connaissance et d’avoir bientôt la chance de travailler aux côtés d’une telle équipe. Yark. Je me sens dégueulasse de prononcer de telles paroles sans vraiment les penser, mais je me rends compte que dans le contexte d’une culture qui ne m’est toujours pas très familière, il serait mieux d’éviter de dire le fond de ma pensée et de me contenter de « nod and smile »...

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
© Madeleine Beaudet, 2007-2009. Tous droits réservés.