jeudi 15 février 2007

CHAPITRE 4 - L’attente, parfait pour le temps des révélations

Nous ne pouvons faire autrement que de nous promener dans l’aire d’attente, s’asseoir, parler, marcher, se rasseoir, parler, lire…

Je regarde ma montre à tous les cinq minutes en pensant que ça doit faire au moins vingt minutes que je n’ai pas vérifié. On dirait vraiment que l’aiguille des secondes de ma montre n’avance pas, même qu’elle recule!

Henning et moi décidons de poser des questions à Ellen sur ce qui nous attend à Nanyang. Et nous apprenons des tas de choses inattendues. Par exemple, une des premières choses qu’Ellen nous annonce c’est que je n’enseignerai pas sur le campus principal, et que je n’enseignerai pas à des adultes, mais Henning lui sera enseignant sur le campus et il aura des étudiants universitaires. Mais alors, moi, je serai où???

Semble-t-il qu’on veut me mettre dans un bâtiment affilié au NIT qui se trouve au centre-ville de Nanyang (qui n’est pas proche du campus principal) et que les étudiants ont environ 14-15 ans et je serai leur premier professeur étranger. Leur niveau d’anglais est apparemment très sommaire…

Wow. Comme je suis ravie d’apprendre cette nouvelle après 28 heures de voyagement. Faut croire que les choses ne vont vraiment jamais tel que prévu en Chine. C’est vraiment un fait, c’est inscrit dans le destin. En Chine, les choses simples deviennent compliquées, point à la ligne.

Je fulmine à l’idée d’être expatriée du campus où tous les autres professeurs étrangers enseignent. L’idée de devoir me faire conduire à mes cours deux fois par jour au minimum, d’être prise dans la folle congestion routière du centre-ville sans la possibilité d’avoir accès aux ressources technologiques du campus (laboratoire de langues, télévision pour montrer des extraits de films, etc.) et d’enseigner à des adolescents me traumatise. Mais Ellen ne peut me fournir plus de détails, elle ne sait pas grand chose de ma position. Plutôt que de m’énerver le pompon, je me dis d’attendre d’avoir tous les détails et on verra après. C’est la Chine après tout, rien n’est jamais défini.

Henning et moi tentons de savoir combien d’heures nous enseignerons par semaine, mais rien à faire, Ellen n’est au courant de rien. Seule « certitude », on ne devrait pas enseigner plus de dix-huit heures par semaine. C’est d’ailleurs ce que stipulent nos contrats.

Nous questionnons Ellen à savoir si nous serons bel et bien payés pour le mois de février malgré nos altercations récentes survenues à ce sujet avant notre arrivée en Chine. Pour ceux qui ne sont pas au courant, notre contrat mentionne que nous avons droit à des vacances payées tout au long de l’année, tant et aussi longtemps que nos dates de début et de fin du contrat couvrent les périodes concernées. Étant donné que notre contrat commence officiellement le 1er février et prend fin le 31 janvier de l’année suivante, nous sommes supposés être payés pour douze mois de travail, même lorsque nous n’enseignons pas.

Malgré nos nombreuses tentatives d’obtenir les dates de début et de fin de chaque semestre universitaire, nous n’avons jamais été en mesure d’obtenir de détails concrets. Ainsi, nous savions qu’il n’y aurait pas de cours au mois d’août, et qu’il y avait des jours de congé en février à cause du Nouvel An chinois. Mais à la dernière minute (une semaine avant notre départ), Ellen nous a écrit pour nous annoncer que c’était le « winter semester break » en février et qu’il n’y avait aucun cours jusqu’au début du semestre suivant (début mars), et que par conséquent, nous ne serions pas payés pour cette période.

Nous avons répliqué qu’il était inacceptable de briser la clause du contrat à propos des vacances payées, et que si le NIT était pour tenter de nous en passer des vertes et des pas mûres, il fallait oublier la relation de confiance entre nous et leur établissement et qu’ils ne comptent pas sur notre coopération. Finalement, Ellen nous a répondu en disant qu’il y a avait eu un malentendu à propos des dates du contrat, qu’elle n’avait inscrit le 1er février que pour accélérer les démarches pour obtenir nos permis de travail et rien d’autre, mais que c’était de sa faute de ne pas nous avoir expliqué tout cela.

En effet. Ainsi, elle a affirmé que nous serions payés pour le mois de février, cependant, nous aurions à reprendre les heures correspondant au salaire mensuel (donc environ 80 heures) au cours de l’été en entraînant d’autres professeurs dans le cadre d’un programme spécial. Nous avons répondu que non, les conséquences de son erreur n’étaient en aucun cas notre responsabilité et que nous n’avions pas à écoper des conséquences de telles erreurs. De toute façon, nous lui avons dit que nous avions des plans pour l’été (deux mariages!), alors pas question de rattraper des heures de travail à ce moment-là… En temps normal, nous aurions été plus conciliants et compréhensifs, mais nous n'avons pas un sous dans nos comptes de banque respectifs et sans salaire pour le mois de février, nous ne pourrons survivre...

Elle n’a jamais ré-abordé le problème, et depuis, nous ne savons pas ce qu’il en est. Nous l’avons questionné à savoir si nous serions bel et bien payés pour le mois de février, et voici ce qu’elle a répondu :

- Avez-vous apporté les copies du contrat tel que nous vous l’avions demandé? Nous en aurons de besoin à l’avenir pour la paperasse au bureau des affaires étrangères.

Hummmmm.

Depuis, nous n’avons pas eu la chance d’en reparler, mais nous n’avons certainement pas dit notre dernier mot.

Pendant le reste du temps passé à l’aéroport, Ellen nous a parlé des autres professeurs étrangers, de son emploi au NIT, de son mari, et nous lui avons parlé de nos vies respectives, de nos familles, de nos études, etc.

Nous avons eu des moments de tension par rapport au contrat et de nos tâches en tant que professeurs d’anglais, mais autrement, nous avons eu des échanges polis et courtois.

Enfin, 13h30 est arrivé, mais le vol lui n’est pas arrivé. Il était en retard et n’arriverait pas avant 14h30. Une heure de plus, au point où l’on en était rendu, on s’en foutait. Je me suis dit pour me réconforter que c’était la faute de nos bagages… Le vol était retardé car il ne pouvait partir sans nos valises! Le reste de l’attente s’est passée un peu comme si on était en transe. Je me suis allongée sur trois sièges dans l’aire d’attente et je me suis endormie ainsi, sous les regards inquisiteurs de mes voisins de siège.

14h30, nous nous précipitons vers les gardes qui surveillent le public, et ils finissent par nous laisser passer et nous nous rendons au carrousel à bagages. Trois ou quatre valises nous passent en dessous du nez, et les voilà, NOS valises! Les trois, presque une à la suite de l’autre. Si elles sont les premières à arriver, c’est bien parce qu’elles étaient les dernières à être rentrées dans l’avion, et ma théorie sur le fait que le vol était en retard à cause de nos valises ne semble plus aussi folle mais peut-être même vraie! Je pleure presque de joie. Notre vie entière pour la prochaine année est contenue dans ces trois sacs. Hallelujah.

Nous retournons à la voiture, dans laquelle le chauffeur s’est rendormi. Il fait tellement froid, je me demande même si ce n’est pas un sommeil éternel causé par de l’hypothermie. Mais non, il se réveille, s’étire, nous aide avec nos valises, et nous partons. En route pour Nanyang!

La voiture est en fait une sorte de mini-fourgonnette version chinoise. Il y a le siège du chauffeur, un autre à côté en avant, puis il y a deux banquettes, une plus courte en avant, et une un peu plus longue en arrière, à laquelle est attaché un siège pliant pour ajouter un passager (qui ne peut pas peser plus de 25 kilos...). Henning et moi nous asseyons collés sur la banquette avant, et regardons défiler le paysage (on dirait surtout des champs de gazon, ou de la terre desséchée), mais le manque de sommeil nous rattrape et nous décidons de dormir. Henning ne rentre pas sur la banquette arrière, même si elle est plus longue, l’espace entre cette dernière et la banquette avant est trop étroit pour permettre à ses jambes de rentrer. Il reste sur la banquette avant, et je me couche sur la banquette arrière. Je m’endors en moins de deux minutes, et ce dans un profond sommeil, jusqu’à ce que je me réveille en sursaut deux heures et demi plus tard alors que le véhicule fait un mouvement très abrupte et que Ellen s’écrie « Zenmeyang!? » en chinois (qui veut dire « qu’est-ce qui se passe?? »).

Henning a également été extirpé de son sommeil par ce mouvement abrupte, et nous nous regardons sans rien dire, avec la même angoisse dans les yeux : le chauffeur se serait-il endormi en conduisant? Nous sommes trop fatigués pour paniquer, puis nous nous rendormons jusqu’à notre arrivée.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

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