mercredi 15 août 2007

CHAPITRE 16 - Qui dit Nanyang dit (pollution, crasse, brun, gris, yark ça sent mauvais…) jade!

Dimanche, (le surlendemain de notre repas avec Pauline et Guillaume), alors que nous nous apprêtons à quitter l’appartement et aller à la rencontre de Gong Yibo (la nièce de la directrice du bureau des affaires étrangères, celle qui apprend l’allemand), Adam se présente chez nous avec un serrurier.

- Voilà, nous allons faire changer votre serrure tel que vous nous l’aviez demandé! Il a l’air à la fois fier de lui et extrêmement irrité par nos « multiples » demandes.

La raison pour laquelle nous avions fait cette requête (à maintes et maintes reprises), c’est que nous nous sommes aperçus que des gens étaient venus dans notre appartement pendant notre absence, et ce à plus d’une reprise. Rien ne manquait à l’inventaire de nos possessions, pourtant, les objets déplacés témoignaient de ce viol de notre intimité.

Henning était fou de rage en se rendant compte de cette effraction. Je n’étais pas particulièrement contente moi non plus. Ainsi, nous nous sommes plaints de la chose à Adam (n’ayant pas vraiment d’autres recours), qui nous a dit que c’était impossible car personne sauf nous-mêmes avions les clés de notre appartement. Nous lui avions alors fait remarquer qu’il avait lui-même la clé en sa possession et que, par conséquent, ce pouvait facilement être lui qui s’était immiscé chez nous! Il est devenu très mal à l’aise et a rebuté notre accusation en affirmant d’une voix ferme que c’était insensé.

Pourtant, alors que nous étions partis dîner un de ces jours, à notre retour, la porte n’était pas verrouillée. À cause du doute qui planait déjà à propos de l’existence de copies illégitimes de notre clé, nous étions déjà particulièrement vigilants quant à bien barrer la porte d’entrée de notre appartement en plus d’en tester la poignée avant chaque départ. C’est pourquoi je savais que Henning disait vrai lorsqu’il m’affirma d’un air contrit qu’il avait bel et bien verrouillé la porte avant de partir manger.

Il avait preuve à l’appui puisque nous avons aussitôt découvert que Pauline avait laissé une lettre sur notre sofa pour nous dire qu’elle et Guillaume avaient trouvé, pendant notre absence, la porte de notre appartement grande ouverte alors que nous n’y étions pas! J’étais furieuse! Je suis aussitôt allée cogner chez Adam pour lui faire part de la chose, sauf que ce dernier était absent. C'est un de ses « cronies » qui m'a ouvert la porte. Je lui ai expliqué (en chinois) ce qui s’était passé, et l’air penaud plus que surpris, il m’a vite expliqué qu’Adam était parti dans sa famille pour célébrer le nouvel An.

Que je sache, ça devait être lui qui était entré chez nous! Il a sans doute ressenti mon agressivité dans mon ton de voix et mon langage corporel car il s’est empressé de dire qu’il téléphonerait à Adam pour lui rapporter les événements, ce sur quoi il m’a fermé la porte au nez. Je sais que les amis d’Adam ont longtemps habité notre appartement avant notre arrivée, ce qui signifie qu’ils doivent être nombreux à posséder une copie de notre clé, y comprit "Mr. Penaud" qui remplace temporairement Adam.

À son retour de vacances, Adam comprit rapidement que nous ne lâcherions pas prise à propos de la serrure, ce qui explique pourquoi il s’est présenté aujourd’hui avec le serrurier.

Alors, pendant que le serrurier s’affaire à sa tâche, Adam doit répondre à son cellulaire qui ne dérougi pas. Malgré la conversation qu’il entretient, à son habitude, en criant à tue-tête, je l’aperçois qui feint de reprendre son souffle puis je l’entends murmurer (en chinois) au serrurier que ce dernier doit lui rendre une copie de la clé de la nouvelle serrure une fois qu’il aura terminé.

Sur mes gardes, du coin de l’œil, je surveille le serrurier faire son travail. Pendant ce temps, Adam s’éloigne tranquillement dans son propre appartement tellement il est épris par la conversation enflammée qu’il entretient avec son interlocuteur. Le serrurier termine rapidement sa tâche, et je lui confisque aussitôt les trois copies de la clé. Il me regarde un peu surpris, mais n’insiste pas pour récupérer une copie pour la rendre à Adam. Il hausse les épaules et s’en va sans mot dire.

Par après, Adam vient cogner chez nous pour tenter d’obtenir la copie que le serrurier ne lui a pas rendue. Je suis catégorique. Pas question de lui donner la clé. Il se fâche subitement et me dit très vexé et d’un air un peu trop solennel:

- Je suis responsable de cet immeuble, et c’est donc ma responsabilité d’intervenir chez vous en cas d’urgence. Pour entrer dans votre appartement et assurer votre sécurité en cas de feu par exemple, je dois avoir une copie de la clé.

- Très bon point. répliquai-je en le voyant se détendre un peu en entendant ces mots. C’est en effet, c’est ton « droit » d’avoir une copie de la clé, mais je ne te la donnerai pas, quitte à brûler vivante. Il se renfrogne aussitôt. Je ne te fais pas confiance Adam, et je refuse de vivre dans cet immeuble pour la prochaine année en me demandant, à chaque fois que je quitte l’appartement, si tu y feras un tour pendant notre absence.

Il me regarde incrédule et insulté, pourtant, il bat aussitôt retraite. J’interprète cet échec de sa part à formuler de nouveaux arguments comme étant la preuve que je n’ai pas entièrement tort de l’accuser ainsi et de lui faire part de mes arrière-pensées. On dirait un petit garçon à qui j’ai enlevé son suçon. L’air renfrogné, il rentre dans son appartement en claquant la porte.

Je souris malicieusement en fermant la mienne, contente de lui avoir tenu tête et soulagée d’avoir une serrure dont nous possédons les seules copies de la clé.

Enfin, Henning et moi partons rencontrer Gong Yibo, qui a insisté pour que Henning accepte de se laisser guider par elle dans la ville de Nanyang. Originaire d’ici, elle affirme qu’il y a beaucoup à voir dans son lieu de naissance, qu’il s’agit simplement d’être bien accompagné pour le découvrir.

Une fois à l’entrée du campus, cette dernière nous accueille en ricanant de son rire de petite gamine tannante. Elle nous demande où nous voulons aller. Elle propose le marché de jade, pierre fétiche de la région. Nous acceptons.

Alors que nous hélons un taxi, elle nous apprend que Nanyang est reconnue partout en Chine pour son jade. Cependant, les mines de jade ont toutes été surexploitées et le marché du jade est de plus en plus compromis par la vente de répliques de cette pierre ou simplement du jade de moindre qualité.

Nous arrivons rapidement à destination, le marché étant à peine à quelques mètres du rond point de l’autre côté du pont. Nous pénétrons la grosse porte d’entrée et nous retrouvons parmi une cour intérieure de forme rectan-gulaire. Plusieurs magasins sont entassés les uns sur les autres, et clairement, il s’agit d’un marché de jade car c’est l’unique produit exhibé dans les vitrines et qui s'étale dans les coffrets vitrés servant de comptoir aux vendeurs.

Nous entrons dans un premier magasin, puis un deuxième et un troisième, et nous réalisons que non seulement il n’y a que du jade, mais la marchandise est quasi identique d’un magasin à l’autre.

Il y a quelques bracelets et colliers, mais LE produit qui est partout, le produit « numéro un », c'est le pendentif. Il y en a des quantités, et ce de plusieurs formes différentes. Ceux qu’on retrouve en plus grand nombre prennent la forme de Bouddha, du dieu de la fortune ou d'autres divinités qui me sont inconnues. Certains pendentifs ont une espèce de forme de beigne sauf que le trou au centre est très petit (cette forme représente une pièce de monnaie).

Nous scrutons tranquillement les vitrines, demandons à voir certains items sans pour autant démontrer l’intention d’acheter quoique ce soit. Nous passons surtout du temps à admirer les nombreuses sculptures posées sur les étagères en verre ou en bois qui longent tous les murs. Certaines sont de taille considérable, et le détail du travail témoigne d’une extrême dextérité.

Les bijoux sont quétaines pour la plupart, mais les différentes couleurs du jade sont intéressantes. Le jade peut être très pâle ou très foncé, blanc translucide, en passant par le vert clair jusqu’au vert opaque, presque noir. Apparemment, plus le jade est pure, plus il est pâle et translucide. Si on le frotte contre du verre, du vrai jade devrait demeurer indemne tandis que le verre serait égratigné. Nous demandons à Gong Yibo comment les chinois parviennent à faire la différence entre les vraies pierres et les répliques, qui de répondre que seuls ceux qui travaillent dans les mines et dans les manufactures de jade peuvent vraiment faire la distinction.

Ce n’est pas une mince affaire. Sa mère est assez connaisseuse, mais malgré tout, elle fait appel à un membre de la famille travaillant dans une manufacture lorsqu’elle décide de faire un achat. Pas question de se fier au mot du vendeur ou du propriétaire d’un magasin. Raison de plus pour ne rien acheter aujourd’hui. De toute façon, le seul objet qui retient mon attention est un pendentif en forme de papillon, jade marbré de couleur translucide, vert pâle et vert plus foncé. Il est vraiment mignon, mais je n’ai pas envie de négocier et décide d’être sage et de ne pas l’acheter.

Nous quittons relativement peu de temps après avoir parcouru quelques magasins, car la marchandise est la même partout et nous sommes déjà fatigués de nous faire interpeller par les vendeurs qui nous espionnent avec intérêt de l'embrasure de la porte de chaque nouveau magasin.

Gong Yibo demande ce que nous voulons faire maintenant, et nous lui demandons de nous montrer un supermarché autre que Wandro où nous pouvons nous procurer des aliments pour cuisiner.

Elle nous emmène au Datton, le plus gros centre commercial de Nanyang, en plein centre-ville. Malgré un plus grand choix de produits qu’au Wandro, il n’y a aucun aliment importé. Ainsi, à notre désespoir, pas de fromage, de lait, d’herbes pour cuisiner, de pâte, de thon en conserve, etc. Mais nous trouvons du yogourt et une plus grande variété de légumes qu’au marché en face de l'université (et ces derniers semblent être un peu moins crasseux).

Les mains pleines de sacs, nous décidons de rentrer au bercail en taxi. Nous avons passé à peine quelques heures en ville que nous sommes déjà affaiblis par la fatigue. C’est sans aucun doute la pollution qui nous fait cet effet. Pour sa part, Gong Yibo va à la rencontre d’autres amies pour profiter du reste de son après-midi. Elle est vraiment comique, pleine d’enthousiasme et pas trop timide. Nous la remercions sincèrement de son assistance et de sa gentillesse d'avoir voulu nous montrer Nanyang.

Elle quitte en sautillant, et nous nous traînons jusqu’au bord de la rue en faisant signe au premier taxi qui se présente. Le chauffeur se trouve dans la voie du sens inverse, mais il n’hésite pas à faire un virage en « U » en plein milieu de la rue, écrasant presque un scooter avant de venir nous rejoindre et nous presser de monter à bord.

Je formule l’habituel « Li Gong Xue Yuan » (notre destination : Institut Technologique de Nanyang), répond aux questions habituelles tout en prenant conscience du fait que j’ai croisé les doigts en formulant en pensée quelques prières pour m’assurer que nous arriverons vivants jusqu’au campus. Henning semble faire pareil alors que j’observe son expression dans le rétroviseur!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 15 - À la bonne franquette!

Hier soir, nous avons soupé avec nos collègues français. Ils sont descendus chez nous pour un repas « à la bonne franquette ». Ce fut une agréable soirée avec une chouette atmosphère pour apprendre à se connaître, mais la bouffe était vraiment dégueulasse. Nous avions des restants de jiaozi d’un repas précédents (des raviolis chinois qui sont bouillis), et nous avons eu la « bonne idée » de les faire frire pour éviter qu’ils deviennent molasses en les refaisant bouillir. Sur le coup, ça ne nous a pas semblé si terrible, mais Henning peut témoigner que c’était vraiment horrible, surtout au niveau de la digestion. À la suite de cet épisode culinaire, la salle de bain devint temporairement son lieu de prédilection et il perdit une bonne partie de sa masse corporelle…

La diarrhée. Shit de marde, littéralement. Voilà à peine deux semaines que nous sommes arrivés, et nous savons déjà que nos estomacs devront subir plusieurs malencontreuses expériences avant de ne s’habituer à la nourriture chinoise (et surtout la notion d’hygiène alimentaire ici à Nanyang). Moi qui avais si bien géré avec les plats locaux pendant mon été à Tianjin en 2006, je ne serai pourtant pas épargnée « d’inconforts » intestinaux à cause de la nourriture. Henning non plus d’ailleurs, quoiqu’il soit plus aventureux que moi (en fait je dirais plutôt téméraire). Il mange à peu près n’importe quoi qui semble assez cuit, que ce soit vendu dans un resto décent ou dans la rue, cuit dans un wok chauffé sur une bombonne de propane posée à même le sol.

Je suis surprise que le marché de légumes et de viande que nous avons parcouru l’autre jour ne le décourage pas dans ses habitudes alimentaires, surtout par rapport à la nourriture qui se vend dans la rue puisqu’elle vient sans doute du dit marché. Je me dois de faire une parenthèse pour en décrire le contenu et l’apparence.

L’étal de kiosques constituant le marché parcoure deux rues se trouvant à proximité du campus. Les rues sont perpendiculaires et sur la plus large des deux on retrouve surtout des vendeurs de fruits et de légumes, alors que dans la rue plus étroite on retrouve le même genre de marchandise en plus de quelques vendeurs de viande et de poisson. C’est à la fois fascinant et répugnant.

Pour les marchands de fruits et légumes, les articles sont déposés dans des brouettes, charrettes ou sinon directement sur le sol, gisant sur les nombreuses couches de crasse accumulées dans la rue. Pour la viande et le poisson, ce n’est pas vraiment différent. Soit la viande est posée sur une table ensanglantée ou elle est accrochée à d’énormes crochets de boucherie, pendus après une pôle vacillante. D’après la variété des morceaux exhibés, je peux conclure que rien n’est gaspillé lorsque les chinois dépècent la viande. À côté des morceaux qui pendouillent et suintent, (y compris les colonnes vertébrales garnie d’une mince couche de chaire et de nerfs et qui me donne des frissons), des montagnes d’organes internes desséchés (tels des vessies, estomacs, rates, etc.) gisent dans des paniers d’osier posés sur le sol. Je ne fais peut-être pas preuve d’ouverture d’esprit, mais ce spectacle ne me donne aucunement envie d’essayer des nouveautés au restaurant. Dans mon fort intérieur, je me doute d’y avoir déjà goûté malgré moi...

Le poisson, lui, est parterre, et l’odeur qui en émane témoigne de son manque de fraîcheur. Ça me fait penser à la marchandise d'Ordralfabétix, le poissonnier du village des gaulois dans Astérix et Obélix. Outre la Bai He (Rivière Blanche dont l’eau est noire et luisante), je ne vois pas où les marchands peuvent se procurer ces spécimens aquatiques. S’ils proviennent vraiment de la Bai He, je ne recommanderais à personne d’ingérer ces poissons. Certes, nous avons vu plusieurs personnes y pêcher sur les deux rives, sauf que les seuls poissons que nous avons vus de nos propres yeux en traversant le pont qui surplombe la rivière flottaient tristement à la surface de l’eau, ce qui est peu surprenant tellement la rivière semble huileuse, d’apparence goudronnée.

Fin de la parenthèse! Donc, notre souper avec Pauline et Guillaume nous a permis d’en apprendre plus sur leurs origines (la Normandie), leur vie commune en France et leur vie en Chine depuis septembre 2006. Nous avons vite réalisé qu’ils avaient trouvé l’adaptation assez pénible, et qu’ils s’emmerdaient royalement à Nanyang, que leur famille, amis et patrie leur manquaient douloureusement. Mais si ce jugement peut paraître sévère, je dois ajouter que nous partagerons éventuellement les mêmes afflictions au cours des prochains mois, simplement, nous sommes en Chine depuis trop peu de temps pour avoir été gagnés par la mélancolie et l’irritation des coutumes locales. Malgré ce mal du pays, Pauline et Guillaume s’intègrent très bien à la culture chinoise, de par leurs voyages dans la région et à Beijing, ainsi qu’à travers leurs relations avec les étudiants du NIT. Ce qui nous accroche le plus chez eux dès notre première rencontre, c’est qu’ils aiment beaucoup rire! Ils deviendront de très bons camarades et d’excellents compagnons de voyage.

Si nos rencontres avec Pauline et Guillaume se multiplieront au fil des semaines, nous ne remangerons plus de jiaozi avant longtemps, trèèèès, trèèèèèèèès longtemps!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
© Madeleine Beaudet, 2007-2009. Tous droits réservés.