jeudi 15 février 2007

CHAPITRE 6 - Le 2101, havre de poussière, de moisissure et de bibittes mortes

Le chauffeur nous laisse devant notre immeuble, il est 17h30. Adam, l’homme qui gère l’immeuble de notre résidence (où résident tous les professeurs étrangers) nous accueille de son anglais cassé et nous fait entrer dans notre appartement, qui fait face au sien sur le premier étage. Il fait extrêmement froid, peut-être même plus que dehors, et c’est très, très crasseux. Il nous dit, tout souriant :

- Nous avons tout nettoyé pour votre arrivée!

Ah oui? Ah bon. La première chose qui nous frappe est l’odeur de cigarette que l’on respire à plein nez. C’est étouffant. Adam nous fait visiter chaque chambre. Il nous montre d’abord la cuisine, première pièce à gauche en entrant, qui est minuscropique, avec une grosse bonbonne de propane qui alimente les deux ronds qui nous serviront de poêle. De la moisissure jonche le sol, le plancher est mouillé, le plafond est gris mais on devine qu’il a déjà été blanc. Certaines portes des petites armoires sont sorties de leurs gonds et pendouillent misérablement.

Il nous montre ensuite le salon, qui est assez spacieux mais plus sale encore. On voit à peine la couleur originale du plancher. Les meubles sont tous couverts de poussière noire et de cendres. Notre salle de bain : un espace de 1,5m par 2m où cohabitent douche/chauffe-eau/comptoir/évier et trois prises de courant. Il y a également de la moisissure sur le plancher, et ça sent excessivement mauvais, comme dans les égouts.

Notre chambre à coucher empeste la cigarette, mais aussi la poussière. Quand on sent la poussière aussi distinctement, c’est qu’il doit y en avoir plusieurs couches… Nous le constaterons le lendemain à la lumière du jour. Adam nous pointe les couettes sur les deux lits simples et s’exclame :

- Nous avons même acheté des nouvelles housses de couette pour vous, un vrai luxe!

Non vraiment? Trop gentils, vous n’auriez pas dû…

Il nous montre ensuite notre bureau, où l’on retrouve deux tables et deux ordinateurs encore à moitié emballés. C’est la pièce la plus « propre », et tout ce qui s’y trouve semble neuf. Dès les minutes qui suivent, nous avons notre propre connexion Internet, Adam nous a donné deux adresses IP qui nous permettent de nous connecter au réseau du campus. Je suis un peu déroutée par le spectacle qui s’offre à mes yeux dans notre nouveau « chez nous », mais je suis tellement heureuse d’avoir accès à Internet dès notre arrivée et de pouvoir entrer en contact avec ma famille et mes amis que j’en oubli presque l’état de l’appartement.

Adam nous laisse en paix ainsi qu'Ellen, mais nous sommes rapidement surpris par Jason, le professeur américain, qui a décidé de venir accueillir les nouveaux venus accompagné d’un ami chinois. Il voit l’appartement et s’exclame :

- Wow, ils ont vraiment torché votre appart avant votre arrivée, si vous en aviez vu l’état il y a trois jours… terrible!

Si c’était sale avant, je ne peux même pas m’imaginer la scène en connaissant l’état présent de notre demeure. On dirait qu’un ouragan de fumée, de poussière et de cigarette est passé dans toutes les pièces (plus d’une fois).

Jason nous offre de souper avec lui et Clark (nom anglais de son ami chinois) pour notre premier repas à Nanyang. Il suggère de nous emmener dans un restaurant de ravioli chinois. Nous nous donnons rendez-vous pour dans quelques minutes, le temps de déposer nos sacs et de nous rincer le visage.

Une fois seuls dans l’appartement, Henning et moi nous regardons avec un air quelque peu abattu.

- On y détecte quand même un certain potentiel… me dit-il sans trop savoir s’il doit rire ou non.

- Outre les nombreuses couches de crasse, les taches sur les murs, l’odeur de poussière, de cigarette et d’égouts, certes, un vrai palace! m’exclamai-je avec un petit rire forcé.

Est-ce normal de déjà vouloir plier bagages et rentrer chez moi? Ne suis-je pas la grande voyageuse qui n’a peur de rien et qui rit face à l’adversité? Où est donc partie cette fille? Je ne reconnais pas celle qui se tient au milieu de la chambre à coucher, les épaules recourbées, vidée de toute volonté ou d’énergie, avec les traits tirés, de la tristesse et même de la peur dans les yeux. Je me dis que le décalage horaire et les nombreuses anicroches survenues depuis l’arrivée (et même avant!) ont eu raison d’elle. J’espère que l’autre reviendra.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

Aucun commentaire:

© Madeleine Beaudet, 2007-2009. Tous droits réservés.