dimanche 9 décembre 2007

CHAPITRE 22 - Deuxième tentative, c’est un départ pour Luóyàng !

Hier, alors que j’étais prise dans le tourbillon de personnes qui tentait de se procurer des billets à la station d’autobus, j’ai vraiment cru qu’il faudrait abandonner nos plans de voyage. J’ai reparlé à Pauline et Guillaume pour leur demander leur avis. Tout comme Henning et moi, ils veulent ressayer de se procurer des billets pour Luóyàng.

Hier, c’était une mauvaise journée, on veut vraiment croire qu’il nous sera possible de sortir de Nányáng, même si ce n’est que pour deux ou trois jours! Nous nous sommes donné rendez-vous à 14h. Les deux fois précédentes, il y avait énormément de congestion sur les routes aux alentours de 11-12h, ainsi, nous voulons éviter de nous retrouver de nouveau sur le pont pendant ce qui semble être l’heure de pointe. De plus, aujourd’hui nous décidons de prendre un taxi et de laisser tomber l’autobus de ville. Nous avons bien fait, la circulation est relativement bonne et nous arrivons à la station d’autobus en moins de quinze minutes.

Comme pour me contredire, aujourd’hui, à part pour les personnes qui attendent de quitter Nányáng ou ceux qui viennent juste d’y mettre les pieds, il n’y a que quelques personnes en ligne devant le comptoir d’achat de billets. Je n’y comprends rien. Hier c’était la folie furieuse!! Un tas d’individus se poussant les uns les autres pour tenter d’obtenir des billets, et pas juste un petit tas, un tas tellement gros qu’il se rendait jusque dans la rue tellement il y avait du monde. Aujourd’hui, il y a à peine une poignée de personnes qui attendent leur tour devant nous!

En moins de quelques minutes, nous pouvons parler à la préposée. Sans même tenter de lui poser mes questions en mandarin, je lui tends la feuille que j’avais préparée la veille, où sont imprimées des questions en chinois sur notre destination, la journée et l’heure du départ désirées ainsi que la possibilité d’acheter nos billets de retour immédiatement. J’ai également écrit sur la feuille qu’elle m’écrive ses réponses au cas où je n’arrive pas à déchiffrer ses paroles (je trouve que l’accent de Nányáng est beaucoup plus difficile à comprendre que le pŭtōnghuà de Běijīng et de Tiānjīn).

Heureusement, la dame qui nous sert est particulièrement gentille et patiente, et je ne me fais pas bousculer par les autres clients qui attendent leur tour car mes trois acolytes ont formé une barrière humaine autour de moi pour me donner le temps d’obtenir toutes les réponses à nos questions. Elle me confirme donc que nous pouvons partir pour Luòyáng le lendemain (dimanche le 25 février) à différentes heures du matin et de l’après-midi. Nous choisissons le premier départ, celui de 8h30. Il nous est impossible d’acheter les billets de retour, il faudra tenter notre chance sur place à Luòyáng. Je ne suis pas surprise car il est presque impossible de trouver des billets « aller-retour » pour les autobus et les trains en Chine. Cette option n’est disponible qu’avec les billets d’avion.

La plupart des autobus voyageurs appartiennent à des entrepreneurs privés. Par exemple, un mari et sa femme (et un beau-frère et un oncle et une tante, etc.) ont un autobus, et ils décident de l’heure, de la destination et du trajet qu’ils emprunteront lors de leurs déplacements, se relayant comme chauffeurs entre les membres de la famille. C’est pourquoi il est tellement difficile d’acheter des billets plusieurs jours à l’avance. De ce que nous avons vu, il ne faut pas s’y prendre plus que deux jours à l’avance sinon les vendeurs nous disent de revenir plus tard. Je pense que le fait que les autobus appartiennent à des particuliers peut avoir un impact sur le déroulement normal d’un trajet longue-distance, dans la mesure où le passager devient plus vulnérable de se faire arnaqué malgré lui sans qu’il ait de recours pour opposer certains abus.

Par exemple, Pauline et Guillaume nous ont parlé de la fois où ils se rendaient à Xī’ān en autobus (en compagnie de Peter et Dorothy) et que le chauffeur avait annoncé à mi-chemin qu’ils ne se rendraient pas à destination ce jour-là en raison de certains travaux sur l’autoroute qui perturbaient la traversée. Pourtant, en faisant un détour, à condition de payer un supplément pour compenser pour les kilomètres à parcourir et qui n’étaient « pas prévus », l’autobus finirait bien par se rendre à Xī’ān avec seulement un peu de retard. (Au cours de prochains mois, j’entendrai une histoire similaire de la bouche de ma propre patronne, ce qui témoigne du manque d’honnêteté de certains chauffeurs-propriétaires…)

Alors, pour notre voyage à Luòyáng, nous sommes en mesure d’acheter quatre billets, et la préposée nous indique d’être à la station d’autobus à 8h00. Ainsi, nous avons mis moins que cinq minutes à acheter nos billets, alors qu’il était impossible de s’approcher du comptoir l’après-midi de la veille. Je n’y comprends vraiment rien. Mais nous sommes vraiment très heureux de voir nos projets se concrétiser! Nous ne rentrons pas tout de suite chez nous. Nous accompagnons d’abord Pauline et Guillaume au centre-ville car ils veulent manger chez McDonald. Rendu sur place, nous nous séparons car Henning et moi voulons aller faire des courses au Datton. Pas question de manger chez McDo, ça fait longtemps que je n’y ai pas mis les pieds, et ça ne me manque pas du tout, même si je suis déjà tannée de manger des plats chinois.

Au supermarché, nous achetons quelques provisions pour le trajet en autobus de demain. Nous rentrons à la maison en taxi, puis nous commençons nos préparatifs pour le lendemain dès notre arrivée. Vers 19h30, ça cogne à la porte. C’est Jason. Nous nous doutions bien qu’il passerait chez nous puisqu’il a téléphoné environ deux heures et demi plus tôt pour nous dire qu’il quittait Shēnzhèn (dans le sud de la Chine) pour revenir à Nányáng après neuf jours de voyage.

Henning est devant son ordinateur et a probablement ses écouteurs sur les oreilles puisqu’il ne se joint pas à moi pour ouvrir la porte à Jason. Ce dernier est appuyé nonchalamment sur notre cadre de porte, avec le visage complètement défait. Il a encore son manteau sur le dos et a son sac de voyage accroché sur une épaule. Je vois qu’il n’a même pas pris le temps d’aller déposer ses affaires chez lui au quatrième étage avant de venir nous voir. Il me dit « Hey » avec un ton un peu déprimé. « Hey » que je lui réponds en feignant un peu d’enthousiasme malgré la tête qu’il fait.

- Alors, dis-je enfin en voyant qu’il ne tente aucunement d’engager la conversation même si c’est lui qui est venu cogner chez nous, tu as passé du bon temps dans le sud de la Chine?

- Oh oui, j’ai tellement d’histoires à raconter que je ne sais tout simplement par où commencer.

Bon, eh bien ne commence pas...

- Wow, c’est l’fun.

Il se penche alors, ouvre son sac et en sort un paquet de café Starbucks. Bon, je le trouve peut-être moins fatiguant tout d’un coup…

Il y a quelques jours de ça, il avait téléphoné à Henning pour lui demandé s’il voulait qu’il lui rapporte du café et moi, j’aurais dit non simplement pour ne rien devoir à Jason, sauf que Henning, qui ne peut vivre sans café, avait aussitôt accepté.

- Ah merci, c’est vraiment gentil, je te dois combien?

- Eh, dis-donc, si tu as un verre d’eau à m’offrir, ça ne te coûtera rien du tout.
- Allez Jason, je vais te donner ton eau mais dis-moi combien on te doit.

- Bon d’accord.

Il s’infiltre dans l’appartement alors que je pars à la recherche d’une tasse et d’une bouteille d’eau, ainsi que de mon portefeuille.

- Bon ben, assis-toi.
- Ah merci. Wow, ça sent bon ici, ça sent comme si quelqu’un venait de cuisiner!
- Oui, j’ai fait une quiche pour souper.
- En passant, vous n’auriez pas des chips ou quelque chose du genre, je meurs de faim et je n’ai rien mangé de la journée.
- Euh, non, je n’ai pas de chips, mais prend donc le reste de la quiche, elle est encore tiède.
- Ah non, je ne pourrais pas!
- Aller, prends-la que j’te dis. Esti que tu m’énerves…
- Bon d’accord, wow ça a l’air bon!
- Mmm.
Et il dévore la quiche en me racontant qu’il a trop de choses à raconter. Pourtant, il ne me dit rien de plus, à part pour le fait qu’il a été témoin d’un énorme accident.
- C’était trop fou, les deux voitures étaient en feu! J’te jure, j’te jure maaaan, j’ai même pris des photos!
- Oui-oui, c’est bon, j’te crois.
- Il est où Henning?
Oui, il est OÙ Henning???
- Il est dans la chambre, je vais aller le chercher il ne t’a sûrement pas entendu rentrer à cause de ses écouteurs.
Comme de fait, je pénètre dans la pièce et Henning écoute sa musique.

- Sauve-moi, ton meilleur chum est arrivé. Tu voulais du café, maintenant, arrange-toi avec.

- Ah.
- Oh oui, j’oubliais, j'ai remarqué qu'il a apporté du café décaféiné.

- ARRRGH SCHEISSE!
- Hahahaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa!

Il vient nous rejoindre à la table. Jason nous dit qu’il est extrêmement frustré car il s’est fait avoir par le chauffeur de taxi qui lui a chargé plus que le double du prix pour le ramener au NIT en provenance de l’aéroport. Je ne peux résister un commentaire qui me brûle les lèvres.
- Mais pourquoi ne t’es-tu pas servi de tes notions de chinois pour contester, n’est-ce pas toi qui m’a dit que tu parlais chinois couramment?

- Oh il était trop con, il ne comprenait rien de rien! me répond-t-il en baissant les yeux, fuyant mon regard.
- Hum. Bien sûr. Tu m’éneeeeeerves.
Finalement, je lui ai fait comprendre que nous étions en train de nous préparer pour notre voyage du lendemain. Quand il a su que nous partions avec les Français, ses sourcils se sont légèrement froncés, assez pour que je remarque que ça le faisait chier puisque ces derniers ne s’entendent pas bien avec lui et qu’il aurait bien voulu nous accompagner. Mon regard lui indique qu’il est hors de question qu’il songe à s’incruster dans notre expédition.
- Bon ben… Bon… Ben, j’vais pas vous écœurer longtemps, je vais monter chez moi.

- Oui, fais ça. Tu nous raconteras tes nombreuses histoires à notre retour.
- Ouais. Eye, vous pourriez me filer cette bouteille d’eau, je n’ai plus rien dans mon appartement puisque je suis parti pendant neuf jours, t’sais, je n’ai même plus d’eau ni de bouffe.
- Bien sûr, prends-la. Autre chose avec ça? Une petite claque dans la face?

- Non, j'pense que ça va aller.

T'es bien mieux.

Ça me démange, je ne peux plus faire semblant qu’il ne m’horripile pas. En fait, il me crispe. Grrrrrr. Il me semble qu’à sa place, je serais simplement allée au Wandro en descendant du taxi pour me faire quelques provisions, question d’acheter de l’eau et des nouilles instantanées, mais noooooon, lui, il a fait son « pit-stop » chez nous, et maintenant qu’il a eu ce qu’il voulait, il décampe chez lui. Je veux bien croire que Henning le prend en pitié, mais moi, je lui dirais bien ma façon de penser à Jason même si ça manque de tact et que je ne suis pas mieux placée que quiconque pour porter des jugements. Eye, politically correct mes fesses. Il est sans doute seul et s'ennui terriblement, c'est certain, je capoterais aussi à sa place si je n'avais pas Henning avec moi. Mais...
Peu importe. Il monte chez lui, et je retourne à mes valises.
Le lendemain matin, nous quittons l’appartement vers 7h30 du matin. Nos amis français, ainsi que nous-mêmes, avons quelques difficultés à garder les yeux ouverts. Nous ne sommes plus habitués à nous lever si tôt. Nous prenons un taxi jusqu’à la station d’autobus et nous arrivons bien en avance. L’autobus quitte le terminus à l’heure (8h30), puis nous entreprenons tranquillement le trajet qui nous mènera à Luòyáng.
Henning et moi sommes assis côte-à-côte et Pauline et Guillaume ne se trouvent pas très loin derrière nous. Nous nous trouvons environ au milieu du bus, avec Henning assis dans le siège de l’allée et moi à côté de la fenêtre. Henning a les genoux pris dans le siège en face de lui, et à peine cinq minutes après le départ, il constate que ce sera un voyage très inconfortable.
Pour l’instant, on ne se doute pas combien il sera réellement inconfortable…

Pour les deux premières heures, le trajet se déroule sans heurts. Mais que serait cette aventure chinoise s’il n’y avait aucune péripétie pour entraver le cours normal des événements. Ainsi, nous écoutons de la musique, lisons nos livres, puis soudain une main brunie avec des ongles très crottés s’agrippe à la tête du siège de Henning. Je me tourne pour voir de la main de qui il s’agit.
C’est un homme qui se déplace à un pas la minute. Il a énormément de peine à se déplacer. Il empeste l’alcool, et, en fait, il empeste tout court. Il est visiblement extrêmement saoul et à la manière dont il vacille, il semble prêt à tomber d’un moment à l’autre. Ça regarde mal… Il fini par se rendre à l’avant du bus, sans manquer de piler dans la poubelle à mi-chemin, qui d’ailleurs reste coincée sur son pied. On se croirait dans un film! Trop cliché!
En avant, il harcèle le chauffeur pour qu’il s’arrête sur le bord de l’autoroute. Il veut pisser. Le chauffeur ne s’obstine pas longtemps avant d’arrêter le véhicule. Moi non plus je ne voudrais pas avoir à nettoyer le dégât de la vessie d’un passager. Je ne peux m’empêcher de juger cet homme, saoul mort à 10h du matin, qui retarde tout le monde pour aller pisser sur le bord de l’autoroute.
Sauf qu'en même temps c’est tellement cocasse!! Il tombe en bas de l’autobus plutôt que d’en descendre et donc l’élan de la chute le précipite en bas du fossé bordant l’autoroute. La scène est déplorable et hilarante à la fois. L’homme n’a à peine le temps de toucher le sol qu’il roule en bas du fossé et se cogne à un arbre lors de sa chute. Plutôt que de se relever, il se tortille un peu et se dégage du tronc d’arbre, puis il continue sa descente en roulant. Il fait une bonne pause couché dans l’herbe avant de finir par se lever et défaire son pantalon. Évacuer à tout prix!

Considérant le temps que ça lui prend pour défaire sa ceinture et sa fermeture éclaire, je suis surprise et même presque impressionnée qu’il ne se soit pas encore pissé dessus. Et puis le voilà qui dévide tout le contenu de son corps. Bon sang qu’il est plein. Je ne regarde pas volontairement la scène. Je sais qu’il pisse, et donc je détourne le regard car il ne tourne pas tout à fait le dos au bus et je ne désire pas voir plus de détails qu’il n’en est nécessaire.

Mais quand le temps se prolonge, je me sens presque contrainte à jeter un coup d’œil voyeur dans sa direction pour voir s’il a enfin terminé sa « business ». Et non. Ça continue. Et nous avons presque droit au "full frontal". Ça continue. Même que ça n’achève pas. Je ne suis pas la seule à penser que ça fait beaucoup de pipi pour un homme si chétif. Les autres passagers regardent sans scrupules et rient ouvertement. Puis soudain, l’attention portée au pisseur est détournée momentanément vers le « vomisseur » qui lui a décidé de déverser le contenu de son estomac par la fenêtre.

Il est tout à l’arrière du bus. En fait, il s’agit du compagnon du pisseur. Dégueulasse. La fille qui accompagne le chauffeur se met à lui crier après. Le pisseur fini de pisser, et il lui faut au moins trois minute pour rattacher son pantalon. Le problème c’est qu’il tente de s’occuper de ses culottes en même temps qu’il essaie de remonter le fossé (qui est, soi-disant, très-très à pic). Il s’arrête après deux pas, vacille, joue avec sa fermeture éclaire, recule d’un pas, avance de deux, retombe dans le fossé, puis alors qu’il fini par boucler sa ceinture, le chauffeur se décide enfin à aller le chercher lui-même et le tirer par le bras jusqu’en haut du fossé.
Je n’éprouve aucune sympathie pour le chauffeur exaspéré, c’est bien sa décision de l’avoir embarqué après tout… L’homme retourne difficilement à son siège, s’appuyant sur les dossiers des autres passagers en chemin, sachant qu’il n’a évidemment pas eu l’occasion de se rincer les mains. Dégueulasse. Une chance que je suis du côté fenêtre! Henning le pousse de son épaule alors que l’homme tente en vain de trouver appui sur son siège. Le vomisseur reprend ses élans de dégobillage et puis l’autobus reprend son chemin.
Nous échangeons des regards lourds de sous-entendu avec Popo et Gus, puis après un haussement d’épaules, nous nous résignons à faire comme tout le monde, c'est-à-dire faire comme s’il ne s’était rien passé (ou du moins, tenter d’oublier ce qui s’est vraiment passé).
La seule autre péripétie au cours du trajet à l’allée : beaucoup de trafic pour entrer sur l’autoroute qui devrait nous mener à Luòyáng. Le chauffeur n’hésite même pas une minute en voyant l’énorme bouchon, il fait marche arrière avec dextérité et rebrousse chemin, décidant plutôt de prendre les routes de campagne. Cela nous rallonge d’environ une heure.
À la requête de quelques personnes, le chauffeur accepte de faire un stop-pipi dans des toilettes publiques qui bordent la route. J’ai la vessie qui me fait mal tellement j’ai envie. J’ai un peu peur de ce qui m’attend, sauf que j’ai juste trop envie. J’entre du côté des femmes, mais ressort aussitôt. Même mon envie ne pourra me convaincre d’aller aux toilettes là. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas particulièrement dédaigneuse, mais là, j’ai mes limites. Ce ne sont que des trous, et il n’y a qu’un muret de quatre pouces de haut pour délimiter les cavités d’où s’émane une extrême puanteur. Odeur de fromage fécal comme dirait mon père. C’est à se demander si les murs suintent vraiment à cause de l’humidité où si ce n’est pas plutôt que le bâtiment lui-même pleure son misérable sort! Les femmes pissent, chient et menstruent. Ça gicle partout, j’ai envie de vomir. Je ne peux simplement pas. Encore moins sous regards intrigués que me jettent les dames déjà en train de faire leurs besoins. « L’étrangère pissera-t-elle comme nous? » J’aime mieux les laisser se poser la question plutôt que d’exposer mon postérieur pudique à cette filée de bonnes femmes indécemment curieuses. Je me dis que je vais mourir d’une intoxication suite à l’explosion de ma vessie. Pourtant, en dévouant toute mon attention sur le fait que je veux à tout prix éviter la honte que me causerait la souillure de mon pantalon, j’arrive à me retenir jusqu’à notre arrivée.

Le trajet aura duré environ cinq heures. Nous finissons par arriver. Une fois sortie du bus, je lance mes trucs à mes amis et me précipite dans les toilettes du terminus d’autobus. Il y a une filée incroyable de monde qui attend déjà. Je fais ma chinoise : je pousse tout le monde, piétine les plus petites que moi (donc tout le monde) et me « garroche » littéralement dans le premier cubicule dont la porte s’est entrouverte, laissant à peine le temps et l’espace à son occupante d’en sortir. Une femme a bien tenté de me déjouer mais je suis plus forte qu’elle et je la tasse d’un coup de hanches. Un tas de merde m’attend déjà dans la toilette (pour ne pas dire une montagne). Il y a du sang sur les murs de la cabine ainsi qu’à l’endroit où on pose ses pieds. Mais voyons donc?????? Je n’en ai rien à foutre. Je respire par la bouche pour éviter d’expulser le contenu de mon estomac. Quelle horreur. QUELLE HORREUR.

Maintenant, grâce à ma description un tantinet trop graphique, vous comprenez mon aversion pour les toilettes chinoises.

Nous quittons la station de bus et nous nous trouvons un taxi à qui nous demandons de nous conduire à l’auberge de jeunesse (en fait c’est le chauffeur qui nous trouve). C’est à peine à cinq minutes du terminus. La jeune fille à la réception est charmante et parle bien l’anglais. Nous remplissons nos feuilles d’enregistrement (il faut obligatoirement inscrire l’information de nos passeports) et puis on nous conduit au sixième étage.

Nous partagerons la chambre avec un autre occupant. Il y a six lits, mais nous sommes cinq au total. La chambre n’est meublée que de lits simples (et non pas des lits superposés). Il y a également une salle de bain. L’autre occupant de la chambre est absent à notre arrivée, mais ses petites culottes témoignent de sa présence. Elles sont accrochées sur un cintre lui-même accroché à la lampe au dessus du lit. La chambre est subdivisée en deux, avec trois lits d’un côté puis trois de l’autre. Je partage un côté avec Pauline et Guillaume, et Henning sera avec l’homme au petite culotte Calvin Klein. Son nom est Willie Long (Long Wenli en chinois, qui deviendra un ami, sauf que nous ne le savons pas encore). Nous tentons de deviner s’il est étranger ou chinois, mais c’est difficile de savoir par le contenu des trucs éparpillés sur son lit. D’ailleurs, on ne fait pas exprès pour fouiller, sauf un peu en regardant.
Nous avons mis nos sacs sur nos lits respectifs et nous voulons maintenant partir à la recherche d’un restaurant pour manger. Nous en trouvons un sur la grande rue où se trouvent les stations de train et d’autobus. Nous mangeons en silence, la fatigue du trajet en autobus fait déjà son effet. Ce soir, nous resterons tranquilles. Nous restaurerons nos forces avant de partir à la découverte de Luóyàng après le petit déjeuner de demain.




© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

jeudi 6 décembre 2007

CHAPITRE 21 - Tentative de voyage

Avant-hier soir, Pauline et Guillaume sont passés chez nous pour discuter de nos plans de voyage. Voilà quelques jours que nous jouions avec l’idée d’aller à Luóyàng, et puis nous avons finalement décidé de passer à l’action. En temps normal, Pauline et Guillaume étaient supposés partir voyager avec deux amies venues de France, mais ces plans sont complètement tombés à l’eau. L’échec de ces plans pour eux ont été notre succès à nous, en étant l’élément qui détermina qu’on partirait se promener les quatre ensembles à proximité de Nányáng pour profiter de nos derniers jours de congé avant le début du semestre.

Malgré le fait qu’ils ne voyageront pas avec leurs amies, ces dernières sont présentement en Chine malgré tout, simplement, elles ne veulent pas sortir de la zone qu’elles se sont fixées pour voyager, c’est-à-dire un rayon de deux cents kilomètres autour de Běijīng. Au départ, avant même de mettre les pieds en Chine, ces deux filles avaient prévu se rendre dans le Hénán pour visiter plusieurs « villes d’intérêt » se trouvant dans cette province. Pauline et Guillaume leur aurait également fait visiter la ville de Xī’ān dans la province du Shǎnxī (où l’on retrouve entre autres la célèbre armée de soldats en terre cuite), puis ils seraient remontés au nord à Dàtóng, puis enfin les filles seraient rentrées à Běijīng pour terminer leur voyage de quinze jours.

À la dernière minute, elles ont annoncé à nos amis leur plan de rester proche de Běijīng, qui, plutôt perplexes, ont dû trouver une alternative pour pouvoir rejoindre les filles. Ils ont fini par s’entendre sur la ville de Dàtóng, qui se trouve à environ dix heures au sud-ouest de Běijīng, puis à plus de vingt heures de voyagement de Nányáng. Le but était de se rencontrer là pour une durée de deux jours et d’essayer de voir le plus de choses possible à Dàtóng.

Alors que Henning et moi nous rendions au centre-ville pour faire des courses diverses l’autre jour, nous avions offert d’accompagner Pauline et Guillaume à la station de train pour voir s’il y avait des billets permettant de se rendre directement de Nányáng à Dàtóng. En même temps, nous allions nous informer pour ce qui était des billets allant jusqu’à Xī’ān (ce sont des plans de voyage que nous avons pour la semaine de congé que nous devrions avoir au cours du mois de mai).

Puisque nous n’arrivions pas à trouver les indications pour un trajet direct entre Nányáng et Dàtóng sur l’énorme enseigne placardée sur le mur extérieur de la station de train (on y retrouve presque tous les itinéraires passant par Nányáng), j’avais été questionner un garde à l’intérieur de la station. Il aurait été préférable de demander des questions aux préposés enfermés dans leurs cubicules à vendre des billets, sauf qu’il y avait plus d’une heure et demie d’attente pour arriver au comptoir. C’est qu’avec le Festival du printemps (Chūnjié, le nouvel An chinois), beaucoup de gens se déplacent soit pour retourner dans leur famille, soit pour revenir dans la ville où ils travaillent ou étudient, ce qui fait que les trains sont pleins à craquer et qu’il est très difficile de se rendre où que ce soit).

Le garde m’avait donc affirmé sans l’ombre d’un doute qu’il n’y avait pas de train direct entre Nányáng et Dàtóng, qu’il fallait absolument passer par Tàiyáng et de là, prendre un autobus. Pauline avait alors regardé dans son guide de voyage pour connaître les distances entre chaque ville, et en tout et pour tout, ils auraient eu à se taper dix-neuf heures de train, puis cinq heures d’autobus pour arriver à destination (donc vingt-quatre heures au total), et ce pour passer quarante-huit heures en compagnie de leurs amies.

J’ai vu dans leurs yeux qu’ils n’étaient pas particulièrement excités à l’idée de faire autant de trajet pour si peu de temps passé à Dàtóng, surtout qu’il faudrait refaire vingt-quatre heures de trajet pour revenir à Nányáng.

En bout de ligne, alors qu’ils devaient informer leurs amies de leur hésitation, Internet avait rendu l’âme pour la vingtième fois depuis que nous sommes arrivés en Chine, et ils n’avaient pu communiquer avec leurs amies. Heureusement, la connexion était revenue dès le lendemain (ô miracle!), et ils avaient fini par régler leurs affaires. C’est alors qu’ils nous avaient confirmé que nous pourrions faire nos propres plans de voyage, les quatre ensemble.

Entre-temps, alors que nous élaborions notre ville de choix et le moyen de s’y rendre, nous avions appris que les filles s’étaient malgré tout rendues à Dàtóng, mais qu’elles y étaient restées que quelques heures. En effet, elles s’étaient d’abord rendues à la gare de Běijīng avec beaucoup trop d’avance, et elles avaient attendu huit heures avant de pouvoir embarquer dans leur train. Elles avaient ensuite fait dix heures de train pour se rendre à destination, puis rendues sur place, elles avaient pris deux heures pour visiter un temple, et elles avaient fait une petit marche dans quelques rues de la ville. Cependant, sous prétexte de céder à la pression des regards posés sur elles par des gens locaux, les dévisageant incessamment, elles avaient décidé d’écourter leur séjour à Dàtóng, de retourner à la gare puis d’attendre le prochain train pour Běijīng. Elles ont dû attendre un autre huit heures avant de pouvoir partir, puis un autre dix heures de train pour arriver à Běijīng.

Wow. Je peux concevoir que le choc est peut-être difficile à gérer lors d’une première visite en Chine, et le fait de ne pas parler un mot de chinois ne facilite pas les choses. C’est vrai que ça peut être très intimidant, surtout avec la plupart des gens qui prennent plaisir à arnaquer les étrangers. Mais ça fait partie de l’expérience. Ces filles passèrent donc la plus grande partie de leur temps proche de leur auberge de jeunesse, dans la capitale nationale. Même que leur premier jour en Chine, elles étaient supposées visiter la Cité impériale, mais elles ont plutôt décidé de se faire masser pendant la journée. Je ne suis pas contre l’idée de se faire masser, mais ne serait-il pas plus profitable de le faire en fin de séjour, alors que tu as vu tout ce que tu voulais voir et que tu es satisfait de ton voyage, que c’est le temps de relaxer avant de se taper plusieurs heures d’avion. Mais bon, je ne suis pas bien placée pour juger, à chacun sa façon de faire.

Tout ça pour dire que leur perte, c’était notre gain. Nous nous sommes donc réunis Pauline, Guillaume, Henning et moi, et nous avons décidé d’aller à Luóyàng, une petite ville (de seulement sept millions d’habitants, hahaha) où l’on peut visiter plusieurs sites, dont des grottes renommées ainsi que le temple de Shaolin (avez-vous entendu parler des « Shaolin Warriors »?). Il ne nous restait plus qu’à réserver une chambre à l’hôtel puis d’acheter les billets de bus (le train étant hors de question vu l’achalandage lié au festival du printemps. De toute façon, en Chine, la plupart des trains ne sont pas plus rapides que les autobus étant donné que les trains s’arrêtent très souvent dans toutes les petites villes qu’ils traversent d’un point à l’autre.

Hier, nous sommes partis du campus vers 11h pour nous rendre à la station centrale d’autobus. Nous avons pris l’autobus de ville, qui pour seulement un yuan (environ quinze sous) nous emmène aussi loin qu’on le veut selon le trajet de l’autobus en question. Le terminus du bus numéro 4 est la station de train, et l’avant-dernier arrêt, c’est la station d’autobus. C’est également ce bus que je devrai prendre pour me rendre à mon campus pour enseigner.

En général, il y a de la congestion à toute heure au centre-ville, mais où c’est tragique à tous coups, c’est quand on arrive au pont qui traverse la BaiHe. Il est tellement étroit et en mauvais état qu’il est impossible d’y circuler sans rester coincer dans un bouchon. Nous restons pris une quinzaine de minutes, nous faisons de notre mieux pour respirer dans nos foulards pour éviter de se laisser étourdir par les relents de gaz des nombreuses voitures entassées les unes contres les autres. Enfin, on reprend notre vitesse de croisière une fois passé le pont (un gros 20hm/h! ha!)

Rendus à la station de bus, surprise, il n’y a presque personne devant le comptoir d’achat de billets. Je suis la deuxième « en ligne » (en Chine, de règle générale, les gens ne font pas la ligne, ils prennent un élan, se poussent et essaient de s’infiltrer à l’avant du tas pour acheter des billets), mais alors que mon tour arrive, un homme me pousse brusquement et s’impose devant moi. Il semble particulièrement agressif, alors je m’abstiens de protester, puis finalement viens mon tour, mais une autre dame tente de me couper et là, je me fâche. « Hey! » que je crie avec des yeux menaçants, puis elle se fait toute petite et attend que je pose mes questions. Je sais que les gens s’impatientent dès qu’ils voient un étranger avec un dictionnaire dans les mains, ils savent que ça va être plus long que la normal alors ils se disent « tanpis moi je coupe », mais woh quand même, j’ai des limites moi aussi, et je parle quand même un peu chinois alors donnez-moi ma chance!

J’ai donc ma chance, je pose mes questions, seulement pour me faire virer de bord. La dame affirme que oui, il y a un autobus qui part pour Luoyang d’ici et il quitte la station à 15h, sauf que si je veux des billets pour dimanche, il faudra revenir demain car il est trop tôt en ce moment. Merde.

On ne sait jamais trop si l’info donnée, c’est pour se débarrasser de nous parce qu’ils ont mal comprit ce qu’on voulait, ou si c’est la vraie info. Ça change de fois en fois. On se dit donc qu’on essaiera le lendemain. Mais nous décidons tout de même de tenter notre chance à la station de train qui se trouve non loin de là. Nous arrivons sur place, et simplement à voir la quantité de monde présent, nous savons déjà qu’il nous sera impossible d’acheter des billets. Je trouve le comptoir d’information et demande à la préposée s’il est possible de trouver un train qui se rend à Luóyàng dimanche. Sans répondre à ma question, elle me dit qu’il serait beaucoup plus sage de prendre l’autobus, que les trains sont excessivement pleins dans le cadre du Festival du printemps.

Une nouvelles défaite, nous décidons d’aller dîner parce que nos ventres gargouillent déjà, puis de toute façon il n’y a rien d’ouvert près du campus. Comme à l’habitude, dès qu’on entre dans un resto, tous les regards se tournent vers nous, on nous dévisage un bon coup, puis on fini par pouvoir s’asseoir. On a droit à quelques « Hallo! » « How awe you! », puis on peut manger tranquille.

Aujourd’hui, j’ai offert de m’occuper des billets de bus pour éviter aux autres de se retaper le trajet sans savoir si nous aurons vraiment ce que nous voulons, et de toute façon les autres ne parlent pas chinois alors ça ne vaut pas la peine de venir si j’y vais.

Le trajet s’avérera être une horreur, et je n’aurai pas les billets en bout de ligne. Mais ça, je ne le sais pas encore alors que j’attends l’autobus numéro 4 en face de l’entrée du campus. L’autobus plein me passe en dessous du nez, j’attends vingt minutes avant qu’un deuxième refasse la même chose, puis je me décide enfin à embarquer dans le numéro 36 qui emmène également au centre-ville mais pas directement à la station de bus. Je m’en fiche, je me retrouve assez bien pour marcher jusqu’à ma destination finale.

Nous ne sommes que trois dans l’autobus, mais deux arrêts plus tard, l’autobus est déjà bondé. Ça n’augure pas bien alors qu’on approche du pont, et une fois à quelque mètre de celui-ci, nous nous arrêtons, puis nous ne bougeons plus pour les prochaines vingt-cinq minutes. Les véhicules dans les voies dans le sens inverse se sont emparés de toutes les voies, y compris les deux nôtres. Les chauffeurs sont fous, les véhicules bloquent le passage à tous ceux se rendant en ville. Il n’y a pas d’officier pour diriger la circulation, alors c’est chacun pour soi. Je sens que les gens s’énervent et en on assez d’attendre. Mais, rien ne bouge. J’étouffe. Ça pu le gaz, j’ai la tête qui tourne. La femme assise à côté de moi s’amuse à pousser son amie qui se tient debout à côté d’elle, et elle ne cesse de m’écraser contre la fenêtre sale en le faisant. J’ai envie de soulever son petit corps menu et de le faire passer par la fenêtre (sans aucune délicatesse) pour qu’elle aille s’écraser sur la vitre de l’autre autobus bloqué à notre gauche.

À la place, je lui dis en chinois « excusez-moi », je me lève, vais voir le chauffeur, lui dis que je veux sortir du bus. Il voit que je ne plaisante pas et me laisse sortir sous les regards interrogateurs des autres passagers. Avant de descendre, j’entends à l’arrière en chinois « ah, ces étrangers! ». Et oui. C’est ça.

Alors, je me retrouve dans un tas de véhicules empilés les uns contre les autres. Littéralement, c’est pare-choc contre pare-choc, je ne peux même pas passer en tant que petit piéton. Une moto décide de s’énerver à ce moment précis et manque de me renverser. Je hisse tel un chat irrité et décide de changer de technique. Je marche un peu plus loin, trouve des minuscules ouvertures, puis je zigzague entre les voitures. Je sens que j’approche du trottoir sur le pont mais une filée de voitures bloquées m’empêchent d’atteindre mon but. Si proche mais si loin! Je souris gentiment à un chauffeur, qui, lorsque la voiture en face de lui avance, attend pour me laisser passer plutôt que de recoller son pare-choc sur le celui de l’autre.

Enfin! Le trottoir! Je traverse le pont à pied. Je traverse l’énorme intersection une fois rendue de l’autre côté, et je commence à marcher en direction de la station d’autobus. Cependant, je suis très loin de ma destination. Les autobus n’arriveront jamais puisqu’ils sont tous bloqués l’autre côté du pont, et tous les taxis qui passent près de moi sont pris. Vais-je me risquer à faire l’impensable? Oui! Je prends un pout-pout-à-trois-roues motorisé! C’est une femme qui chauffe. Elle accepte de m’emmener et je négocie le prix avant de m’asseoir. Cinq yuan, okaaay. Elle est au courant du bouchon, et ne baissera pas son prix d’un mao!

Alors qu’elle se faufile parmi le trafic, parfois en passant sur le trottoir, parfois en coupant dans la voie du sens opposé, je revole partout en arrière au moindre nid de poule ou crevasse dans la rue. Je rigole toute seule, je sens que le pout-pout est instable, mais c’est trop drôle pour que je prenne peur. Nous arrivons enfin à destination en un morceau, sauf que ma chauffeuse renverse presqu’un vieil homme en chaise roulante qui tente maladroitement de se faufiler entre deux voitures en plein milieu de la rue.

Je ne suis que dans l’enceinte de la station, et j’ai déjà de la difficulté à approcher l’édifice où je dois me rendre pour acheter les billets. Je nage parmi la foule, et fini par arriver où je veux être. Un énorme ramassis de personnes est stationné devant le comptoir de billets. Merde. Pas moyen d’acheter quoique ce soit sans attendre très, trèèèèèèeès longtemps. Je dissèque du regard ce que je vois autour de moi. Une foule de gens qui attendent pour partir de Nányáng, une foule de gens qui arrivent de je ne sais où. C’est plein à craquer. Je me rends compte que le temps est peut-être mal choisi pour voyager. Si on arrive à prendre l’autobus pour quitter la ville, peut-être n’arriverons nous pas à revenir ici par après étant donné que tous les étudiants qui étaient rentrés chez eux pour le Nouvel An risquent de revenir à Nányáng au cours des prochains jours.

Que faire? J’appelle Henning pour lui faire un compte-rendu de la situation. Il ne sait que dire. Demande des informations au comptoir qu’il me dit, mais l’info se trouve derrière le comptoir ou le tas de personnes est stationné. Non, j’ai déjà mis une heure à venir ici alors que ça prend maximum vingt minutes en temps normal. J’appelle les français. Je n’entends rien de ce que Guillaume me répond une fois que je lui ai exposé la situation. Il y a trop de bruit autour de moi.

Je lui dis que je rentre au campus et qu’on verra ce qu’on décide de faire après.

Pour retourner chez moi, j’ai le choix de reprendre l’autobus ou prendre un taxi. Je commence à marcher à la recherche de l’arrêt du numéro 4, mais sans succès, il n’y a pas d’arrêt dans les environs. Bizarre. Tanpis, je vais héler un taxi. J’attends, mais tous les taxis sont pleins (sûrement les gens de la station de train qui attendaient de pouvoir rentrer chez eux). Entre temps, je me poste à une intersection et filtre les véhicules verts qui passent près de moi, en attendant qu’il y en ait un de vide qui accepte de me prendre.

Un homme en moto se poste à ma droite. Il s’adresse à moi en chinois. Viens, embarque, je te donne un lift. J’éclate de rire. Non merci mec, je vais prendre un taxi. Il n’y a pas de taxi, embarque, j’t’emène à destination. Tu ne sais même pas où je vais, et si c’était à l’autre bout du monde? Regarde, voilà un taxi vide, aurevoir!

Le chauffeur de taxi accepte de me prendre. Je lui dis ma déception de n’avoir pu trouver des billets de bus pour Luóyàng. Il hausse les épaules, un peu indifférent. Il est surpris par mes notions de chinois. D’où je viens? Du Canada. Où j’ai appris le chinois? À Tiānjīn et à Montréal. Pourquoi je suis à Nányáng? J’enseigne l’anglais. Puis la conversation cesse, il a su ce qu’il voulait savoir.

Je retourne à l’appart, et je suis accueillie par mon amoureux qui nous prépare la recette de pancakes de sa mère! Trop chouette! Il a même préparé des pommes cuites comme accompagnement. J’en dévore deux puis le troisième, je fais ma cochonne et y tartine le peu de Nutella qu’il nous reste, et je le « top » de bananes en rondelles. Sublime!

Henning me fait oublier en quelques secondes les frustrations accumulées lors du trajet, et puis après notre dîner de pancakes, j’ai retrouvé ma bonne humeur et suis prête à faire une tarte aux pommes avec les restants préparés pour notre dîner.


Ce soir, nous regarderons le dernier épisode de la deuxième série de 24h, collés-collés sur notre petit sofa vert. Ce n’est pas si pire après tout, la Chine, quand on a la personne qu’on aime à ses côtés.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 18 - Le Nouvel An chinois

Vendredi, Henning et moi sommes allés faire quelques courses au Wandro, et je crois sincèrement qu’il vaut la peine de mentionner l’épisode qui s’y est produit en ce mémorable 16 février 2007. C’était un jour comme un autre, certes, mais pour Henning, l’événement survenu cette journée-là sera gravée dans sa mémoire à tout jamais, car je peux affirmer que je ne l’ai jamais vu avoir un aussi gros « fou-rire ».

Ceux qui connaissent moindrement Henning savent que c’est un fan de l’humour « tarte à la crème » (mieux connu en anglais sous le terme slapstick humour). Bref, quelqu’un qui trébuche et tombe par terre le fait éclater de rire à tous coups, même si l’accident est douloureux. Au début, ça me traumatisait, mais ma mère est pareille, et je sais que c’est tout-à-fait involontaire. Ils ne rient pas du fait que quelqu'un se blesse. Simplement, de l’incident comme tel.

Alors, revenons dans le temps. Nous sommes vendredi, nous sommes au Wandro et l’habituel préposé à la boulangerie est absent. Nous devons demander à une dame de la section des fruits et légumes de nous dépanner. La voilà qui s’apprête à prendre ce qu’on lui pointe derrière le comptoir vitré, mais elle ne sait pas encore qu'elle aura besoin d’un deuxième essai avant d’y parvenir. Ce que la dame ne sait pas en voulant sélectionner le produit convoité, c’est qu’il y a également une vitre au dessus du comptoir, une sorte de plexiglas empêchant quiconque de se pencher au-dessus des produits alimentaires, sans doute par hygiène. Donc en temps normal, il faut se pencher assez bas, au niveau du comptoir, pour pouvoir s’emparer de quoique ce soit.

C’est pourquoi la pauvre se cogne violemment le front sur la vitre alors qu’elle tente de rejoindre le plateau de biscuits devant elle. Sur le coup, ça ressemble un peu à l’allure qu’aurait une personne qui, voulant se rendre sur le balcon arrière d’une maison, ne voit pas la porte patio vitrée qui la sépare de son but et rebondit instantanément, sans doute en sacrant de douleur et d’embarras. Et bien, dans le cas de la pauvre petite dame, après avoir pris à peine deux secondes pour retrouver ses esprits, elle continue de nous servir comme si de rien était.

C’est à contrecœur que je me retourne vers mon amoureux, espérant profondément qu’il saura préserver la dignité de la préposée en évitant d’éclater de rire. Mais, je sais très bien que le mal est fait. Une fois que le fou-rire s’installe, il n’y a rien pour l’arrêter. Henning a les yeux exorbités, le visage crispé, il se mord les lèvres, ses épaules sont secouées par des spasmes qu’il n’arrive pas à contrôler, et il n’en a plus que pour quelques fractions de seconde avant de faire une scène. Je le pousse brusquement hors de la section boulangerie et c’est tant bien que mal qu’il part en courant se cacher dans les allées plus loin.

L’évasion est vaine, car j’entends aussitôt son rire de dégénéré remplir le silence inconfortable qui s’était alors installé près du comptoir de la boulangerie. Les gens un peu partout dans le magasin se retournent, curieux et perplexes d’entendre d’où provient ce son guttural qui fait écho tout près d’eux. Henning est rapidement repéré puisque sa tête dépasse considérablement toutes les étagères du magasin. Sa main s’accroche aux étagères dans un effort de ne pas s’écrouler de rire et tomber parterre, ce qui empirerait sans doute la situation.

L’inconfort que je ressens ainsi que le rouge qui colore mes joues grandissent à mesure que le rire de mon copain s’amplifie. Je lance un xièxie (merci) précipité à la préposée qui n’en peu plus de faire semblant de ne pas avoir mal et qui se pétrit aussitôt le front dans l’espoir de ne pas se retrouver avec une grosse prune mauve.

J’attrape mon amoureux au passage et nous nous enfuyons aux caisses, ou les gens n’ont pas été témoin de la scène.

Une fois dehors, Henning se laisse vraiment aller. Il rit, il rit, il rit. (Lorsqu’il sera à nouveau en mesure de parler, il se justifiera en s’exclamant qu’après l’impact sur la vitre, « she was totally cross-eyed!! »). Alors qu’il continue de rire, je me laisse entraîner mais fini par me remettre de l’incident et cesse de rigoler. Henning, pour sa part, est vraiment dans un monde parallèle. Je commence à avoir peur qu’il n’arrêtera jamais.


Il arrête subitement, mais quelques secondes plus tard, le temps de se repasser la scène mentalement, il recommence. Ce manège continue jusqu’à ce que nous arrivions à notre appartement. Mais c’est loin d’être terminé. Il aura à nouveau plusieurs éclats de rire spontanés, non seulement au cours de la journée mais également au cours de prochaines semaines, et ce dans les moments les plus inattendus. Le plus fou, c’est quand il rapporte cet « évènement » à des interlocuteurs. Ces derniers, pour la plupart, rient juste en voyant Henning s’égosiller avant même d’avoir raconter son « punch ». C’est vraiment un phénomène à voir. J’invite n’importe qui à faire référence à cet incident et vous comprendrez pourquoi j’ai pris la peine de réserver la majeure partie de ce chapitre pour vous rapporter le tout en détails.

L’après-midi même, Ellen vient cogner à notre porte. Elle est accompagnée d’une de ses sœurs, qui l’aide à livrer (dans tous les appartements de notre immeuble) des paniers débordants de fruits. C’est dans le cadre du Nouvel An chinois (guònián, 过年) qu’on nous offre un tel cadeau. Nous avons également droit à des jiaozi congelés, des bonbons, du chocolat, et des décorations traditionnelles. Ces dernières doivent être apposées de chaque côté des montants de la porte d’entrée, en plus du carton en forme de losange où est inscrit le caractère « bonheur » (, 福), qui doit normalement être accroché à l’envers pour symboliser le fait que « le bonheur est arrivé ». C’est qu’en chinois, le mot renverser (dào, 倒) est homophone de arriver (dào, 到).

Ellen reste à peine le temps de recevoir notre propre petit cadeau en vitesse (du chocolat, qu’elle aime presque autant que moi!), puis elle part en courant, sans doute très heureuse d’être libérée de ses responsabilités le temps des vacances, qui, pour elle, débuteront l’instant où elle aura quitté notre immeuble.

Ce soir-là nous regardons un film avec Pauline et Guillaume, et le lendemain soir, c’est en leur compagnie que nous célébrons le Nouvel An.


Ainsi, pour notre souper du jour de l’An, Henning et moi avons offert de cuisiner et d’apporter les plats chez nos amis au quatrième étage, où il fait un tantinet plus chaud que chez nous. En effet, malgré le chauffage, chez nous, nous avons de la buée qui sort de la bouche en tout temps.

À défaut de savoir concocter des plats chinois, je fais le seul plat « chinois » que je connaisse : du pâté chinois! Nous mangerons donc notre pâté avec quelques raviolis chinois offert par Ellen la veille, le tout accompagné de vin français (gracieuseté de nos amis). Le repas est ordinaire, je ne suis pas particulièrement douée, mais l’atmosphère est super agréable.

Henning raconte son histoire de la veille au Wandro, et nous avons beaucoup de plaisir à le regarder s’étouffer de rire alors qu’il n’a même pas encore sorti un mot. L’histoire prendra donc plusieurs minutes à être racontée en raison de nombreuses interruptions de la part du conteur, qui ne cesse de s’esclaffer!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

samedi 10 novembre 2007

CHAPITRE (indéterminé) - À la découverte de Nányáng !

Aujourd’hui, particulièrement réjouis de voir le soleil et du ciel «bleu», Henning et moi avons décidé de profiter de la température clémente pour partir explorer la ville en vélo. Nous voulions faire une telle randonnée depuis déjà longtemps, et en ce beau samedi après-midi pas-trop-froid-pas-trop-venteux, nous décidons que nous devons en profiter avant que le temps froid ne s'installe pour de bon en ce mois de novembre.

Voilà déjà dix mois que nous avons entrepris notre aventure chinoise, et nous ne connaissons toujours pas la ville de Nányáng. Certes, il s’agit d’une petite ville comparée aux grosses métropoles au nord-est et au sud-est du pays, et les petites villes chinoises sont rarement intéressantes (puisqu'elles sont souvent industrielles et dépourvues de vestiges culturels). Cependant, avec un million et demi d’habitants, il doit bien y avoir des choses qui valent la peine d’être vues ici!

Plutôt que de partir à la conquête de musées et de temples (non existants à Nányáng), nous partons à la recherche de surprises inattendues et uniques, quelque chose de surprenant, de typiquement "Nányáng". Nous ne serons pas déçus... peu impressionnés, mais plutôt médusés.

Nous marchons jusqu’au petit magasin de location de vélos situé sur le campus. En nous voyant arriver, la préposée rit nerveusement. Je doute que nous trouverons des montures adaptées à notre stature, surtout Henning, mais nous nous contenterons de ce qui est disponible.

Une fois les sièges montés, Henning peut à peine pédaler un tour complet sans se cogner les genoux sur le guidon. Je m’en tire un peu mieux, quoi que la selle est étrangement positionnée. Peu importe! Enthousiasmés par cette évasion parmi les voitures, les scooters et les autres vélos, nous franchissons la sortie du campus sous le regard ahuri des gardes. J’ai déjà un fou-rire en regardant Henning se déplacer. On croirait voir un adulte sur une bicyclette pour enfant. Nous rions et pédalons, évitant d’inspirer trop profondément l’air contaminé de notre chère ville.

Nous longeons la rue Changjiang (la rue de l’université), retraçant la route empruntée (dans la direction opposée) lors de notre venue au tout début de ce périple, c'est-à-dire en arrivant de l'aéroport de Zhengzhou après environ vingt heures d'avion. Alors que nous pouvions à peine distinguer les magasins en forme de cubes en raison de la pénombre de fin d’après-midi du mois de janvier, nous voyons maintenant clairement les différents commerces à la lumière du jour.

Les magasins sont tous semblables, la marchandise varie un peu d’un endroit à l’autre, mais le paysage est terne, sale et malodorant. Ici et là, quelques édifices émergent et se distinguent par leur architecture ou sinon leur couleur (orange criard semble être la tendance de la saison).



Les gens nous dévisagent (c’est un coin que nous visitons pour la première fois, quoique on nous dévisage même quand on nous reconnaît). Éventuellement, les magasins-cubes font place à d’énormes immeubles appartements de brique rouge, s’élevant sur plusieurs étages. Soudain, nous apercevons l’entrée de ce nouveau développement résidentiel. Sans même ralentir, Henning traverse la porte et disparaît alors que les gardes se lèvent et se tournent vers moi, regard inquisiteur et apparemment quelque peu froissés par une telle incursion sans permission.

Je n’ai d’autres choix que de m’arrêter. J’affiche un sourire et leur dit que nous voulons simplement jeter un regard de curieux sur ces nouveaux édifices. Je sors ma caméra de son étui, puis je prends des photos du plafond de la porte d’entrée (où est peinte une sorte de fresque peu traditionnelle qui ressemble à une reproduction de style européen). Ils me regardent sans trop savoir si je suis en train de me moquer d’eux ou si je suis honnête. Je n’attends pas de savoir ce qu’ils pensent, et je m’éloigne aussitôt en pédalant un peu plus vite que nécessaire et en m’écriant zaijian!! (aurevoir).

Je retrouve Henning en train de tourner en rond au sein du complexe d’habitation. Il me pointe du doigt les colonnes de style athénien, situées sur une aire circulaire en plein milieu des immeubles. En regardant de plus prêt, j’aperçois la sculpture d’un char tiré par des chevaux, dont le casque des conducteurs ressemble à ceux des soldats romains dans Astérix et Obélix. Il semble y avoir un thème d’inspiration gréco-romaine dans ce nouveau développement. Serait-ce une tentative d’élever l’architecture résidentielle de Nányáng à un différent niveau de sophistication? Peu importe la raison, on peut dire que c’est assez singulier.

Nous décidons de poursuivre notre chemin, sans pour autant avoir un but précis. Voyant que le panorama ne varie guère au fur et à mesure que nous progressons sur la rue Changjiang, nous changeons de cap et partons vers le nord. Nous déambulons dans des petites rues transversales et découvrons des bâtiments à moitié détruits, des appartements en décrépitude, et des potagers aménagés à côté (et nourris par) d'énormes montagnes de déchets. Vive l’hygiène alimentaire.

Nous croisons des drôles de petits véhicules surchargés de marchandise non-identifiable, et alors que nous nous aventurons dans une route de terre, nous aboutissons sur la rive sud de la Bai He. Cependant, nous sommes aux abords d’un énorme dépotoir. Des femmes sans âge errent dans les rangées de pourriture, d’objets en décomposition et de carton moisi. Elles nous regardent, les yeux vident d'expression. On dirait des mirages. Mal à l’aise, nous quittons aussitôt ce cul-de-sac.

Nous décidons de trouver un pont pour traverser de l’autre côté de la rivière. C’est ainsi que nous découvrons que Nányáng a un stade, et que près du stage, il y a une drôle de fontaine… Wooooooow. (voir le diaporama)

Notre promenade finie par aboutir au supermarché du centre-ville, ce après quoi nous rentrons sur le campus et rendons les vélos au magasin. Sur le chemin du retour, nous passons par les petites rues du marché de viande, poisson et fruits et légumes en face du campus, dont j’ai d'ailleurs filmé l’activité du mieux que je pouvais (sans avoir un accident).


Voici une petite entrevue avec Henning à propos de notre randonnée alors que nous revenons de faire notre épicerie.


Un bref aperçu du pont que j'avais l'habitude de traverser deux fois par jour le semestre dernier, et qui a été rénové (ce qui n'empêche les gens de mal conduire...)


Le marché de viande, poisson, et fruits et légumes en face du campus. "Everything fresh from the street" comme dit Henning.

Ainsi, pour l’équivalent de trente sous, nous aurons pu faire une randonnée de trois heures, au cours de laquelle nous aurons mis nos poumons à l’épreuve, et nous aurons eu la chance de découvrir quelques nouveaux coins de la ville. Aaaaaaah, Nányáng! YARK!




© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

dimanche 4 novembre 2007

CHAPITRE 17 - Poker chez Jason

Le lendemain de notre escapade au marché de jade, Henning est très malade. Ce sont sans doute les jiaozi de notre souper dégueulasse avec Pauline et Guillaume qui font leur effet… Je suis épargnée, dieu merci. Mon pauvre amoureux ne peut même pas se lever tellement il est en mauvais état. Une chance que ce n’est pas moi! (hihi)

Je reste avec lui toute la journée et m’assure qu’il a tout ce dont il a de besoin à portée de main. Le lendemain, alors qu’il reprend du poil de la bête, mais quand même pas assez pour faire autre chose que de lire dans son lit, je me permets de sortir en ville.

Nos amis français ont accepté de m’accompagner et de m’assister dans l’achat d’un petit four. Pauline en a acheté un le semestre dernier, et les délicieux gâteaux au yaourt qu’elle cuisine me convainquent que c’est un investissement qui en vaut la peine. C'est ma dent sucrée qui m'a donné tous les bons arguments. En effet, je pense plus aux desserts que je vais pouvoir faire plutôt qu’aux plats principaux, mais ça, c’est moi.

Je ne m’y connais pas particulièrement en cuisine chinoise, et outre faire du riz et cuisiner quelques plats simples avec notre wok, je ne parviens pas à varier nos repas. Un four pourrait certainement élargir mes horizons culinaires et nous permettre d’échapper aux restaurants du coin. Étonnamment, cuisiner chez soi est plus coûteux que de manger à l’extérieur. Malgré tout, même s'il faut payer cinq fois le prix d’un repas normal, je préfère le concocter moi-même que de manger des repas huileux et qui me donne des problèmes de digestion.

Nous nous rendons donc tous les trois en ville en autobus, puis nous marchons jusqu’à la rue Xinhua, où se trouve le plus gros magasin d’électroménagers de Nányáng (que je sache…). À ma surprise, ce dernier est vraiment immense. Il couvre une énorme surface et possède deux étages. C’est au deuxième que nous trouvons le four. Après avoir monté les marches, je constate qu’il y a au moins huit vendeuses qui jacassent dans un coin, alors que d’autres se promènent parmi les allées à la recherche de clients potentiels. Aucune d’entre elles n’est occupée.

Nous nous dirigeons vers l’allée où se trouve le four, quelque peu intimidés par les regards interrogateurs des vendeuses qui, une fois que nous leur tournons le dos, se mettent aussitôt à murmurer avec excitation. L’étiquette de prix du four indique qu’il coûte plusieurs centaines de yuan. C’est cher, et pas juste pour les chinois! Ayant facilement reconnus Pauline et Guillaume (même si ça fait déjà plusieurs mois qu’ils sont venus), une des vendeuses s’est matérialisé devant nous. En me voyant, elle comprend aussitôt que je suis venue me procurer un four moi aussi.

Avant même qu’on ne puisse tenter de négocier le prix, elle se souvient du montant payé par nos amis français, prix qu’ils avaient réussi à baisser de quelques dizaines de yuan. Je règle la facture, et elle disparaît avec sa copie papier entre les mains. Nous ne recevons aucune indication de sa part ou de celle de la caissière, mais ayant déjà fait affaire avec ce magasin, Pauline et Guillaume me disent que nous devons descendre au premier étage et attendre dehors pour le four, vis-à-vis la porte d’entrée.

Nous attendons plusieurs minutes sur le trottoir, avec le garde de sécurité qui nous dévisage sans scrupule. Enfin, deux hommes apparemment sortis de nulle part apparaissent avec une grosse boîte de carton entre les mains. Ils la dépose devant nous, et s’en vont sans mot dire. Guillaume ouvre la boîte pour moi et, accroupie dans la saleté et la poussière, je m’assure avec Pauline que tous les morceaux sont là. On dirait bien que c’est complet.

Nous prenons ensuite un taxi et nous rendons jusqu’au Datton (super-marché). Pauline et Guillaume font leur épicerie tandis que je me procure moi-même quelques trucs oubliés lorsque Henning et moi sommes venus deux jours plus tôt.

C’est toujours la même histoire. Un petit groupe de vendeurs et de clients peu subtiles se promènent collés les uns contre les autres à un mètre ou deux dernière moi. Je les entends rigoler et résiste difficilement à l’envie de faire volte-face et de leur crier «boooooooooooooouuh!» au visage pour ensuite les voir s’éparpiller en criant. Certains jours, ce comportement rôdeur me faire sourire, d’autres jours (la plupart du temps pour être honnête), ça me rend tellement agressive que je ne me reconnais pas et j’ai alors seulement envie de m’enfermer dans notre appartement à l’abri des regards inquisiteurs et peu discrets!

Alors, une fois les courses terminées, quelques regards exaspérés lancés au hasard pour dissuader les curieux, nous nous dirigeons vers l’extérieur et constatons rapidement que c’est l’heure de pointe et que l’intersection en face du Datton est entièrement congestionnée. Toutes les voies sont bloquées. Bicyclettes, voitures, autobus, piétons, tous sont entassés les uns contre les autres. Au fur et à mesure que les minutes passent, le trafic se déplace à peine de quelques millimètres. Les sons variés de klaxons fusent de toutes parts, et à cette cacophonie assourdissante viennent s’ajouter les effluves d’essence dont l’odeur écœurante s’infiltre dans nos narines et nous font tourner la tête.

Nous réussissons tant bien que mal à nous frayer un chemin sur le passage piétonnier, accrochant les autres piétons au passage tellement nous sommes chargés de paquets. Nous nous éloignons de l’intersection et attendons patiemment la venue d’un taxi qui daignera nous embarquer.

C’est que, si la plupart des taxis ont déjà des passagers, les quelques chauffeurs qui ralentissent et s’arrêtent à notre hauteur, la fenêtre baissée, repartent en trombe avec un signe négatif de la tête lorsque je demande s’ils peuvent nous emmener au NIT. Certains semblent même insultés lorsque je mentionne notre destination! C’est de la folie! Depuis quand les chauffeurs de Nányáng refusent-ils des passagers???

Nous n’avons d’autres choix que d’attendre. Nos nombreux sacs nous empêchent de monter à bord des autobus, qui de toute façon sont déjà tous bondés.

Environ une trentaine de minutes s’écoulent avant qu’un chauffeur accepte ENFIN de nous prendre à bord de son véhicule. Nous réussissons de peine et de misère à entrer nos sacs et le four dans le minuscule coffre-arrière de la voiture, et les sacs restants vont sur la banquette arrière avec Pauline et moi. Nous tentons de ne pas écraser notre épicerie malgré que nous ayons les genoux dans la bouche!

La circulation diminue au fur et à mesure que nous nous approchons du pont et du campus. Une fois arrivés sur place, Guillaume, galant homme, transporte le four jusqu’à notre immeuble. Quel dédale!!! Mais, je pourrai désormais cuire des gâteaux! Miaaaaaaaaam! (sauf que, comme j’en parlerai dans un prochain épisode, il me faudra de MULTIPLES essais avant d’y parvenir!)

Alors que nous entrons au premier étage de notre immeuble, nous rencontrons Jason. Je vois soudain un nuage passer dans les regards de mes compères français, et l’atmosphère devient aussitôt très tendue. Je suis moi-même sur mes gardes, dégoûtée par ma propre réaction, mais pourtant consciente du fait que je ne peux nier ce sentiment d’embarras qui m’assaille à chaque fois que je le croise.

Le petit bonhomme propose une partie de poker chez lui pour le lendemain soir. Je vois Pauline et Guillaume qui hésitent, sauf que Jason insiste vraiment. Je me dis que jouer au poker pourrait être chouette, surtout si nous sommes plusieurs à participer. Je sais que Pauline et Guillaume détestent Jason, et je ne suis pas chaude à l’idée de devoir le côtoyer régulièrement moi non plus, mais un échange de regards suffit pour s’entendre sur la possibilité d’une éventuelle rencontre avec lui. Ainsi, nous acceptons son offre.

Je dois faire une nouvelle parenthèse sur Jason. Depuis que Henning a accepté de passer un peu de temps avec lui, Jason ne cesse de vouloir nous fréquenter (ou plutôt, le fréquenter lui car moi je suis une ‘méchante sauvage’). Suivant l’exemple de Henning, je me dis que nous devons fraterniser avec tous nos collègues incluant ceux avec qui on s’entend moins bien. Nous n’avons toujours pas rencontré John, Peter et Dorothy, mais nous sommes si peu nombreux en tant qu’étrangers dans cette ville, en plus de cohabiter au sein d’un même immeuble, que nous avons intérêt à bien nous entendre.

Malheureusement, certains événements au cours des prochaines semaines auront pour résultat de nous éloigner de deux de nos voisins… Mais en attendant, nous continuons à vouloir bien nous entendre avec tout le monde. (Sauf qu’avec Pauline et Guillaume, on s’entend bien pour de vrai!)

Au fil des rencontres avec notre ‘voisin du Sud’, nous découvrirons qu’il a une très mauvaise relation avec ses parents. Il a rencontré son père pour la première fois il y a quelques années de cela. Sa mère lui avait dit qu’elle avait perdu sa trace, mais avait menti sur le fait qu’elle savait réellement où il se trouvait. Son père est un pilote dans l’armée ou quelque chose du genre. Sa mère s’est remariée et Jason ne s’entend pas bien avec son beau-père. Il a grandi dans le Maryland avec sa mère et son beau-père, et a présentement une copine qui l’attend aux États-Unis (Heather, qui est venue le voir pendant les vacances de Noël). Après son contrat ici, Jason nous a dit qu’il souhaitait devenir un agent du CIA. « I want to serve my country and show my appreciation for all it’s done for me ». Whatever works for you!

Fin de la parenthèse…

Alors, le lendemain, Henning se sent mieux, et en soirée, nous allons rejoindre Pauline et Guillaume et nous nous rendons chez Jason au quatrième étage pour jouer au poker.

Nous pénétrons dans son appartement, et nous apercevons aussitôt Jason qui sautille partout tellement il semble stressé de recevoir autant de monde chez lui en même temps (même si c’est lui qui en a eu l'idée). Il parle trop fort et encore plus que d’habitude. Il nous offre à boire, sauf que nous avons apporté de la bière et du vin avec nous. Il s’affaire à ouvrir la bouteille de vin, qu’il échappe aussitôt parterre! Par chance, la bouteille n'éclate pas. Une fois tout le monde servit, il ouvre le congélateur et sort une bouteille de Jack Daniels. Il en offre à tout le monde, mais nous déclinons tour à tour. Il se sert à boire, et enfile plusieurs petits verres coup sur coup.

Il lâche un gros soupir, puis se détend un peu, et il commence à nous expliquer les règles du jeu (pour les novices comme moi). Il a un vrai jeu de poker avec lui, que son oncle lui a envoyé des États-Unis. Nous jouons plusieurs parties, et en fin de soirée, c’est Jason qui gagne! Je perds tous mes jetons la première, étant sans doute la pire bluffeuse imaginable (c’est ma première partie de poker à vie, et je n’ai même pas eu de beginners luck!).

En fin de compte, la soirée fut agréable, même si quelque fois un peu tendue, Jason se lançant dans des tirades sur son pays, sur ses talents de joueur de poker, et ses nombreuses aventures à travers le monde. Ses anecdotes sont parfois un peu tirées par les cheveux, mais elles n’en demeurent pas moins divertissantes! Et voilà le potinage qui commence déjà... hihi... à suivre!


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 19 - Maudit gâteau!

Moi qui croyais que l’achat d’un four me permettrait d’élargir mes horizons culinaires et, entre autres, d’apprendre à faire le ‘gâteau au yaourt’ de Pauline… Aujourd’hui, après ma sixième tentative, j’ai vraiment envie de jeter le four par la fenêtre et de massacrer le maudit gâteau que je n’arrive PAS à réussir!!!!!!!!!!!!!

Je ne serai jamais un cordon bleu. C’est un fait. La cuisine est un art. Un art dans lequel je n’excellerai jamais et pour lequel je n’ai aucune prédisposition naturelle. Je vis très bien avec cette condition pathologique, et si mes aptitudes pour la cuisine ont quelques peu évoluées au cours des dernières années, c’est à peine si je peux me qualifier comme étant novice. Dans ce cas-ci, ‘novice’ étant un synonyme de ‘pathétique’.

Ma mère à eu la gentillesse et la générosité de m’envoyer un moule à gâteau et un moule à muffins en silicone par la poste, ainsi que des tasses et cuillères à mesurer pour me permettre de me lancer dans la préparation de desserts et autres recettes.

J’avais foi en mes nouveaux outils de cuisine, à un point tel que je croyais sincèrement que je réussirais mon gâteau.

Le gâteau est TELLEMENT simple à préparer! Trois œufs, un peu de farine, un peu de yogourt, de la poudre à pâte et du sucre. C’est tout! Quand Pauline le fait, il est vraiment bon, quand Guillaume le prépare, il est absolum
ent magnifique et délicieux! Moi, ça ressemble à une espèce de galette jaune pâle mal cuite. J’ai beau mettre un peu plus de farine, un peu moins de farine, un peu plus de yogourt, un peu moins de yogourt, plus de poudre à pâte, moins de poudre à pâte… Rien à faire!!!!!

Le premier essai, j’ai calciné le gâteau (c’est ainsi que j’ai découvert que mon four chauffe beaucoup plus qu’un four normal). J’en suis à ma sixième tentative, et si je parviens à ne pas brûler mon gâteau, j’obtiens toujours le MÊME RÉSULTAT, une galette sans goût et sans volume!!!!!

J’ai donc massacré le dernier gâteau. Assez, c’est assez. Je l’ai physiquement attaqué. Après m’être défoulée (Henning, grandement amusé par mes simagrées, n’a pu faire autrement que de
me prendre en photo en plein action), j’ai juré que je n’arrêterai pas d’essayer de faire ce gâteau jusqu’à ce que j’obtienne le même résultat que Popo et Gus. Ça va coûter cher d’œuf et de farine, mais je m’en fiche. C’est impossible. Pauline ne peut faire autrement que de rigoler quand je lui raconte chacun de mes échecs. Elle m’a promis qu’elle m’aiderait pour le prochain essai.

Entre temps, question d’éviter un autre massacre de gâteau, je veux tenter de faire la recette de pain aux bananes de ma mère. C’est plus long à préparer que le gâteau au yaourt, et il me manque le bicarbonate de soude. Je me dis que ça ne peut pas être si grave que ça. Il ne s’agit que d’une petite cuillerée à thé… ça ne peut quand même pas faire une énorme différence!



Et c’est un nouvel échec. Après un peu de recherche sur le web, je réalise que ce n’est pas la poudre à pâte qui fait lever le gâteau, mais bien la réaction chimique entre le bicarbonate de sodium, l’œuf et le sel…

Je suis maintenant convaincue que la ‘p’tite vache’ est mon ingrédient magique, celui qui m’apportera la gloire des gâteaux! Mais comment trouver cet ingrédient??? Ça se dit comment bicarbonate de sodium en chinois??? Je cherche dans mon dictionnaire, sur Internet, je lis les commentaires écrits par divers internautes sur leurs blogs, dans des forums, etc. Pourtant, les diverses expressions chinoises obtenues ne me disent rien. Qu’arrive-t-il si je présente mon bout de papier avec tous ces différents caractères et que j’achète un ingrédient ultra chimique et non comestible sans même le savoir?

Je me rends au Wandro et tente ma chance. C’est un échec. J’approche différentes étalagistes, qui me lancent toutes le même regard perplexe. Décidemment, mes sources ne sont pas fiables.

Je me laisse décourager, mais après quelques jours, je décide de retourner au Wandro et d’aller tenter ma chance avec le boulanger du supermarché! Impossible qu’il parvienne à faire des gâteaux et des muffins sans bicarbonate de soude!

Le pauvre jeune homme derrière le comptoir est confus lorsque je lui présente mon papier. Je me mets à mimer. C’est rarement une technique efficace car les chinois ne jouent pas souvent aux charades et le jeu 'Cranium' n’existe pas ici! Malgré tout, à force de pointer les muffins et gâteau, de faire des gestes de gonflements avec mes bras, de dire la couleur blanche et montrer les sacs de farine pour lui signifier que je parle de poudre blanche qui fait gonfler les gâteaux, je finis par voir ses yeux s’illuminer! Il me dit toutes sortes de choses que je ne comprends pas, et j’hausse les épaules, désespérée. Il continue d’essayer de me faire comprendre ce dont il parle, et finit par me dire « quand tu en mets trop dans ton mélange, ça goûte très mauvais, et cet ingrédient ne se mange pas par lui-même ». Je pense bien qu’on parle de la même chose.

Il se penche et disparaît sous son comptoir puis réapparaît quelques minutes après avec un petit sac en plastique qu’il a rempli de poudre blanche. Il me le tend, et en regardant son contenu de plus près, je constate par la texture de cette poudre qu’on ne peut s’y méprendre, c’est bel et bien du bicarbonate de sodium!

Je demande où je peux m’en procurer. Il m’affirme que ça ne se vend pas ici. Je bats des cils et demande si lui, le boulanger du magasin, peu m’en refiler un p’tit peu pour un prix modique question que je fasse mes gâteaux comme je l’entends. Il me regarde surpris et me demande « tu fais tes propres gâteaux?? ». Je fais signe que oui, et lui promets de les lui faire goûter s’il accepte de me vendre du bicarbonate de sodium. Il rigole, gêné, et me fait signe qu’on a une entente.

Il rempli le sac au tiers, me charge quinze sous et me guide à la sortie du magasin, où il fait signe au tamponneur de me laisser passer même si je n’ai pas de facture. Trop cool!!!

Comme de fait, c’était mon ingrédient magique. Grâce à lui, je ferai d’excellents pains aux bananes, muffins et gâteau au yaourt bien gonflés au cours des prochains mois!!!!!




© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.



mardi 16 octobre 2007

CHAPITRE (indéterminé) - Retour à Nányáng et le meurtre d’une clandestine

Et bien voilà! Nous sommes de retour à Nányáng! Il est minuit et demi, et par chance, l’autobus passait à côté de l’université en se rendant à la station centrale, et nous avons pu descendre devant l’entrée du campus, sans avoir à prendre un taxi du terminus jusqu’à chez nous. C’est bien!

Je suis contente que nous nous soyons rendus sains et saufs, c’était toute une « ride »!! Un vrai cowboy le chauffeur. Je dois mettre l’emphase sur la chance que nous avons eu d’être assis dans la première rangée derrière le chauffeur, car je n’ai pas souffert du mal des transports comme j'en ai l'habitude. Je me suis malgré tout sentie comme un grain de maïs soufflé qui explose dans un micro-onde pendant toute la deuxième moitié du trajet, c’est-à-dire à partir du moment où l’autobus a quitté l’autoroute pour emprunter les routes mal entretenues des villages que nous devions traverser pour nous rendre à Nányáng.

Henning et moi n’arrêtions pas d’éclater de rire à chaque fois que le bus sautait dans les airs (littéralement, en raison d'une suspension pratiquement non-existante) à cause des trous et des bosses, donc à peu près aux trois à cinq secondes. Henning s’est exclamé à un moment qu’il se sentait comme s’il était de retour à Montréal! Il faut dire que, roulant à quatre-vingts quinze kilomètres à l’heure sur des routes où les panneaux recommandent une vitesse de quarante, il n’est pas trop surprenant que la suspension n'ait pas survécue. Pop-corn humain…

J’ai également beaucoup rit en constatant que le chauffeur appuyait brusquement sur les freins pour éviter un chat ou un chien sur les routes de campagne, alors qu’en ville il ne ralentissait même pas devant les piétons aux intersections.

Je dois conclure que ce fameux chauffeur était un conducteur digne de son patelin, avec un talent particulier pour le multi-tasking. Dans les routes de campagnes, ayant trouvé sa vitesse de croisière, outre le fait de conduire (tâche secondaire pourrait-on croire en voyant comment il ignorait les nids de poules et des dénivellations), il parlait sur son téléphone cellulaire, regardait le film destiné aux passagers, fumait des cigarettes sans interruption, et buvait son thé.

De retour dans notre appartement, je me souviens trop bien d’avoir transporté une passagère clandestine avec nous…

En effet, à l’auberge de jeunesse, alors que j’étais dans la salle de bain en train de me changer, en ouvrant mon sac j’ai, pendant à peine une fraction de seconde, aperçu une créature se faufiler dans mes trucs. À la vitesse de son déplacement, et à sa taille, j’ai aussitôt reconnu qu’il s’agissait d’une coquerelle. J’ai tenté de la faire sortir, mais j’étais trop « moumoune » pour vraiment mettre ma main dans le fond du sac pour l’éjecter.

Je hais les coquerelles. Pardon, je me corrige. Je HAIIIIIIIIS les coquerelles. Plus que les araignées. Alors, j’ai fait comme si je n’avais rien vu, d’ailleurs il n’y avait presque pas de lumière dans la cabine de toilette, et je me suis convaincu que je n’avais pas vraiment vu ce que j’avais vraiment vu. Hummm.

Tout compte fait, je me suis si bien dupée qu’en posant les pieds dans notre salon et en ouvrant mon sac, commençant tranquillement à en vider le contenu, j’ai déjà oublié qu’une intruse s’y cache et n’attendra sans doute pas longtemps avant de s’extirper de sa prison de fibres synthétiques pour partir à la conquête de notre appartement et y pondre ses œufs. JE HAIS LES COQUERELLES!!

J’ai à peine le temps de faire un tour à la cuisine et de revenir au salon qu’elle est là, petite tâche sombre contrastant avec la pâleur de notre plancher qui n'est que faiblement illuminé par la lampe de table à côté du sofa. Je hurle aussitôt à Henning de venir à ma rescousse, pendant que je pars à la recherche d’une arme. Je ne veux pas détourner mes yeux de ma proie, mais c’est nécessaire et bien évidemment suffisant pour que la maudite disparaisse. Malgré tout, je me dépêche à aller trouver un objet adéquat pour performer sa mise-à-mort.

Henning est déjà dans le salon et est perplexe en me voyant revenir l’air triomphant (ou dément??) en brandissant une « gougoune ».



- Que fais-tu choucroute?

- Où est-elle??!?!?!? OÙ EST-ELLE!!!!!!!!

- De quoi parles-tu?!

- Oh noooooooooooooooooon, je ne la vois plus! Lève le sofa, vite! VITE!

- Quoi, il y a une araignée?

- NOOOOOON, UNE COQUERELLE DE L’AUBERGE DE JEUNESSE!

- ???


Il s’exécute avec un haussement d’épaule, plus soucieux de me faire taire que de vouloir tuer la coquerelle. Je cherche frénétiquement tous les recoins de la pièce, désespérée en constatant qu’elle n’est nulle part.

Je finis par soulever mon sac-à-dos, dernier endroit non-inspecté, et la voilà, la maudite, soudain immobile, sur le qui-vive, prête à déguerpir. Sans hésiter plus longtemps, j’abats ma gougoune sur le monstre une fois, puis deux, puis trois, puis quatre, et puis il ne reste que de la purée de coquerelle sur le plancher.

Je me redresse, haletante, et reviens à moi-même en voyant Henning, qui me regarde comme s’il se tenait devant un animal dangereux au comportement tout aussi agressif qu’imprévisible.

- Ben quoi?! Elle allait pondre ses œufs chez nous et je ne connais pas d’exterminateur à Nányáng qui soit en mesure de nous débarrasser de ces bestioles sans nous exterminer nous aussi. T’sais, même décapitée une coquerelle peut survivre neuf jours, et s’il y avait une bombe nucléaire qui décimait la population mondiale dans son intégrité, les seules survivantes seraient ces bestioles diaboliques???

- …

Ce sur quoi il replace le sofa et quitte le salon.

- ???Quoi???


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
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