samedi 24 février 2007

CHAPITRE 10 - Le poste de police, dernière étape administrative

Aujourd’hui nous allons rencontrer Ellen à son bureau. Nous avons rendez-vous avec elle à 14h00. Elle nous a téléphoné hier pour nous dire que nous irions faire faire notre carte de résident étranger aujourd’hui. Elle nous a seulement dit que nous aurions à nous rendre au siège social de la police de Nanyang.

Cette fois-ci, elle est à l’heure. Le jour où nous sommes partis à Zhengzhou pour passer les examens médicaux, elle nous avait donné rendez-vous à l’entrée principale du campus, mais elle est arrivée vingt minutes en retard. Nous étions quelque peu stressés étant donné que nous savions que nous avions un autobus à prendre et qu’il ne fallait surtout pas le manquer. N’ayant pas de téléphone cellulaire, nous n’avions aucun moyen de la rejoindre pour savoir ce qui se passait.

J’avais alors demandé en chinois aux gardes de l’entrée de l’appeler pour nous, j’avais la carte d’affaire d'Ellen avec moi et son numéro de cellulaire y était inscrit. Cependant, le garde ne semblait pas vouloir nous aider. Je voyais très bien qu’il y avait un téléphone accroché au mur de son cubicule, mais il n'a pas voulu que l’on s’en approche. À la place, il a sorti son propre cellulaire et a commencé à chercher dans son carnet d’adresses pour un numéro quelconque. Je voyais bien qu’il hésitait, comme si ce qu’il faisait était interdit, mais je lui ai quand même demandé de composer le numéro d’Ellen. Au lieu de s’exécuter, d’un air penaud, il a rangé son téléphone dans sa poche de manteau et nous a pointé un homme du doigt, qui lui se dirigeait vers l’entrée/sortie du campus.

Il a interpellé l’homme et nous a pointés du doigt en nous disant que cet homme pourrait nous aider. Bon, pourquoi ne pas s’essayer. L’homme s’est approché de nous avec des points d’interrogation dans les yeux, et il nous a demandé en chinois ce que nous voulions. Je lui ai répondu que nous avions rendez-vous avec Ellen, la personne responsable du bureau des affaires étrangères du NIT, et que nous devions aller à Zhengzhou ensemble. Je lui ai montré la carte d’affaire d’Ellen, mais sans y porter trop d'attention, il a plutôt commencé à nous demander si on connaissait une « Joanna ». Non, je lui ai dis que nous ne voulions que parler à Ellen. Il a décidé de téléphoner à Joanna. Alors qu’il placotait, Ellen est enfin apparue! Elle était elle-même sur son cellulaire en train de parler à quelqu’un d’autre. Nous avons montré à l’homme qu’Ellen était arrivée et que nous n’avions plus besoin de son aide. Il a sourit d’un air sympathique, nous a serré la main et est parti. Nous avons découvert par la suite qu’il s’agissait d’un collègue d’Ellen, qu’il travaillait dans un autre département de l’administration du NIT.

Mais aujourd’hui, nous ne nous rencontrons pas à l’entrée mais bien au bureau d’Ellen, et quand nous arrivons sur place, elle est là!

Nous nous dirigeons ensemble vers l’entrée du campus (son bureau n’est pas très loin de là), puis une fois passés la porte nous interpellons un taxi. Étant donné que ce n’est pas l’heure de pointe, il y en a plusieurs de disponibles, mais le plus téméraire de tous arrive dans le sens inverse, coupe les autres voitures en face de lui, fait un virage en « u » et manque de frapper quelques piétons avant de freiner brusquement devant nous. « 你去哪儿? » (Où allés vous?) demande-t-il parle la fenêtre entre-ouverte. Ellen lui communique notre destination, nous nous asseyons en espérant qu’il se calme en cours de route, mais il continue ses manœuvres de pilote de course de jeux vidéo.

Je crois qu’à ce stade dans mon récit il est opportun de faire une parenthèse sur les chauffeurs de taxi (et les conducteurs en général) à Nanyang. J’ai déjà mentionné que parmi les rues de Nanyang, des véhicules de toutes sortes (voitures de luxe, vieilles « minounes », pout-pout à trois roues motorisés, pout-pout à trois roues non-motorisés, autobus, cyclistes, motocyclistes et piétons) se côtoient tous dangereusement. Il ne faut pas oublier les grosses charrettes surchargées de déchets/légumes/recyclage ou meubles qui avancent à un kilomètre à l’heure puisqu’elles ne sont tirées que par un seul homme dont le seul carburant est la force motrice de son propre corps.

Alors, tous ces gens se partagent les mêmes voies. On retrouve des piétons dans les rues, et le trottoir est lui-même occupé par des véhicules motorisés. De règle générale, même si la plupart des gens conduisent relativement lentement, ils sont tous très pressés. Le klaxon est le mode de communication favorisé, même si son efficacité est presque nulle tellement les gens en abusent dans toutes les circonstances. Un autobus en klaxonne un autre juste « parce que », un taxi klaxonne tout ce qui bouge parce qu’il est le plus pressé de tous, les autres voitures se klaxonnent entre elles pour se dire « moi je tourne à gauche », « moi je vais te dépasser », « moi je veux t’avertir que je suis dans ton angle mort alors arrête d’essayer de changer de voie », etc.

Lorsqu’on observe attentivement les gens conduire, on peut parfois se surprendre à déceler une certaine logique expliquant les mouvements que font les véhicules. Mais soudain, l’harmonie est détruite par un véhicule qui fait une manœuvre insensée, par exemple un virage en « u » dans le milieu de la rue (même s’il n’y pas d’intersection en vue et que les voies sont toutes bloquées dans les deux sens), ou sinon par quelqu’un qui s’est trompé de chemin et qui fait marche arrière, même s’il n’y a pas le moindre espace pour reculer, et ainsi de suite. À nos yeux d'étrangers, c'est de la folie pure. Nous voyons régulièrement des accidents, et vue la qualité des véhicules, particulièrement les vélos et les motos, ils causent beaucoup de dégâts même si l’impact n’est pas toujours très violent et que la vitesse des véhicules n'est que rarement élevée.

En fait, j’ai l’impression que les gens veulent freiner le moins possible. J’ai souvent entendu l’expression « brakes are for losers », et je me demande si elle est connue en Chine. On veut à tout prix éviter de ralentir et encore plus éviter de devoir s’arrêter. Ainsi, les automobilistes font des mouvements abrupts et imprévisibles pour éviter un trou, une autre voiture, un vélo, un piéton, et ainsi de suite. Quand tout le monde fait n’importe quoi, n’importe quand, et bien le résultat final, c’est beaucoup d’accidents, encore plus d’accrochages, et beaucoup de « iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiih, on va mouriiiiiiiir, oh fiou! ».

J'ai préparé un schéma pour vous donner une idée de l’état typique de la circulation lorsqu’on arrive à un rond point (il y a des ronds points à presque tous les trois coins de rue, et parfois, il n’y a pas de feu de circulation pour dire qui va où, et ce à quel moment). Comme vous le constaterez, les conducteurs ne contournent pas le rond point, ils coupent directement dans la direction dans laquelle ils veulent aller, sans se préoccuper de la possibilité qu'il y ait d’autres véhicules qui arrivent d’ailleurs.

Alors, revenons-en à notre balade en taxi. Malgré les nombreux obstacles et épreuves rencontrés lors du parcours, notre chauffeur nous mène à bon port, sans anicroches (miraculeusement), et une fois débarqués nous nous dirigeons vers un bureau adjacent à l’entrée de la station de police. Nous devons refaire des photos pour notre application, et c’est dans ce petit bureau que ça se fait. Il y a trois femmes assises derrière le comptoir, et elles semblent toutes s’ennuyer à mourir. Ellen doit remplir quelques papiers, puis on ordonne à Henning d'aller s’asseoir dans un minuscule cubicule fermé, où la seule ouverture donne sur l’objectif de la caméra. C’est la même chose qu’à Zhengzhou lorsqu’on devait prendre des photos pour les examens médicaux; alors que ses collègues pouffent de rire, la "photographe" se bat avec le cadrage car Henning est trop grand, mais elle fini par y arriver.

C’est à mon tour. On m’ordonne d’enlever mon manteau, mon foulard, et mes boucles d’oreilles (elles sont absolument minuscules, mais j’imagine que c’est une formalité). Je m’assois sur le tabouret, et attend sans bouger. On me demande de ressortir avant même d’avoir pris la photo. On me dit de remettre mon foulard. Hein? Ellen me dit qu’on doit couvrir mon « décolleté » (je porte un chandail à col rond qui ne dévoile vraiment rien). Bon, d’accord. Une fois la photo prise, je suis un peu mal à l’aise. Étais-je vraiment indécente?? Je ne pourrai porter ce genre de chandail quand j’enseignerai? Je demande à Ellen son opinion. Elle ne comprend pas très bien ce que je lui demande (son anglais n’est pas très bon, particulièrement au niveau de sa compréhension). Finalement, elle éclate de rire et dit que mes vêtements sont parfaitement adéquats, c’est juste que le cadrage de la photo montre strictement mon cou et mon visage, ce qui fait qu’avec mon petit décolleté on avait quand même l’impression que j’étais nue sur la photo! Franchement… Alors ils m’ont fait remettre le foulard pour enlever tous doutes.

Les photos sont imprimées en moins de quelques secondes (enfin quelque chose d'efficace!), puis nous pouvons passer la porte qui mène dans l’enceinte du poste de police. Tous les bâtiments officiels sont entourés de murs gardés. En fait, Ellen doit d’abord entrer dans le cubicule du garde de la porte principale pour lui faire part de nos intentions. Ce dernier la regarde, puis nous jette un coup d’œil, ensuite il pose des questions à Ellen qui répond diligemment, il nous regarde à nouveau avec des yeux suspicieux, mais il nous laisse enfin passer.

Le bâtiment est très grand, avec de nombreux étages, mais lorsqu’on pénètre à l’intérieur, il n’y a que deux ascenseurs, aucune trace de sécurité ni de bureau de réception. Nous croisons une dame qui passait par là par hasard, et même si ce n’est pas une employée, c’est elle qui nous indique que nous devons nous rendre au septième étage. Nous longeons un couloir où la plupart des portes sont fermées. Ellen entre dans une pièce dont la porte est ouverte, et on la redirige quatre portes plus loin. Nous cognons puis entrons dans la pièce, où deux hommes et une femme sont assis à des bureaux séparés par des petits murets (tel ceux d'un centre d’appel). Ils sont tous assis à lire des magazines ou à jouer sur leur ordinateur.

Un des deux hommes lève les yeux vers nous, puis Ellen entreprend de lui expliquer que nous sommes ici pour faire faire nos cartes de résident étranger. Ils parlent pendant quelques minutes, on exige nos passeports et on nous dit de nous asseoir sur les deux sièges contigus au distributeur d’eau potable. Ellen se tourne vers nous puis dit avec un grand sourire « ah, c’est bien ça va être moins cher que prévu… il nous fait un prix ». Ah bon. C’est l’université qui paye de toute façon, mais je ne comprends pas trop comment le tarif de ce genre de procédure officielle peut-être négociable. En tout cas…

Ellen disparaît avec l’homme, puis nous attendons, attendons, attendons. Un autre homme entre dans le bureau avec deux verres en carton et malgré nos protestations il nous force à nous verser de l’eau chaude du distributeur. Il sourit, fier de lui, et repart. Hummmmm. Pendant ce temps, la dame et l’homme qui sont restés dans le bureau font semblant de s’affairer étant donné qu’il y a maintenant deux personnes avec eux. « Tac-tac-tac », ils pitonnent je ne sais quoi sur leurs claviers d’ordinateur.

Nous lisons nos livres, et après ce qui nous semble être une éternité, Ellen réapparait et elle nous dit que tout est beau, nous pouvons partir. Et nos passeports? Il faut les laisser ici. Hummmmm. Je déteste devoir laisser mon passeport entre des mains autres que les miennes! C’est illégal. Ellen rit et me dit que c’est le poste de police, qu’il n’y a pas d’endroit plus sûr. Malgré tout, je demeure sceptique mais sais que je n’ai d’autre choix que de consentir. Ils vont apparemment nous les remettre d’ici une semaine.

Nous quittons l’édifice, et nous reprenons un taxi en direction du campus. Pourtant, nous faisons un détour seulement pour nous rendre compte qu’Ellen nous dit que nous devons faire un autre arrêt. Le taxi s’immobilise enfin devant un énorme magasin que nous n’avions encore jamais vu. Il se nomme « Splendid Mall ». Nous entrons dans ce dernier, et nous nous frayons un chemin parmi la foule.

Un bouchon se forme rapidement devant l’entrée dès que les gens aperçoivent Henning. Des « ooooooooh » et des « aaaaaaaah » fusent de partout. Les gens rient, pointent du doigt, mais nous finissons par être en mesure d’entrer. Le magasin est immense, au premier étage on retrouve de la nourriture, puis au deuxième des accessoires divers, des électroménagers, des vêtements, des souliers, des tapis, des chaufferettes, etc.

Nous suivons Ellen dans les allées, elle se promène de façon plutôt aléatoire. Nous lui demandons ce qu’elle cherche.

- Rien, je voulais juste vous montrer ce magasin. nous dit-elle en haussant les épaules.

Ah bon. Nous décidons d’en profiter pour acheter des trucs introuvables dans le Wandro près du campus. Nous achetons des raquettes de badminton, un petit tapis pour la salle de bain, des taies d’oreiller pour Jason qui en cherche depuis son arrivée en Chine (il sera ravi, c’était les dernières et elles sont rose fluorescent! haha), et puis du chocolat, miaaaaaaam.

Nous reprenons un taxi jusqu’au campus, puis avant de se quitter à l’entrée, Ellen nous assure qu’elle communiquera avec nous dès qu’elle aura récupérer nos passeports, que ce sera sans doute d’ici une semaine. Nous somme vendredi, alors elle devrait nous rappeler vendredi prochain.

...

Elle nous appellera le lundi suivant, ce qui, selon les standards d'efficacité chinoise, est quand même impressionnant.

Nous recevrons donc nos "Foreign Experts Certificate" environ dix jours après être allés au poste de police. Ils ressemblent à des passeports, contiennent nos noms, photos, adresse, numéro de passeport, numéro de contrat, numéro de visa et autres informations officielles. Ce certificat nous permet de voyager en Chine ainsi que d'entrer et sortir du pays autant de fois que l'on veut (c'est l'équivalent d'un visa à entrées multiples). De plus, on a collé un permis de résident étranger dans nos passeports qui indique que nous pouvons rester en Chine au plus tard jusqu'au 31 janvier 2008.

Cette escapade au poste de police aura été, à notre satisfaction extrême, le dernier morceau du casse-tête administratif chinois. Fini la paperasse! Du moins, on l'espère sincèrement.

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

vendredi 16 février 2007

CHAPITRE 9 - L’histoire chinoise racontée en objets

Nous sommes revenus à Nanyang le jour-même après avoir complété les examens médicaux. Mais avant de quitter la capitale et d’attraper l’autobus à 15h30, Ellen a insisté pour nous faire visiter le musée provincial du Henan. Malgré son statut de province pauvre et surpeuplée, le Henan est d’abord connu comme étant le berceau de la civilisation chinoise.

Le musée impressionne avant même d’y avoir pénétré. Son architecture en forme de pyramide surprend, mais une fois à l’intérieur, on se laisse charmer par la disposition des diverses expositions. Cet édifice contient des reliques vielles de plus de 14 siècles avant J.-C. Des outils, poteries, armes, vêtements, objets de bronze et de jade de différentes ères y sont exposés, retraçant l’évolution de la culture chinoise de ses débuts jusqu’à aujourd’hui.


Au fur et à mesure que l’on explore les nombreuses salles d’expositions, je me remémore les cours de mes professeurs d’histoire et d’anthropologie de la Chine à l’université de Montréal. Je trouvais parfois abrutissant de devoir apprendre les nombreuses dates correspondant aux diverses époques constituant l’histoire de la Chine (il y en a tellement!), mais le fait de me retrouver devant certains objets extraits de ces périodes anciennes me permet de mieux visualiser ce dont mes professeurs parlaient, de faire revivre cette histoire très riche.

Pour ceux qui aimeraient en apprendre plus sur l’histoire de la Chine, permettez-moi tant bien que mal d’en résumer les grandes lignes en fonction de ce que j’ai vu au musée et de ce que j’ai appris dans mes cours (oui, c’est plutôt ambitieux et ce sera tout-à-fait approximatif, mais c’est juste pour donner une idée globale!).

À l’intérieur du musée, nous retraçons donc les multiples dynasties chinoises en commençant par les Xia (2200-1700 av. J.C.), les Shang (1700 à 1100 av. J.C.) puis les Zhou (1100-221 av. J.C.). Le dernier souverain Shang fut défait par les forces des Zhou il y a environ trois milles ans de cela, et à l’époque le territoire gouverné ne dépassait pas vraiment les frontières actuelles du Shaanxi (province chinoise partageant la frontière ouest du Henan).

Les Zhou établirent leur pouvoir sur un territoire toujours plus vaste, atteignant Beijing au nord puis descendant jusqu’à la base du fameux fleuve Yangzi au sud. Pour surmonter les difficultés liées au fait de régner sur un aussi grand territoire, les Zhou mirent sur pied un régime féodal organisé en villes autour desquelles l’ont construisit des murs. Les Zhou perdirent éventuellement le contrôle des principautés, et il s’en suivit le règne des Zhou occidentaux (-1122 à –256), puis celui des Zhou orientaux (-721 à –221). Le règne des Zhou orientaux se divise en deux périodes connues sous les noms de « Printemps et automne » (-721 à –481) ainsi que « Royaumes combattants » (-453 à –222).

L’époque des Zhou orientaux est reconnue comme étant instable et marque le déclin de l’ordre féodal. Cet ordre était organisé selon des rapports parentaux entre le roi central et les gouverneurs de petits royaumes, et les rituels et les principes familiaux respectaient une stricte hiérarchie. Cependant, même si les individus qui gouvernaient les royaumes en périphérie du royaume central demeuraient des parents du roi, ils perdirent l’habitude de se soumettre à l’autorité du souverain. Cette autonomie de la part des gouverneurs fut accompagnée d’une féroce compétition pour s’approprier plus de pouvoir. Le pouvoir du roi diminua de plus en plus et l’ordre féodal finit par être supplanté par un nouvel ordre compétitif, dominé par la quête du « talent » plutôt que les liens familiaux.

Ainsi, au-delà des liens de parenté, ce sont les gens qui démontrèrent du leadership, une habileté à gouverner, qui prirent le contrôle. Le nombre d’états en compétition fut réduit jusqu’à ce que finalement un état plus puissant domine les autres. Pour ceux qui ont visionné le film « Héro » de Zhang Yimou, vous savez déjà que la Chine fut unifiée en 221 avant J.-C sous l’empereur Qin Shi huangdi de la dynastie Qin après deux cents cinquante ans de guerre (c’est lui qui fit construire l’armée des mille guerriers de terracotta qui protègent encore aujourd’hui sa tombe à de Xī’ān).

En effet, les Qin (221 à 207 av. J.C.) s’imposèrent comme régime unique. Cette dynastie correspond à la naissance de la Chine impériale, où l’empereur incarnera désormais un symbole d’unité suprême. Au fil des dynasties, les divers empereurs et leur armée de fonctionnaires parviendront à réunir les moyens nécessaires pour garder le territoire unifié, pour maintenir une cohésion, et ce jusqu’à la chute de la dernière dynastie (Qing) en 1911.

Dès les Qin (mais plus particulièrement sous les Han), le système féodal fut supplanté par un système bureaucratique. De nombreuses mesures de standardisation furent établies (pour les poids et mesures, l’écriture, le transport, etc.) et avec cette restructuration l’état se centralisa de sorte que le pouvoir de l’empereur se fit connaître un peu partout.

Après la dynastie Qin se succédèrent les dynasties Han (206 av. J.C. à 220 ap. J.-C.), les Trois Royaumes (Wei, Shu, et Wu; 220-80), Jin (265-20), Dynasties du Nord et du Sud (420-589), Sui (581-618), Tang (618-907), les Cinq Dynasties et les Dix Royaumes (907-60), Liao (907-1125), Song (960-1279), Jin (1115-1234), Yuan (1206-1368 : empire mongole gouverné par Kublai Khan, le fils de Genghis Khan), Ming (1368-1644) et enfin Qing (1644-1911). La chute de la Chine impériale en 1911 fit place à la République de Chine, ensuite proclamée République Populaire de Chine par Mao Zedong en 1949.

Voilà, très concis et très approximatif! Revenons-en à notre visite du musée. Au deuxième étage, alors que nous nous rapprochons des dynasties Tang (l’âge d’or pour ce qui est des arts) puis Song, nous découvrons divers objets dont les détails témoignent d’un travail artistique extrêmement raffiné. De superbes bibelots et outils en jade, bijoux et ustensiles en or et en argent y sont exposés.

Au troisième étage, on observe d’autres objets précieux qualifiés par le musée de « trésors nationaux », qui sont en fait les premiers objets déterrés lors de fouilles archéologiques faites dans la région et qui symbolisent le désir d’exposer les richesses du passé et de valoriser l’histoire chinoise. Au quatrième et dernier étage, on retrouve une petite exposition de fossiles d’œufs de dinosaures découverts entre autres dans les villes de Nanyang et Xixia.

Petite parenthèse, pendant la visite, alors que nous nous promenions parmi les diverses salles d’exposition, j’ai bien rit en me rendant compte que la plupart des visiteurs suivaient Henning à distance pour le scruter attentivement, comme s’il faisait lui-même partie des objets exposés derrière les baies vitrées. C’est toujours très drôle de voir les gens remarquer Henning la première fois (ici en Chine). Ils jettent d’abord un bref coup d’œil dans sa direction et puis soudain, complètement hébétés par sa taille, ils manquent de tomber par derrière en le re-regardant des pieds à la tête, les yeux écarquillés et remplis d’incrédulité. Souvent, la scène s’accompagne d’un « ooooooooooooh, 他怎么高!» (Il est tellement grand!)

Il faudrait que je filme la scène quand on se rend au supermarché à Nanyang. Des petits groupes se forment autour de Henning et le suivent dans les diverses allées qu’il parcoure, et ils ne se dispersent même pas quand il se retourne et qu’il les regarde en ne sachant trop quoi faire. Ça ne les gêne aucunement, au contraire, ils le pointent du doigt et rient de bon cœur! Je fais exprès pour le suivre de loin pour pouvoir observer la scène et rigoler un bon coup. (Ça ne le choque pas en passant.)

Une fois, Henning et moi nous rendions au Wandro pour acheter des trucs et alors que nous traversions la rue, un homme sur son vélo s’est exclamé « ooooooh! » en voyant Henning et alors qu’il continuait son chemin, il garda la tête tournée pour pouvoir continuer à regarder, à un point tel qu’il failli tomber de sa bicyclette et entrer en collision avec un pout-pout à trois roues!

Revenons-en au sujet principal de ce chapitre. Rassurez-vous, fini les descriptions historiques, notre visite du musée est terminée! Nous devons maintenant nous rendre à la station centrale d’autobus pour y acheter nos billets. Nous arrivons avec pas mal d’avance, et devons attendre environ trente minutes avant que notre autobus n’arrive et qu’on puisse y embarquer. Ce dernier est particulièrement moderne par rapport à celui qui nous avait conduit de Nanyang à Zhengzhou. Les sièges sont larges, et l’espace devant nos jambes est remarquable.

Je ne sais pas si c’est la fatigue, mais Henning et moi passons une bonne partie du trajet à rire aux larmes (surtout moi, prise d’une série de « fou-rire »). Je pense que c’est surtout la réaction de Henning face à l’homme assis derrière lui qui mange ses noix en faisant un bruit infernal. De nous deux, je suis celle qui perd le plus souvent patience dans des situations parfois désagréables. Par exemple, les gens qui parlent fort sur leur téléphone portable, ceux qui me dévisage sans aucune retenue, etc. Mais aujourd’hui, je découvre pour la première fois depuis que je l’ai rencontré (oui-oui, depuis février 2004!) ce qui peut rendre Henning fou en moins de quinze secondes.

« Peanut-munching Chinese » comme il les appelle. Les chinois qui, plutôt que de manger leur noix, les mâchouillent la bouche ouverte pendant deux minutes entières pour chaque noix. Il me dit indigné :

- Pourquoi, ô POURQUOI est-ce qu’il doit mastiquer ses noix ainsi?!? Habituellement on enlève la coquille avec ses doigts et non pas avec sa bouche, et ensuite, après deux ou trois mastications tu l’avales! Voyons-donc, pas besoin d’en faire une purée en plus de le faire en ouvrant la bouche pour s’assurer que TOUT LE MONDE en connaisse la consistance!!!!!!!!!!!!!!

Il hurle presque en me disant cela, et il me le répétera aux dix minutes pendant quatre heures. Je lui dis qu’à force de me le dire, il devient presque aussi fatiguant que l’homme qui mange ses noix.

- Non mais t’as vu, il a un sac d’un kilo de noix!!!!!!!! Ça va durer TOUT LE TRAJET!!!!!!!!

Un peu plus tard, il me dit :

- Tu sais, si je cachais un secret d’une importance phénoménale, que j’étais James Bond et qu’on voulait me faire parler, on n’aurait qu’à m’enfermer dans une salle avec cet homme aux noix et je parlerais en-dedans d’une minute, c’est garanti.

Je lui suggère alors d’écouter de la musique avec son MP3, mais quelques secondes après avoir enfoncé ses écouteurs sur ses oreilles, il me fait des gros yeux et me dit :

- Je l’entends! Je l’entends quand même!!!! Il va me rendre fou!!!!!!!

Étrangement, moi, ça ne me fait pas un pli.

- Mado, j’ai des fantasmes très violents pour l’arrêter de manger ses noix. Je crois que je suis sadique. J’ai des pulsions, c’est incroyable! Je vais le tuer.

Oui-oui, un peu de contrôle mon amour, plus que deux heures trente de trajet...

- Aaaaaaaaaaaarghhhhhhhhh!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Mais il tient le coup. Je le félicite alors qu’on s’apprête à débarquer de l’autobus et qu’il ne tente pas d’étrangler l’homme aux noix qui, pour couronner le tout, le bouscule en sortant du véhicule. Il me regarde et je vois un éclair de folie dans ses yeux, mais je l’attrape par le bras et le calme d’un regard qui dit « ça ne vaut vraiment pas la peine. »

Nanyang. Nous voici de retour. Le chauffeur de taxi veut connaître notre pays d’origine. Ce n’est pas le premier, et ce ne sera certainement pas le dernier. À chaque fois qu’on dit Canada et Allemagne, et les chauffeurs nous jettent un regard perplexe via le rétroviseur, qui semble vouloir dire qu’ils ne sont plus certains si nous sommes un couple ou non. Je crois que les relations intercontinentales sont très rares à Nanyang.

Nous arrivons enfin devant l’entrée du campus. Nous parcourons à pied la distance entre l’entrée et notre appartement (quelques minutes, pas plus que dix). Nous ouvrons notre porte et constatons avec découragement que nous avons laissé un vrai bordel derrière nous en quittant Nanyang le jour précédent. La laveuse, table à manger, les fauteuils et le sofa, la table basse, le meuble de télévision ainsi que nos chaises de cuisine, tous ce barda s’entasse dans le salon et il nous est presque impossible de traverser le couloir menant à notre chambre et au bureau.

Nous nous promettons de terminer le ménage d’ici le lendemain... mais il nous faudra un autre deux jours complets avant d’y arriver. Et encore là… Le jour où l’on verra dehors au travers nos fenêtres (elles sont quasi opaques tellement elles sont crasseuses), que Adam s’occupera d’exterminer les nombreux nids d’araignées incrustés dans les portes vitrées du bureau (du côté extérieur, fiou!) et enfin que les quatre pouces de saleté accumulées sur le balcon seront nettoyés et qu’on pourra voir le béton à nouveau, je considérerai que l’état de notre appartement approche un niveau décent de propreté. Ce n’est quand même pas être « freak » de ménage d’exiger de telles choses, du moins je ne le pense pas… Ceux qui me connaissent moindrement savent d’ailleurs que ce n'est pas un de mes traits de caractère!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

jeudi 15 février 2007

CHAPITRE 8 - Les examens médicaux

Nous prenons d’abord un taxi jusqu’à la station d’autobus de Nanyang. Nous arrivons peu de temps avant le départ, mais parvenons tout de même à acheter des billets pour nous rendre à Zhengzhou. Nous réussissons mêmes à avoir une place à l’avant de l’autobus, ce qui est non seulement favorable aux jambes de Henning mais aussi à mon problème de mal des transports.

Ellen s’endort peu de temps après que l’autobus ait quitté la station centrale, tandis que Henning et moi tentons d’absorber le plus d’information possible sur les rues que nous parcourons au travers le centre-ville avant d’en sortir pour rejoindre l’autoroute.

Contrairement à Changjiang Road (la rue rectiligne aux multiples magasins au format « cube » sur laquelle se trouve l’entrée de notre campus), le centre-ville est bordé de magasins plus ou moins diversifiés (cependant nous détectons beaucoup de magasins de téléphones portables), de restaurants, d’hôtels, d’écoles primaires et secondaires, etc. La ville n’a pas de charme particulier. Elle est fonctionnelle, mais semble trop petite pour contenir toute sa population.


Parmi les nombreuses rues étroites que nous sillonnons débordent des piétons, des taxis, des cyclistes, des conducteurs de « pout-pout » à trois roues, des autobus, des voitures de luxe et des voitures qui parviennent à peine à rouler tellement elles sont endommagées et rouillées. La ville est bruyante, c’est une cacophonie de coups de klaxon, de bruits de frein de vélo qui grinchent et cillent, de bruits de rues et de bâtiments en perpétuelle réparation, de musique de karaoké jouée sur la télévision du bus, de voix des nombreux passagers qui semblent ne pouvoir faire autrement que de crier sur leurs cellulaires, et le bruit du mâchouillement de d’autres passager qui mangent des noix et crachent les coquilles parterre.

Une fois rendus sur l’autoroute, les bruits se calment et on entend un peu moins klaxonner, malgré que la musique de karaoké et les multiples conversations téléphoniques demeurent omniprésentes tout au long du trajet de quatre heures.

Il fait déjà noir lorsque nous arrivons à Zhengzhou. Il est environ 19h00. Nous arrivons à la station d’autobus, et nous attrapons un taxi jusqu’à notre hôtel. C’est un hôtel trois étoiles, très propre à l’entrée, mais toujours un peu plus miteux à mesure que l’on monte les étages pour se rendre aux chambres. Henning dépasse les cadres de porte d’au moins une tête. Nous avons une chambre avec vue sur deux énormes bâtiments en décrépitude (ou serait-ce la phase numéro un d’un projet de rénovation?). Zhengzhou nous semble immense comparée à Nanyang.



Nous allons souper dans un restaurant près de l’hôtel, où Ellen commande différents plats qui nous sont inconnus. Des carottes râpées à l’ail, une soupe au poisson, tofu et fèves de soya, du maïs en grain, des bols de riz blanc, puis enfin une sorte de légume gluant à la sauce ultra piquante. Nous mangeons le quart de ce qui se trouve sur la table (c’est toujours comme ça lorsqu’on va au restaurant avec des Chinois : ils veulent beaucoup de variété sur la table, mais l'on mange rarement plus que la moitié de ce que l’on commande).

Nous passons une soirée tranquille puisque le lendemain nous nous réveillerons tôt pour aller à « l’hôpital ».

Comme de fait, un peu avant 9h00, nous sommes déjà devant l’entrée du fameux « hôpital ». Nous n’avons pas eu à déjeuner puisque nous devons être à jeun pour les prises de sang.

Henning et moi constatons rapidement que le bâtiment qui se dresse devant nous n’est pas un hôpital du tout. Lorsque le taxi s’est arrêté devant ce qui nous semblait être une espèce de désert de poussière, une aire énorme mais vide où traînaient quelques déchets, nous n’avons pas tout de suite comprit que nous étions bel et bien arrivés. De l’endroit où nous a déposé le chauffeur de taxi, lorsqu’on regarde au loin à droite, on aperçoit un bâtiment administratif plutôt petit, où nous subirons apparemment tous nos examens.

- Ceci est un hôpital, un vrai??? demande Henning avec une trace d’inquiétude dans la voix. (Il a une phobie des hôpitaux et des médecins…)

Ellen nous apprend alors que c’est un bâtiment où l’on fait uniquement des examens médicaux qui sont obligatoires pour tous les étrangers qui arrivent en Chine pour y travailler, et pour tous les Chinois qui quittent la Chine pour aller travailler ou étudier à l’étranger. Nous entrons à l’intérieur, et nous devons d’abord nous renseigner à savoir où l’on peut prendre les photos qui doivent être apposées sur le formulaire d’application.

L’homme derrière la baie vitrée dans l’entrée nous ordonne de ressortir de la bâtisse et de nous rendre plus loin à l’extérieur, de marcher tout droit pendant un temps dans le champ de poussière et tourner à droite… Nous suivons ses instructions, puis après environ dix minutes de marche, un magasin surgit de nulle part à notre droite. Il s’agit de l’endroit où nous devons nous faire photographier.

Je passe la première, Henning ensuite. La dame n’arrive pas à le photographier… Le tabouret est trop haut, le trépied trop petit. Elle improvise et fini par prendre la photo. Une fois que nous les visionnons sur l’ordinateur, Ellen s’exclame en nous voyant « aïe, c’est horrible! ». Elle tend sa clé USB à la « photographe » et lui fait imprimer des copies de photos que nous lui avions envoyées avant d’arriver en Chine, des photos requises pour notre application en tant que professeur d’anglais. J’avoue que j’étais pas mal mieux habillée et peignée, de même pour Henning. Mais qu’est-ce qu’on s’en fiche de quoi on a l’air! Ce sont uniquement des photos pour un maudit formulaire qui finira dans le fond du tiroir d’un fonctionnaire quelconque!

Nous retournons à la bâtisse principale, où nous devons remplir une dizaine de formulaires différents (à peu près le nombre correspondant à la quantité d’examens que nous devrons passer…) Une fois les formulaires remplis, Ellen doit régler la facture puis nous pouvons enfin commencer nos examens.

Tous les professeurs étrangers travaillant au NIT ont dû passer des examens médicaux à Zhengzhou. Ils nous avaient préparés à ce qui nous attendait, mais il fallait vraiment le voir pour le croire.

J’ai l’impression que nous sommes dans une course à obstacles, et que chaque étape passée nous rapproche de la ligne d’arrivée. Pourtant, il n’y a pas de prix à gagner, simplement, les gens (autant les patients que le personnel) courent partout, sont pressés, son nerveux, on palpe une sorte d’électricité dans l’air.

Les divers patients courent littéralement d’une pièce à l’autre, et le personnel de l’institution nous pressent constamment d’un « dépêchez-vous, dépêchez-vous! » peu importe la nature de l’examen que nous devons passer.

Ellen nous pousse d’abord dans la salle des prises de sang. Deux femmes sont armées de seringues et attendent que l’on s’asseye pour nous piquer. Je m’assure que l’aiguille est stérile (j’attends que la dame ouvre un sachet neuf devant moi). C’est une aiguille attachée à un minuscule tube qui lui se rend directement dans une éprouvette. Henning est assis à côté de moi, mais avant que la dame ne le pique, il retire vivement son bras en s’écriant « wooooooooh! ». La dame pousse un petit « oh! » et éclate de rire. Elle avait oublié de changer d’aiguille… Hummmmmm. Elle ouvre un nouveau sachet.

Les deux dames nous nettoient rapidement le pli du bras avec un coton-tige trempé d’iode. Je me fais piquer, Henning aussi. Nous regardons le sang remplir l’éprouvette, puis quand c’est fini, elles appuient un autre coton-tige sur l’endroit qu’elles ont piqué et nous chassent de nos sièges avant même d’avoir eu le temps de ramasser nos manteaux. Elles n’ont jamais changé de gants, et on se doute que c’était sûrement les mêmes pour les cent patients précédents et que ce seront les mêmes pour les cent prochains…

Ensuite, c’est le temps de la radiographie des poumons. Une chance, ce n’est pas un réacteur nucléaire rescapé d’un sous-marin soviétique tel qu’anticipé par Henning, mais bel et bien une vraie machine comme dans nos hôpitaux canadiens. Cependant, on ne requiert pas que l’on retire nos manteaux, on nous permet de garder tous nos vêtements, nos lunettes et bijoux… J’insiste pour enlever mon manteau, mes boucles d’oreilles, mes épingles à cheveux, et, sous le regard horrifié du technicien, ma brassière! Non mais franchement, ça vaut quoi une radiographie comme ça! Ils ne nous mettent évidemment pas de protège-cou en plomb… Que puis-je dire?

On nous chasse ensuite à l’intérieur de la salle où l’on nous pèse, nous mesure et où l’on prend notre température (c’est une machine incrustée dans le plafond au-dessus de la machine qui mesure le poids et la grandeur). On procède également à un examen de la vue. Cet examen des yeux se déroule comme suit : le « médecin » regarde mes lunettes et me demande « avez-vous un problème de la vue? ». Je ris un peu et répond avec un sourire en coin « j’ai une faiblesse pour les accessoires et suis une victime de la mode, c’est pourquoi je porte ces lunettes! ». Il reste de marbre. « Euh, erhem, en fait non, je suis myope. »

Il coche ensuite toutes les cases qui indiquent qu’il a examiné ma glande thyroïde, mon dos, mon abdomen, mes oreilles, et ainsi de suite, alors qu’en vérité il ne s’est jamais approché à plus de un mètre de mois. Ils sont très pointilleux ces "médecins"!

Le prochain examen, c’est la prise de pression et du pouls. Je suis maniaque et dépose mon bras non-perforé (et qui n’a pas de band-aid) dans la machine. Je crois que cet examen est le plus authentique de tous. Le bandage qui enrobe mon bras le serre de plus en plus fort, puis se relâche doucement. Pendant ce temps la dame dépose son stéthoscope sur moi et prend mon pouls.

Ellen nous entraîne ensuite dans la salle de l’ECG. Cette technicienne est la plus folle de tout le personnel. Elle me crie en chinois, couche-couche-couche là! Lève-lève!!!! Lève quoi??? Oh ma jambe? Ah non, lève mon pantalon! Okay-okay, pas besoin de crier! Je relève ma manche, mon chandail, etc. Elle frotte les endroits exposés d’un liquide froid avant d’y apposer les têtes de nombreux câbles tels des tentacules de pieuvre. Ensuite elle me pousse presque en bas de la table d’examen et je me rends au-dehors pour avertir Henning de se méfier de cette folle. Il prendra encore plus son temps pour enlever son manteau et déposer son sac sur la chaise. J’entends la technicienne lui crier après…

Prochain examen, l’échographie de l’abdomen. La dame me chatouille les côtes et je pouffe de rire. Elle me regarde stoïquement et presque qu’avec reproche.

On termine notre course avec l’examen du pipi. C’est tellement ridicule. Le technicien ouvre un tiroir poussiéreux et en retire deux minuscules coupes de plastique mou, non stériles. Quelques chariots sont déjà pleins de coupes de pipi remplies à raz le bord, entassées les unes contre les autres. Il déplace les chariots pleins pour faire de la place pour un nouveau chariot vide, se faisant il renverse le pipi des coupes trop pleines dans les coupes voisines. Wow.

Je me rends à la toilette des femmes (passe par un couloir rempli d’hommes chinois qui me regardent avec curiosité). Je m’étais préparée à ce test. J’ai apporté mon contenant de Purell ainsi que mon bidule pour faire pipi debout, vendu par une dame au magasin La Cordée à Montréal. C’est génial, surtout pour les femmes qui font de l’escalade ou autres sports en plein-air, ou pour les femmes qui voyagent et doivent parfois se soulager dans des endroits particulièrement insalubres. J’ai du « visou », ne renverse rien, jusqu’au moment où j’ai fini de me boutonner et que la p’tite tasse molle cède un peu sous le poids de son contenu et que j’en renverse sur mon jean… J’avais si bien fait ça, et me voilà souillée!!!! Je sors mon Purell de mon sac, me nettoie les mains, tente du mieux que je peux de camoufler mon dégât sur mon pantalon, puis je retourne dans le couloir toujours rempli d’hommes qui regardent mon pipi, que je vais rapidement (le plus rapidement que me permet cette maudite coupe de plastique instable) poser sur le chariot vide vis-à-vis le numéro dix-neuf.

Je n’en reviens pas. Cet établissement est un cirque qui emploi une bande de clowns. Cette tournée médicale représente un vrai coup de théâtre.

Mais c’est enfin fini. Nous pouvons nous enfuir de cet endroit damné. Je suis à la fois frustrée et morte de rire d’avoir eu à subir un tel manège alors que les résultats ne seront probablement même pas analysés!

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 7 - Le grand ménage

Nous avons donc soupé en compagnie de Clark et de Jason. Le restaurant se trouvait assez loin du campus alors nous avons pris un taxi pour nous y rendre. Il s’agissait d’un restaurant de ravioli chinois. Nous y avons commandé des « jiaozi » (le nom chinois de ce plat) de différentes variétés. Ces ravioli sont souvent mangés avec du vinaigre noir, et certains aiment y ajouter du « la jiao » (une pâte de piments forts très épicée) pour rehausser le goût. Ceux qui ne sont pas habiles de leurs baguettes risquent de s’éclabousser en échappant des raviolis dans le petit plat de vinaigre où l’on doit normalement les y tremper (oui, ça m’est déjà arrivé)…

C’est Jason qui a monopolisé la conversation. Il a vingt-deux ans, mais parle comme s’il avait vécu un siècle et demi, et son sujet préféré est sa propre personne. Il a tout vu, tout vécu, tout essayé, et sait tout à propos de tout. C’est absolument fascinant de l’écouter parler, même si ce n’est que pour s’étonner du débit de ses paroles, de son ratio de mots prononcés par minute. À en croire ses propos, il est polyglotte (il parle anglais, espagnol, chinois, français, et polonais), et il a visité presque toute l’Europe, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique, l’Asie, bref, le monde entier. Cependant, moindrement qu’on lui pose des questions sur ses aventures, expériences ou connaissances, tout devient flou et il change abruptement de sujet.

Au cours du repas, j’ai plutôt tenté de faire parler Clark, qui semblait très extraverti pour un chinois (décidément, je suis forte sur les jugements de valeur et le renforcement des stéréotypes...), mais avec Jason qui déversait ses anecdotes en mode continu, j’ai réalisé qu’il nous faudrait plusieurs autres rencontres seuls à seuls avec Clark pour pouvoir en apprendre plus sur sa personne.

Une fois le souper terminé, Jason et Clark nous ont emmenés au « Wandro », un petit magasin où l’on retrouve un peu de nourriture ainsi que des produits ménagers et quelques vêtements. Une sorte de minuscule Maxi & Cie. Ce magasin est très pratique, surtout de par le fait qu’il se trouve directement en face de l’entrée de notre campus. Nous y avons donc acheté quelques provisions essentielles (papier de toilette, produits de nettoyage, serpillère, balais, etc.), puis nous sommes rentrés « chez nous ». Nous n’avons pas trop tardé avant de nous coucher car nous étions vraiment épuisés en raison de nos heures accumulées de voyagement ainsi que du décalage horaire.

Ce matin, nous nous sommes levés très tôt. La nuit était courte, mais reposante. Le décalage horaire nous a temporairement transformés en « lève-tôt ». Nous avons grignoté des restes de pain et de jujubes pour déjeuner (miam!), et un peu plus tard, Jason est venu cogner à notre porte (ce qu’il fera désormais presque quotidiennement). Malgré sa façon maladroite de communiquer avec les autres en ne parlant que de lui-même, il se montre très généreux (il nous apporte du café Starbucks et des biscuits des « girl guides » pour nous souhaiter la bienvenue en Chine). Des denrées excessivement rares dans ce coin de pays.

Je sens que Jason est extrêmement insécure, mais qu’il tente de le cacher derrière son attitude de verbomoteur extraverti. Au cours des jours qui suivent, nous verrons qu’il est très seul et particulièrement soucieux de ce que les autres pensent de lui. Nous nous rendrons également compte qu’il a été quelque peu ostracisé par les autres professeurs étrangers depuis qu’ils sont tous arrivés en même temps à Nanyang en août 2006. Tous lui reprochent sa manière d’être et son attitude « trop américaine ». C’est difficile de ne pas le juger comme étant « typiquement américain », surtout quand il se met à énumérer tous ses préjugés par rapport aux autres cultures et qu’il commence presque toutes ses phrases par « Well, in America… » ou « I really love my country because… » ou encore « I owe so much to my country because… ». J’en ai moi-même des hauts-le-cœur, mais Henning me fait remarquer qu’il serait insensible et méchant de lui tourner le dos comme les autres l’ont si peu subtilement fait simplement parce qu’il est fatiguant. En effet, Jason est extrêmement fatiguant, mais il est malgré tout très gentil.

Une fois Jason reparti, Henning et moi décidons de nous attaquer à la crasse omniprésente qui ronge notre appartement, et nous entamons un grand (TRÈS GRAND) ménage, qui ne prendra fin que plusieurs jours plus tard. Nous ne savons pas exactement par où commencer. Nous décidons enfin de nettoyer la chambre à coucher en premier, c’est notre priorité puisque c’est là que nous dormons. Nous époussetons, balayons, passons la serpillère une première puis une deuxième fois, et puis nous recommençons ce cycle puisque la chambre nous paraît toujours presque aussi sale. Nous n’avons même pas le temps de terminer cette pièce en une seule journée, la froideur et l’humidité empêchant le plancher de sécher rapidement.

Nous entamons donc les autres pièces, mais ne cessons de découvrir des recoins de l’appartement qui nécessitent eux aussi d’être nettoyés. Nous commençons une chose, puis sommes distraits et en commençons une autre.

Ce manège continue le lendemain. Pendant l’avant-midi, les deux professeurs français qui habitent au troisième étage viennent nous rendre visite. Ils nous suggèrent d’interchanger le bureau et la chambre à coucher, car le bureau est beaucoup plus petit et donc beaucoup plus facile à chauffer. Bonne idée. D’ailleurs, le bureau sera l’endroit où nous passerons la plus grande partie de notre temps, alors nous pourrions bénéficier de plus d’espace que dans la chambre à coucher.

Pour faire le changement, nous devons absolument démonter les lits au complet, puis les bureaux en partie. Les cadres de portes sont étroits, et le corridor entre les deux salles l’est également. Nous commençons par démonter les bureaux, puis une fois la salle vide, nous la nettoyons de fond en comble avant d’y apporter les deux lits. C’est en démontant les deux lits que nous découvrirons le pire de ce que nous cache cet appartement.

Sous les lits, on devine de nombreuses épaisseurs de saleté. Dans la cavité sous la base des lits de bois sont tissés de nombreuses toiles d’araignée, dans lesquelles sont emprisonnés des « mottons » de poussière, des cendres, et des bibittes mortes (pour la plupart…). Maintenant que les bases sont démontées, nous n’avons plus à deviner la poussière sur le plancher en dessous des bases, il y a en effet une quantité phénoménale de cendres, de « botches » de cigarettes, et sous l’un des deux lits, un paquet de condoms utilisés! Yark!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Nous nous empressons de tout balayer, ramasser et jeter (nous mettons d'abord des masques pour mieux affronter la poussière), puis nous lavons le plancher trois fois de suite, jusqu’à ce que l’eau que nous frottons sur le plancher cesse d’être noire dans la chaudière et devienne « claire ».

La chambre devenue bureau est enfin « propre ». Mais plus tard, nous y découvrirons d’autres recoins à nettoyer, et le ménage sera à recommencer! (Il s’agit entre autre des filtres à l’intérieur du chauffage, recouverts de tellement de poussière que nous respirions inconsciemment depuis déjà une semaine).

Avec deux pièces sur cinq de propres, je commence à mieux voir le potentiel de l’appartement (décelé par Henning dès notre arrivée!). Il est relativement spacieux, et pourrait même devenir confortable (à condition qu’on arrive à le chauffer!). Cette journée-là, alors que l’appartement est encore sans-dessus-dessous et que le ménage est loin d’être achevé, nous devons tout arrêter et nous préparer à repartir pour la capitale du Henan, Zhengzhou.

En effet, Ellen doit nous emmener à la capitale passer des examens médicaux. Nous avons déjà passé nos examens médicaux au Canada pour obtenir nos permis de travail, mais nous devons repasser ces même examens en Chine, cette fois pour obtenir la carte de résident étranger (qui nous permettra de rester légalement en Chine, d’y travailler et d’y voyager ainsi que de pouvoir entrer et sortir du pays à notre guise). Je demanderai à Ellen pourquoi nous devons repasser ces examens, serait-ce parce que le gouvernement chinois ne fait pas confiance aux résultats obtenus à l’étranger? Oui, peut-être me répondra-t-elle. Mais Henning et moi en conclurons que ce n’est qu’un des nombreux rouages de la monstrueuse machine administrative chinoise, une autre façon pour le gouvernement de donner des emplois à des chinois trop nombreux, ainsi qu’une manière d’imposer son autorité et de démontrer son pouvoir centralisateur.

L’économie de marché a été introduite avec succès en Chine et le niveau de vie de plusieurs chinois a été considérablement amélioré. Certains citoyens se sont même vraiment beaucoup enrichis au profit du capitalisme. Mais le fait que tout, tout, tout semble y être règlementé et contrôlé par le gouvernement nous rappelle constamment que nous sommes malgré tout dans un pays communiste. Personne n’échappe aux griffes administratives du système chinois, que l’on soit Chinois, ou pas.

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 6 - Le 2101, havre de poussière, de moisissure et de bibittes mortes

Le chauffeur nous laisse devant notre immeuble, il est 17h30. Adam, l’homme qui gère l’immeuble de notre résidence (où résident tous les professeurs étrangers) nous accueille de son anglais cassé et nous fait entrer dans notre appartement, qui fait face au sien sur le premier étage. Il fait extrêmement froid, peut-être même plus que dehors, et c’est très, très crasseux. Il nous dit, tout souriant :

- Nous avons tout nettoyé pour votre arrivée!

Ah oui? Ah bon. La première chose qui nous frappe est l’odeur de cigarette que l’on respire à plein nez. C’est étouffant. Adam nous fait visiter chaque chambre. Il nous montre d’abord la cuisine, première pièce à gauche en entrant, qui est minuscropique, avec une grosse bonbonne de propane qui alimente les deux ronds qui nous serviront de poêle. De la moisissure jonche le sol, le plancher est mouillé, le plafond est gris mais on devine qu’il a déjà été blanc. Certaines portes des petites armoires sont sorties de leurs gonds et pendouillent misérablement.

Il nous montre ensuite le salon, qui est assez spacieux mais plus sale encore. On voit à peine la couleur originale du plancher. Les meubles sont tous couverts de poussière noire et de cendres. Notre salle de bain : un espace de 1,5m par 2m où cohabitent douche/chauffe-eau/comptoir/évier et trois prises de courant. Il y a également de la moisissure sur le plancher, et ça sent excessivement mauvais, comme dans les égouts.

Notre chambre à coucher empeste la cigarette, mais aussi la poussière. Quand on sent la poussière aussi distinctement, c’est qu’il doit y en avoir plusieurs couches… Nous le constaterons le lendemain à la lumière du jour. Adam nous pointe les couettes sur les deux lits simples et s’exclame :

- Nous avons même acheté des nouvelles housses de couette pour vous, un vrai luxe!

Non vraiment? Trop gentils, vous n’auriez pas dû…

Il nous montre ensuite notre bureau, où l’on retrouve deux tables et deux ordinateurs encore à moitié emballés. C’est la pièce la plus « propre », et tout ce qui s’y trouve semble neuf. Dès les minutes qui suivent, nous avons notre propre connexion Internet, Adam nous a donné deux adresses IP qui nous permettent de nous connecter au réseau du campus. Je suis un peu déroutée par le spectacle qui s’offre à mes yeux dans notre nouveau « chez nous », mais je suis tellement heureuse d’avoir accès à Internet dès notre arrivée et de pouvoir entrer en contact avec ma famille et mes amis que j’en oubli presque l’état de l’appartement.

Adam nous laisse en paix ainsi qu'Ellen, mais nous sommes rapidement surpris par Jason, le professeur américain, qui a décidé de venir accueillir les nouveaux venus accompagné d’un ami chinois. Il voit l’appartement et s’exclame :

- Wow, ils ont vraiment torché votre appart avant votre arrivée, si vous en aviez vu l’état il y a trois jours… terrible!

Si c’était sale avant, je ne peux même pas m’imaginer la scène en connaissant l’état présent de notre demeure. On dirait qu’un ouragan de fumée, de poussière et de cigarette est passé dans toutes les pièces (plus d’une fois).

Jason nous offre de souper avec lui et Clark (nom anglais de son ami chinois) pour notre premier repas à Nanyang. Il suggère de nous emmener dans un restaurant de ravioli chinois. Nous nous donnons rendez-vous pour dans quelques minutes, le temps de déposer nos sacs et de nous rincer le visage.

Une fois seuls dans l’appartement, Henning et moi nous regardons avec un air quelque peu abattu.

- On y détecte quand même un certain potentiel… me dit-il sans trop savoir s’il doit rire ou non.

- Outre les nombreuses couches de crasse, les taches sur les murs, l’odeur de poussière, de cigarette et d’égouts, certes, un vrai palace! m’exclamai-je avec un petit rire forcé.

Est-ce normal de déjà vouloir plier bagages et rentrer chez moi? Ne suis-je pas la grande voyageuse qui n’a peur de rien et qui rit face à l’adversité? Où est donc partie cette fille? Je ne reconnais pas celle qui se tient au milieu de la chambre à coucher, les épaules recourbées, vidée de toute volonté ou d’énergie, avec les traits tirés, de la tristesse et même de la peur dans les yeux. Je me dis que le décalage horaire et les nombreuses anicroches survenues depuis l’arrivée (et même avant!) ont eu raison d’elle. J’espère que l’autre reviendra.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 5 - Nanyang la « laideronne »

Nous longeons une rue rectiligne bordée de petits magasins de bric-à-brac entassés les uns contre les autres, tous quasi identiques. Ce sont des petits cubes qui contiennent plus que ce qu’ils en sont capables, autant d’un point de vue matériel qu’humain (parents, grand-parents, enfants, cousins, cousines, et ainsi de suite, on devine des familles entières qui y travaillent et y vivent). Le matériel déborde de ces cubes pour aller s’étaler sur l’asphalte du trottoir, comme une bouche qui a vomit le trop-plein de l’estomac.

J’ai l’impression de visionner un film en noir et blanc (ou plutôt en brun et gris) tellement c’est sale partout. Les rues sont sales, les magasins sont sales, les gens sont aussi brun et gris que le ciel et la terre. Il y a des déchets partout. Nanyang, le dépotoir. Dans la rue, les vélos, les taxis, les voitures, les chariots, les motocyclettes, les gens, tous se côtoient, se déplacent en s’entrecroisant, sans jamais suivre une ligne droite, sans jamais conduire à l’intérieur des voies leurs étant réservées. Je regarde par la fenêtre en silence, puis Henning regarde lui aussi sans rien dire, admirant cette danse maladroite où, malgré les pas compliqués d’une choréographie qui semble plutôt improvisée, les danseurs valsent et valsent, sans (miraculeusement) jamais se heurter les uns aux autres. C’est le chaos total, pourtant c’est harmonieux.

On dirait que la rue que nous longeons n’a pas de fin. C’est Changjiang Road, la rue où se trouve l’entrée du campus principal de notre université. Je m’attends quelque peu à voir le « paysage » changer, j’attends de découvrir le centre-ville, mais il n’y a que des petits magasins, des petits cubes partout. Puis soudain, la cordée de magasins est interrompue par une large porte gardée d’hommes en uniforme, ce qui nous indique l’entrée du campus. Le véhicule fait un virage abrupte pour y pénétrer, manquant de renverser une vielle dame sur son vélo (où est également assis ce qui est sans doute son petit-fils).

Cette première impression de Nanyang est brève. Le soleil ayant déjà commencé à se coucher, notre vue du campus est presque nulle. La pénombre surplombe les environs, et je me dis que nous en apprendrons plus sur Nanyang et notre campus un autre jour.

© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 4 - L’attente, parfait pour le temps des révélations

Nous ne pouvons faire autrement que de nous promener dans l’aire d’attente, s’asseoir, parler, marcher, se rasseoir, parler, lire…

Je regarde ma montre à tous les cinq minutes en pensant que ça doit faire au moins vingt minutes que je n’ai pas vérifié. On dirait vraiment que l’aiguille des secondes de ma montre n’avance pas, même qu’elle recule!

Henning et moi décidons de poser des questions à Ellen sur ce qui nous attend à Nanyang. Et nous apprenons des tas de choses inattendues. Par exemple, une des premières choses qu’Ellen nous annonce c’est que je n’enseignerai pas sur le campus principal, et que je n’enseignerai pas à des adultes, mais Henning lui sera enseignant sur le campus et il aura des étudiants universitaires. Mais alors, moi, je serai où???

Semble-t-il qu’on veut me mettre dans un bâtiment affilié au NIT qui se trouve au centre-ville de Nanyang (qui n’est pas proche du campus principal) et que les étudiants ont environ 14-15 ans et je serai leur premier professeur étranger. Leur niveau d’anglais est apparemment très sommaire…

Wow. Comme je suis ravie d’apprendre cette nouvelle après 28 heures de voyagement. Faut croire que les choses ne vont vraiment jamais tel que prévu en Chine. C’est vraiment un fait, c’est inscrit dans le destin. En Chine, les choses simples deviennent compliquées, point à la ligne.

Je fulmine à l’idée d’être expatriée du campus où tous les autres professeurs étrangers enseignent. L’idée de devoir me faire conduire à mes cours deux fois par jour au minimum, d’être prise dans la folle congestion routière du centre-ville sans la possibilité d’avoir accès aux ressources technologiques du campus (laboratoire de langues, télévision pour montrer des extraits de films, etc.) et d’enseigner à des adolescents me traumatise. Mais Ellen ne peut me fournir plus de détails, elle ne sait pas grand chose de ma position. Plutôt que de m’énerver le pompon, je me dis d’attendre d’avoir tous les détails et on verra après. C’est la Chine après tout, rien n’est jamais défini.

Henning et moi tentons de savoir combien d’heures nous enseignerons par semaine, mais rien à faire, Ellen n’est au courant de rien. Seule « certitude », on ne devrait pas enseigner plus de dix-huit heures par semaine. C’est d’ailleurs ce que stipulent nos contrats.

Nous questionnons Ellen à savoir si nous serons bel et bien payés pour le mois de février malgré nos altercations récentes survenues à ce sujet avant notre arrivée en Chine. Pour ceux qui ne sont pas au courant, notre contrat mentionne que nous avons droit à des vacances payées tout au long de l’année, tant et aussi longtemps que nos dates de début et de fin du contrat couvrent les périodes concernées. Étant donné que notre contrat commence officiellement le 1er février et prend fin le 31 janvier de l’année suivante, nous sommes supposés être payés pour douze mois de travail, même lorsque nous n’enseignons pas.

Malgré nos nombreuses tentatives d’obtenir les dates de début et de fin de chaque semestre universitaire, nous n’avons jamais été en mesure d’obtenir de détails concrets. Ainsi, nous savions qu’il n’y aurait pas de cours au mois d’août, et qu’il y avait des jours de congé en février à cause du Nouvel An chinois. Mais à la dernière minute (une semaine avant notre départ), Ellen nous a écrit pour nous annoncer que c’était le « winter semester break » en février et qu’il n’y avait aucun cours jusqu’au début du semestre suivant (début mars), et que par conséquent, nous ne serions pas payés pour cette période.

Nous avons répliqué qu’il était inacceptable de briser la clause du contrat à propos des vacances payées, et que si le NIT était pour tenter de nous en passer des vertes et des pas mûres, il fallait oublier la relation de confiance entre nous et leur établissement et qu’ils ne comptent pas sur notre coopération. Finalement, Ellen nous a répondu en disant qu’il y a avait eu un malentendu à propos des dates du contrat, qu’elle n’avait inscrit le 1er février que pour accélérer les démarches pour obtenir nos permis de travail et rien d’autre, mais que c’était de sa faute de ne pas nous avoir expliqué tout cela.

En effet. Ainsi, elle a affirmé que nous serions payés pour le mois de février, cependant, nous aurions à reprendre les heures correspondant au salaire mensuel (donc environ 80 heures) au cours de l’été en entraînant d’autres professeurs dans le cadre d’un programme spécial. Nous avons répondu que non, les conséquences de son erreur n’étaient en aucun cas notre responsabilité et que nous n’avions pas à écoper des conséquences de telles erreurs. De toute façon, nous lui avons dit que nous avions des plans pour l’été (deux mariages!), alors pas question de rattraper des heures de travail à ce moment-là… En temps normal, nous aurions été plus conciliants et compréhensifs, mais nous n'avons pas un sous dans nos comptes de banque respectifs et sans salaire pour le mois de février, nous ne pourrons survivre...

Elle n’a jamais ré-abordé le problème, et depuis, nous ne savons pas ce qu’il en est. Nous l’avons questionné à savoir si nous serions bel et bien payés pour le mois de février, et voici ce qu’elle a répondu :

- Avez-vous apporté les copies du contrat tel que nous vous l’avions demandé? Nous en aurons de besoin à l’avenir pour la paperasse au bureau des affaires étrangères.

Hummmmm.

Depuis, nous n’avons pas eu la chance d’en reparler, mais nous n’avons certainement pas dit notre dernier mot.

Pendant le reste du temps passé à l’aéroport, Ellen nous a parlé des autres professeurs étrangers, de son emploi au NIT, de son mari, et nous lui avons parlé de nos vies respectives, de nos familles, de nos études, etc.

Nous avons eu des moments de tension par rapport au contrat et de nos tâches en tant que professeurs d’anglais, mais autrement, nous avons eu des échanges polis et courtois.

Enfin, 13h30 est arrivé, mais le vol lui n’est pas arrivé. Il était en retard et n’arriverait pas avant 14h30. Une heure de plus, au point où l’on en était rendu, on s’en foutait. Je me suis dit pour me réconforter que c’était la faute de nos bagages… Le vol était retardé car il ne pouvait partir sans nos valises! Le reste de l’attente s’est passée un peu comme si on était en transe. Je me suis allongée sur trois sièges dans l’aire d’attente et je me suis endormie ainsi, sous les regards inquisiteurs de mes voisins de siège.

14h30, nous nous précipitons vers les gardes qui surveillent le public, et ils finissent par nous laisser passer et nous nous rendons au carrousel à bagages. Trois ou quatre valises nous passent en dessous du nez, et les voilà, NOS valises! Les trois, presque une à la suite de l’autre. Si elles sont les premières à arriver, c’est bien parce qu’elles étaient les dernières à être rentrées dans l’avion, et ma théorie sur le fait que le vol était en retard à cause de nos valises ne semble plus aussi folle mais peut-être même vraie! Je pleure presque de joie. Notre vie entière pour la prochaine année est contenue dans ces trois sacs. Hallelujah.

Nous retournons à la voiture, dans laquelle le chauffeur s’est rendormi. Il fait tellement froid, je me demande même si ce n’est pas un sommeil éternel causé par de l’hypothermie. Mais non, il se réveille, s’étire, nous aide avec nos valises, et nous partons. En route pour Nanyang!

La voiture est en fait une sorte de mini-fourgonnette version chinoise. Il y a le siège du chauffeur, un autre à côté en avant, puis il y a deux banquettes, une plus courte en avant, et une un peu plus longue en arrière, à laquelle est attaché un siège pliant pour ajouter un passager (qui ne peut pas peser plus de 25 kilos...). Henning et moi nous asseyons collés sur la banquette avant, et regardons défiler le paysage (on dirait surtout des champs de gazon, ou de la terre desséchée), mais le manque de sommeil nous rattrape et nous décidons de dormir. Henning ne rentre pas sur la banquette arrière, même si elle est plus longue, l’espace entre cette dernière et la banquette avant est trop étroit pour permettre à ses jambes de rentrer. Il reste sur la banquette avant, et je me couche sur la banquette arrière. Je m’endors en moins de deux minutes, et ce dans un profond sommeil, jusqu’à ce que je me réveille en sursaut deux heures et demi plus tard alors que le véhicule fait un mouvement très abrupte et que Ellen s’écrie « Zenmeyang!? » en chinois (qui veut dire « qu’est-ce qui se passe?? »).

Henning a également été extirpé de son sommeil par ce mouvement abrupte, et nous nous regardons sans rien dire, avec la même angoisse dans les yeux : le chauffeur se serait-il endormi en conduisant? Nous sommes trop fatigués pour paniquer, puis nous nous rendormons jusqu’à notre arrivée.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 3 - Les bagages… Prise 2.

Il fait « beau » lorsqu’on se lève. Un assez beau ciel bleu, quoique toujours terni par le smog. C’est beaucoup moins pire qu’à Beijing. J’ai un peu mal au dos. Je ne sais pas si c’est dû aux longues heures passées dans l’avion ou plutôt à la dureté de la planche de bois sur laquelle j’ai dormi.

Ellen est dans la salle de bain. Elle se racle la gorge avec beaucoup d’ardeur et de détermination, sans aucun doute pour en extraire les multiples couches de crasse accumulée lors des nombreuses heures exposées à la pollution le jour précédent (et peut-être ceux du reste de sa vie). Nous allons déjeuner.

Deux œufs tournés, aussi bon que ceux de chez nous, avec du choux bouilli à la sauce extrêmement épicée. Merci pour les œufs, non merci pour le choux. Mon estomac ne peut le supporter même si je m’obstine à essayer. Je prends une gorgée du lait en poudre mélangé à de l’eau bouillante qui nous a été servi dans un verre impossible à tenir dans les mains tellement il est chaud. Bof, je vais me contenter des œufs et du jaune coulant et délicieux.

Nous nous rendons enfin à l’aéroport. Mon espoir est empreint de doutes, et je suis toujours habitée de ce sentiment d’inéluctable déception face à mon instinct qui continue à sonner l’alarme. Il me dit presque sournoisement maintenant, « N’hausse pas tes attentes, tu vas voir, le manège continue de tourner, tourner, tourner… ».

Nous arrivons devant la sortie où se trouvent les carrousels à bagages. L’écran annonçant les arrivées indique qu’un vol venant de Beijing aurait dû atterrir à 8h50 ce matin, il y a dix minutes de cela.

Nous nous informons auprès des nouveaux gardes devant la sortie, qui avant de nous répondre prennent le temps de nous zyeuter Henning et moi, animaux de cirque que nous sommes, surtout Henning la grande girafe. Ils disent que seul deux personnes peuvent entrer dans l’aire des carrousels. On me laisse derrière. J’attends. J’attends toujours, encore, j’attends, j’attends. Je trépigne, j’en ai marre d’attendre. Je ne suis pas zen, je n’arrive pas à canaliser mes énergies puis de les transformer en ondes positives et calmes. Je pourrais électrocuter d’une décharge fatale de rage quiconque qui oserait trop s’approcher de moi.

Finalement, Ellen et mon amour de girafe réapparaissent les mains vides, le visage renfrogné pour Henning. Merdouille.

- Not there, no luggage. me dit Ellen d’un air résigné.

Que faire maintenant? Elle hausse les épaules. Mais qu’est-ce qu’ils vous ont dit??? Que les bagages viendront plus tard. Plus tard quand? Avec le vol de 13h30. Il est présentement 9h30. Mais il y a un vol venant de Beijing qui atterrit à 11h30, pourquoi pas celui là? Hummmmm.

Je veux qu’Ellen rappelle le numéro de téléphone qu’on lui avait laissé pour poser des questions sur nos bagages. Je veux qu’elle les fasse jurer que les bagages arriveront bel et bien à 13h30. Je ne crois pas être capable de supporter une autre déception, plus l’angoisse à l’idée que nos bagages ont peut-être été volés entre temps…

Elle appelle, je vois qu’elle n’aime pas me voir aussi désemparée. Elle leur pose les mêmes questions, il semble être impossible d’obtenir une réponse définitive. Je vois clairement qu’Ellen n’est pas enchantée elle non plus à l’idée d’attendre quatre heures avant d’avoir les bagages.

Elle nous regarde et se met à rire.

- Il faut aller voir le chauffeur. Il est déjà de très mauvaise humeur. Il faudra le convaincre de rester. Ne dites rien, je vais lui parler, mais venez au stationnement avec moi.

Le chauffeur, qui piquait un somme sur son siège d'auto, semble résigné. Fiou!

Nous allons nous rasseoir dans l’aéroport. Il n’y a aucun magasins, aucun « Café » pour relaxer. Juste un simili PFK (Poulet Frit Kentucky) à la chinoise.

Encore quatre heures. Ah non, trois heures et cinquante-cinq minutes, quarante-deux secondes, quarante-et-une, quarante…


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 2 - Les bagages... Prise 1.

Je tirerai une leçon de cette expérience. Toujours faire confiance à son instinct. Malgré que j’en étais consciente à cause de mes voyages précédents, au cours desquels mon instinct m’a sauvé plus d’une fois de situations malencontreuses, je me rends compte qu’on oubli vite puisque dans nos vies confortables et réglées par notre quotidien, l’instinct perd son utilité et son efficacité de par le fait de n’être presque jamais interpellé.

Une femme enveloppée dans un manteau de duvet blanc salit par la pollution arrive en courant (il en faut de la détermination pour acheter un manteau blanc en Chine!). Elle ne devrait pas pouvoir passer les barreaux de la sortie pour entrer nous rejoindre où nous sommes, mais elle a quand même réussit. Il s’agit d'Ellen. Nous découvrirons assez rapidement que ce petit bout de femme réussit bien des choses qui paraissent aux premiers abords impossibles.

Ellen est la dame avec qui nous faisions affaire par courriel avant notre départ. Elle est responsable du bureau des affaires étrangères au Nanyang Institute of Technology (NIT), et s’occupe de recruter des professeurs d’anglais à l’étranger. Nous réaliserons rapidement que, malgré une logique parfois impossible à comprendre (et qui peut paraître comme de l’incompétence ou un manque de jugement, mais qui est en fait est de la sagesse et le résultat d'une longue expérience), elle est extraordinaire et d’une aide précieuse, pour ne pas dire indispensable.

Nous lui serrons la main, faisons de brèves salutations, puis tout de suite elle nous presse de la suivre. Nous lui expliquons le problème des bagages… Elle dit « oooooooh, hummmmmm. » Puis elle se précipite vers le garde à la sortie qui a normalement pour responsabilité d’empêcher les gens (trop pressés d’accueillir leurs visiteurs) de pénétrer l’arène des carrousels à bagages (??). Il lui pointe une porte double dans le mur à gauche d’un des carrousels.

Nous nous y précipitons, devons cogner à quatre reprises avec toujours plus d’ardeur avant que l’on daigne nous ouvrir. On retrouve dans cette pièce trois représentants d’aéroport, un petit comptoir, un téléphone et un vieil ordinateur.

Ellen leur explique notre situation en chinois. Mon cerveau, qui m’est désormais inutile pour les prochaines heures, ne capte que les mots « bagages pas arrivés ». Ils se parlent entre eux pendant ce qui nous semble être une éternité. Bla-bla-ci, bla-bla-ça, attendez, montrez-nous vos collants de bagages collés derrière vos cartes d’embarquement.

- Voilà monsieur. Je lui tends les papiers.

- Vous dites trois valises, alors pourquoi il n’y a-t-il que deux collants ici?

- Mais on s’en fiche monsieur, ils ont sûrement mis un collant pour Henning pour sa valise, et un collant pour moi où sont enregistrées les deux autres valises…

- Deux collants, ça veut dire deux valises.

- Non-non-non monsieur, (tabar…), appelez donc l’aéroport à Beijing et vous constaterez vous-même que trois valises sont demeurées sur le carrousel là-bas.

Il regarde ses collègues, échange quelques paroles avec elles.

- Nous ne pouvons pas vous croire sans preuves.

Je me demande s’il a déjà vu de la fumée sortir des oreilles de quelqu’un…

- Monsieur, pourquoi, ô pouquoi inventerions nous le fait d’avoir une troisième valise s’il n’y en avait que deux? Pour voler une valise à quelqu’un d’autre alors que c’est impossible de toute façon???

Je ne dis rien de plus à Ellen pour qu’elle traduise car je sais qu’en bout de ligne, après un peu plus de « niaisage » il finira bien par téléphoner à Beijing. ................ Voilà c’est fait.

- Il y a trois valises à Beijing à votre nom. Décrivez-les moi.

- Biensûr monsieur, deux gros sac-à-dos, un bleu foncé et un vert forêt, puis un sac cylindrique bleu à poignées, ça va, assez précis? On peut vous dire le contenu aussi, la marque des sacs…

- Vous auriez dû passer les douanes à Beijing, tous le monde doit passer les douanes à Beijing, impossible de prendre un vol interne sans passer les douanes avec vos bagages.

- Sans aucun doute monsieur, pourtant, nous voici, sans valises et sans avoir passé les douanes.

J’entends Ellen leur dire que c’est notre faute mais de régler le problème maintenant (même si, en fait, c’est la faute d’Air Canada qui nous a mal informé, ou celle des autorités chinois es qui n’ont jamais dit aux compagnies aériennes internationales que les bagages doivent absolument être récoltés à Beijing avant de se rendre ailleurs…

Encore de la discussion, et puis enfin…

- Okay ça va, c’est réglé… ah non, attendez… Un téléphone est fait, bla-bla-bla en chinois… Bon là ça va.

- Oh oui vous en êtes certains?

- Oui-oui, allez vous-en et nous vous téléphonerons une fois les bagages arrivés, ou sinon présentés vous demain à neuf heures du matin, le vol de Beijing aura atterrit.

Nous embarquons plein d’espoir (et non plein de soulagement) dans la voiture du chauffeur qui nous attendait dehors pendant tout ce temps. Il fait froid et venteux. Nous quittons l’aéroport.

- Alors Ellen, nous restons donc coucher à Zhengzhou puis venons récolter les bagages demain matin?

- Non-non, nous retournons à Nanyang, le chauffeur doit ramasser des nouvelles personnes demain à Nanyang pour ensuite les ramener à Zhengzhou.

Quoi????

- Mais alors, les bagages?

- Oh, hummmm.

Elle parle au chauffeur, ils semblent s’obstiner un peu. Enfin, elle me répond.

- Okay, pas de problème, le chauffeur repassera éventuellement à l’aéroport et prendra vos bagages pour vous, sûrement demain.

- Euh, non. Comment pourra-t-il les reconnaître, et nous ne lui laisserons certainement pas nos collants de bagages, notre seule preuve de l’existence de nos bagages, et s’il les perdait??

- Hummmm.

- Il serait plus simple de rester à Zhengzhou ce soir et régler l’histoire des bagages avant de rentrer à Nanyang, qui est à presque quatre heures de route de Zhengzhou.

Pause. Discussion entre Ellen et le chauffeur. Le ton monte. Chauffeur: « Ching-ching-chang-chang-chaaaaaaang!!! Ching-chang- chiiiiiiiiiiiiiiiing! Aaaaaargh! » Ellen: « Oooooooooh, ching-chang-ching-chang, ching-ching? » Chauffeur: « Aaaaaaargh, chiiiiiiiiiing! ». Et ça continue pendant plusieurs minutes, et on continue de s’éloigner de l’aéroport.

Ellen se retourne vers nous.

- Hummmmm. Vous pourrez revenir mardi (nous somme samedi soir en passant), les bagages seront là et le chauffeur pourra revenir avec vous.

- Non. Nous ne quitterons pas Zhengzhou sans nos bagages, et nous n’attendrons certainement pas à mardi pour les avoir, nous n’avons aucun vêtements de rechange.

- Hummmmm.

- Ellen, on s’en fiche, laisse-nous ici à Zhengzhou, nous prendrons le bus ou le train pour retourner à Nanyang, et voilà c’est tout.

Un autre échange en chinois, et le ton continue à monter.

Espoir. Alors que le véhicule s’apprête à traverser la grande porte symbolisant la sortie du territoire de l’aéroport, il se halte en plein milieu du gros rond point, non loin d’un hôtel.

La discussion en chinois se poursuit. Pause. Ellen entreprend d’appeler plusieurs personnes, reprend son discours du départ à chaque fois « bagages pas arrivés… bla-bla-bla, neuf heures demain matin, bla-bla-bla… ». Elle raccroche. Le manège continue, un autre appel, et encore un autre.

Enfin, après tout ce temps, et après que quelques véhicules téméraires soient passés en flèche à côté de nous en nous frôlant et nous klaxonnant avec reproche, le chauffeur (rallume ses phares) et nous conduit à l’hôtel.

Henning partagera une chambre avec le chauffeur, et moi-même avec Ellen. Les chambres sont couci-couça, les draps semblent plus-ou-moins propres, je m’en fiche tellement (mais teeeeeellement!). Je m’écroule sur le lit toute habillée. Elle ouvre la télévision et entreprend de rattraper les heures de télé-savons qu’elle a manquées au cours des dernières semaines. J’ai beau être morte de fatigue, je n’arrive pas à m’endormir, harcelée par les voix aiguës qui parlent en chinois.

- Ellen, alors demain, nous allons chercher les bagages?

- Oui, nous déjeunerons puis nous irons chercher les bagages.

- Les bagages seront-ils là? Pourquoi je pose cette question? Veux-je vraiment entendre la réponse que je connais déjà?

- Hummmmmmm. Ouais. (rires) J’espère.

Aïe-aïe-aïe. Je me pince le bras. Peut-être me suis-je déjà endormie, que je suis encore dans l’avion qui me mène à Zhengzhou… Non. Je suis vraiment en Chine.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

CHAPITRE 1 - Le départ

26 janvier 2007. Il est 4h45 du matin et l’alarme de mon réveil-matin n’a le temps de sonner qu’une fois avant que ma main ne s’écrase sur le bouton d’arrêt. J’étais bel et bien endormie, mais l’excitation et le stress m’ont empêché de sombrer dans un sommeil profond.

Peu importe l’heure du réveil, Henning a toujours besoin de plusieurs secousses vigoureuses avant de s’extirper de son coma nocturne, mais lui non plus ne semble pas avoir dormi très profondément cette nuit et il se lève docilement.

Nos sacs sont prêts, Henning a fait ses bagages en deux heures la veille, et moi… ça m’a pris toute la soirée (jusqu’à minuit!). Il ne nous reste donc qu’à déjeuner puis partir. Nous réussissons à avaler un bol de céréales (probablement le dernier pour les prochains six mois), puis mes parents nous conduisent jusqu’au « PEToport ».

Ayant eu l’occasion de se séparer souvent dans un aéroport, Henning et moi avons expérimenté avec diverses méthodes de se dire aurevoir. Ce matin, nous optons pour la méthode « short and sweet », la meilleur méthode selon Henning et moi afin d’éviter les émotions trop fortes. C’est comme arracher un band-aid, sur le coup, cela est désagréable, mais à partir du moment qu’il est enlevé, on ne ressent plus aucune douleur.

Mes parents nous laissent donc au débarcadère, nous échangeons brièvement des becs et des câlins, et puis nous disparaissons à l’intérieur de l’aéroport. Ma mère n’a même pas versé de larmes, c’est à peine si elle avait les yeux mouillés! Elle sait trop bien qu’elle ne pourra jamais se débarrasser de nous complètement! Haha

Une fois à l’intérieur de l’aéroport, nous nous rendons au comptoir d’Air Canada, où nous sommes accueillis par deux gentilles préposées souriantes et blagueuses. Malheureusement, Henning et moi ne pourront être assis côtes-à-côtes pendant la section du vol de Montréal à Vancouver. Henning ne peut non plus avoir un siège dans une rangée vis-à-vis une sortie d’urgence. Mais au moins, il se trouve dans la première rangée de notre section, où les parents avec bébés ou jeunes enfants sont assis, et il y a plus d’espace pour ses jambes de cigognes que dans un siège normal. De plus, c’est un siège dans l’allée, alors il pourra s’étirer sans problèmes. Pour ce qui est du plus long vol entre Vancouver et Beijing, nous seront dans des sièges de sortie d’urgence, assis un à côté de l’autre. Merveilleux!

Nous allons nous asseoir à la Brûlerie et tuons le temps d’attente en se bourrant de café et de muffins. Une fois passés la sécurité, nous pouvons nous rendre à notre porte d’embarquement. Henning part trotter dans les magasins se trouver un journal, et pendant ce temps, ma lecture est interrompue par le message qui passe à l’interphone : « Enning Wallmayor, Enning Waaaaaaaallmayor, you are requested to come to gate 3. »

Merde. J’attends de voir s’il réalise qu’on l’appelle, mais il ne se présente pas. Il faut dire qu'ils ont vraiment massacré son nom et qu'il ne se reconnait sans doute pas. Les minutes passent, le message est répété à deux reprises, mais je ne peux laisser nos sacs seuls. Je suis pourtant très proche du comptoir d’où la femme fait son appel. Je regarde l’homme en face de moi, qui semble bien gentil, lui fait signe des yeux et il comprend que je voyage avec la personne interpelée puis il surveille nos choses pendant que je me lève et vais voir la préposée au comptoir.

Cette dernière m’annonce d’un air bête que Henning doit changer de siège car la dame à côté de lui n’est pas à l’aise d’être assise à côté d’un homme. Peu importe la raison, je lui réponds que je vais faire le message à mon copain, qu’il va venir la voir dès qu’il revient. Comme si elle n’avait pas entendu ma réponse, elle me répète ce qu’elle vient de me dire avec les sourcils froncés. L’homme à côté de moi lui dit que ce que je dis c’est que je vais laisser mon copain décider lui-même s’il accepte de changer de siège ou non. Elle se tourne vers cet homme, prends un air encore plus méchant, même un peu dédaigneux, et elle lui dit « first of all, I’m not talking to you, I’m talking to her, and second, mind your own business ». Ouch!

Je ne dis plus rien et je m’en vais tout simplement. Henning revient enfin, va voir la préposée au comptoir, accepte de changer de siège pour celui dans l’autre allée (« same difference »), et puis enfin, nous sommes prêts à embarquer dans l’avion.

Je me trouve dans la même section que Henning, il est dans la première rangée et moi la dernière. Je n’ai malheureusement pas eu de place à côté d’un hublot. Je suis un peu déstabilisée, mais une fois dans les airs, je me rendrai compte que j’ai quand même une bonne vue du dehors lors du décollage. Comme je déteste prendre l'avion!

L’avion semble plein, sauf pour le siège à ma gauche. Malgré ce, Henning ne me rejoint pas car ses jambes ne rentrent pas dans l’espace restreint de ce siège, même s’il pourrait être dans l’allée.

Et puis on décolle! J’ai beau ne pas être à côté de mon amoureux, je suis émue de constater que c’est la première fois que Henning et moi siégeons dans le même avion. Les aéroports étaient nos endroits les plus détestés de tous, mais pour une fois, le départ n’incarne pas la scène d’une séparation déchirante.

Le vol dure cinq heures, il fait un temps superbe au décollage ainsi qu’à l’atterrissage, le trajet fut exempt de turbulence. Rendus à Vancouver, nous mangeons quelques sushis (ce n’est pas un luxe comme à Montréal!), puis nous devons nous rendre à notre porte d’embarquement.



À bord du vol, nous sommes ravis de constater l’espace devant nos jambes et le fait qu’il n’y a que deux sièges, un pour lui, et un pour moi (j’ai mon propre hublot!). Nous lisons, écoutons de la musique, jouons un nombre infini de parties de « cribbage » (que je gagne toutes… ha!) et puis nous mangeons, grignotons du chocolat, des jujubes… Le vol est long, je gèle à cause de l’air qui s’infiltre au travers la porte de la sortie d’urgence, il n’y a pas d’écran dans les sièges devant nous, seul un gros écran en avant de la section où l’image est dédoublée et donne mal à la tête, puis enfin, le siège de Henning ne peut être penché vers l’arrière, il est défectueux… De toute façon, le premier film est très mauvais (Little Miss Sunshine) et le deuxième est en chinois puis il nous est impossible de lire les sous-titres d’où nous sommes assis. Pour le troisième film, ils se trompent et rejouent le deuxième pendant un temps, puis enfin changent pour la suite de « Pirates of the Caribbean », qui est également très mauvais.

La nourriture d’avion peut être surprenante tout comme elle peut être répugnante, et cette fois, elle est plutôt mauvaise. Après le premier repas, nous réussissons tout de même à nous assoupir, sans toutefois dormir. Enfin, Beijing (ou plutôt son ombre) apparaît au loin dans mon hublot. Il fait « beau » là aussi, le ciel est « dégagé », aucune turbulence. Mais en vérité, nous ne voyons pas très bien la ville, trop de pollution, Beijing est entourée du désert, de poussière de sable, il y a un halo brun qui sépare le ciel de la terre, et on ne sait pas exactement où commence la terre tellement c’est sale et pollué (pourtant, pour avoir déjà voyagé ici, je sais que nous atterrissons durant une journée ensoleillée...). Bienvenue en Chine.



Nous atterrissons en douceur, et puis nous avons quatre heures d’attente avant de pouvoir embarquer dans notre dernier vol qui nous mènera à Zhengzhou. La dame au comptoir d’Air Canada à Montréal nous avait assuré que nos bagages se rendraient directement à Zhengzhou sans que nous ayons à prendre nos bagages à Beijing (pas besoin de les réenregistrer avec China Southern Airlines).

Hummmmmm.

Nous avons été stupides et n’avons pas vérifié si nos bagages étaient sur le carrousel à bagages à Beijing. Nous avons fait confiance à la préposée canadienne, avec son beau sourire et ses paroles rassurantes. Même rendus au comptoir de China Southern Airlines, ils ne nous ont rien mentionné pour les bagages, aucune référence aux douanes normalement obligatoires pour tous les passagers. Pour éradiquer tout doute, nous réexaminons les billets collés derrières nos cartes d’embarquement, où il est effectivement écrit que les bagages sont enregistrés jusqu’à Zhengzhou.

En nous dirigeant vers le comptoir de China Southern, notre chemin est bloqué par un homme qui insiste pour voir nos billets d’avion. Il est habillé en complet bleu (sale) qui semble assez officiel, mais je ne vois aucun écusson ou cigle de l’aéroport ou d'une quelconque compagnie aérienne… Mon instinct sonne l’alarme me dit d’être vigilante. Nous lui montrons malgré tout nos billets, sans les lâcher, puis il nous dirige au bon comptoir, où l’on nous annonce que nous devons attendre deux heures avant de pouvoir nous enregistrer et obtenir nos cartes d’embarquement. L’homme nous ordonne de le suivre. « Come, follow me » dit-il d’un anglais sommaire.

Ayant été en Chine avant, mes doutes prennent le dessus et je répudie l’authenticité de son habit et de son supposé statut de représentant de l’aéroport. Je lui dis que nous ne le suivrons pas, et il s’énerve. Nous nous éloignons puis il nous poursuit en s’écriant en anglais « tips, tips, tips ». Eh bien voilà ses intentions… Je m’énerve et lui dit qu’on lui a rien demandé. Il se fâche, mais nous lui tournons le dos et allons nous réfugier dans l’aire d’attente ou seulement quelques sièges peuvent accueillir un nombre minime de passagers.

Il n’y a aucun siège de libre. Nous nous asseyons sur des paniers à bagages et recommençons à jouer au « cribbage ». Le cœur n’y est pas, nos cerveaux ensommeillés ne parviennent pas à additionner la valeur des cartes à jouer et nous arrêtons. Le temps semble arrêté. Tout le monde nous regarde. J’avais oublié combien il est étrange et même gênant d’être considéré comme un espèce d’énergumène extra-terrestre.

Finalement, il est temps d’aller chercher nos cartes d’embarquement. Nous passons la sécurité, qui détecte dans mon sac-à-dos la minuscule bouteille d’eau remise par Air Canada lors du vol précédent. Le garde l’ouvre, hume l’eau, la brasse, me regarde, hume à nouveau, fait des mouvements de main au-dessus du goulot comme pour en extraire des odeurs cachées, me regarde, continue son manège pendant un temps, puis il me la remet sans mot dire.

Enfin, nous nous rendons à la porte d’embarquement, où nous devons attendre à nouveau. Toujours attendre. La sacrée nord-américaine pressée qui se cache en moi trépigne de devoir attendre encore et toujours. Enfin, il est temps d'embarquer. Dans l’avion, Henning et moi sommes assis ensemble au centre de l’appareil. Nous sommes terriblement épuisés,et malgré l’étroitesse des sièges et le manque d’appui pour le cou et la tête, nous nous endormons avant même de décoller. Le réveil se fait une heure trente plus tard, avec la secousse de l’appareil qui entre en contact avec la piste d’atterrissage.

Nous sommes enfin à Zhengzhou, capitale de la province du Henan. Il est 21h30 (heure locale), le 27 janvier. Alors que nous attendons nos bagages (qui n’arriveront pas), Henning est approché par une femme qui veut pratiquer son anglais. Elle veut nos courriels, nos numéros de téléphone, nous acceptons plutôt sa carte d’affaire et nous ne lui divulguons aucune information personnelle. Et que nous sommes sauvages et méfiants!

Les bagages tardent à venir. Nous attendons, attendons… Ils n’arrivent pas. Depuis que sommes sortis de l’avion (je dirais même depuis que nous avons passé la sécurité après avoir obtenu nos cartes d’embarquement à Beijing), je suis habitée d’un pressentiment inexplicable qui me dit que nos bagages ne se rendront pas à Zhengzhou. C’est pourquoi, lorsque le carrousel cesse de tourner et que nos bagages ne se pointent toujours pas le bout du nez, je ne suis aucunement surprise.

C’est le début de la fin.


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
© Madeleine Beaudet, 2007-2009. Tous droits réservés.