Avant-hier soir, Pauline et Guillaume sont passés chez nous pour discuter de nos plans de voyage. Voilà quelques jours que nous jouions avec l’idée d’aller à Luóyàng, et puis nous avons finalement décidé de passer à l’action. En temps normal, Pauline et Guillaume étaient supposés partir voyager avec deux amies venues de France, mais ces plans sont complètement tombés à l’eau. L’échec de ces plans pour eux ont été notre succès à nous, en étant l’élément qui détermina qu’on partirait se promener les quatre ensembles à proximité de Nányáng pour profiter de nos derniers jours de congé avant le début du semestre.
Malgré le fait qu’ils ne voyageront pas avec leurs amies, ces dernières sont présentement en Chine malgré tout, simplement, elles ne veulent pas sortir de la zone qu’elles se sont fixées pour voyager, c’est-à-dire un rayon de deux cents kilomètres autour de Běijīng. Au départ, avant même de mettre les pieds en Chine, ces deux filles avaient prévu se rendre dans le Hénán pour visiter plusieurs « villes d’intérêt » se trouvant dans cette province. Pauline et Guillaume leur aurait également fait visiter la ville de Xī’ān dans la province du Shǎnxī (où l’on retrouve entre autres la célèbre armée de soldats en terre cuite), puis ils seraient remontés au nord à Dàtóng, puis enfin les filles seraient rentrées à Běijīng pour terminer leur voyage de quinze jours.
À la dernière minute, elles ont annoncé à nos amis leur plan de rester proche de Běijīng, qui, plutôt perplexes, ont dû trouver une alternative pour pouvoir rejoindre les filles. Ils ont fini par s’entendre sur la ville de Dàtóng, qui se trouve à environ dix heures au sud-ouest de Běijīng, puis à plus de vingt heures de voyagement de Nányáng. Le but était de se rencontrer là pour une durée de deux jours et d’essayer de voir le plus de choses possible à Dàtóng.
Alors que Henning et moi nous rendions au centre-ville pour faire des courses diverses l’autre jour, nous avions offert d’accompagner Pauline et Guillaume à la station de train pour voir s’il y avait des billets permettant de se rendre directement de Nányáng à Dàtóng. En même temps, nous allions nous informer pour ce qui était des billets allant jusqu’à Xī’ān (ce sont des plans de voyage que nous avons pour la semaine de congé que nous devrions avoir au cours du mois de mai).
Puisque nous n’arrivions pas à trouver les indications pour un trajet direct entre Nányáng et Dàtóng sur l’énorme enseigne placardée sur le mur extérieur de la station de train (on y retrouve presque tous les itinéraires passant par Nányáng), j’avais été questionner un garde à l’intérieur de la station. Il aurait été préférable de demander des questions aux préposés enfermés dans leurs cubicules à vendre des billets, sauf qu’il y avait plus d’une heure et demie d’attente pour arriver au comptoir. C’est qu’avec le Festival du printemps (Chūnjié, le nouvel An chinois), beaucoup de gens se déplacent soit pour retourner dans leur famille, soit pour revenir dans la ville où ils travaillent ou étudient, ce qui fait que les trains sont pleins à craquer et qu’il est très difficile de se rendre où que ce soit).
Le garde m’avait donc affirmé sans l’ombre d’un doute qu’il n’y avait pas de train direct entre Nányáng et Dàtóng, qu’il fallait absolument passer par Tàiyáng et de là, prendre un autobus. Pauline avait alors regardé dans son guide de voyage pour connaître les distances entre chaque ville, et en tout et pour tout, ils auraient eu à se taper dix-neuf heures de train, puis cinq heures d’autobus pour arriver à destination (donc vingt-quatre heures au total), et ce pour passer quarante-huit heures en compagnie de leurs amies.
J’ai vu dans leurs yeux qu’ils n’étaient pas particulièrement excités à l’idée de faire autant de trajet pour si peu de temps passé à Dàtóng, surtout qu’il faudrait refaire vingt-quatre heures de trajet pour revenir à Nányáng.
En bout de ligne, alors qu’ils devaient informer leurs amies de leur hésitation, Internet avait rendu l’âme pour la vingtième fois depuis que nous sommes arrivés en Chine, et ils n’avaient pu communiquer avec leurs amies. Heureusement, la connexion était revenue dès le lendemain (ô miracle!), et ils avaient fini par régler leurs affaires. C’est alors qu’ils nous avaient confirmé que nous pourrions faire nos propres plans de voyage, les quatre ensemble.
Entre-temps, alors que nous élaborions notre ville de choix et le moyen de s’y rendre, nous avions appris que les filles s’étaient malgré tout rendues à Dàtóng, mais qu’elles y étaient restées que quelques heures. En effet, elles s’étaient d’abord rendues à la gare de Běijīng avec beaucoup trop d’avance, et elles avaient attendu huit heures avant de pouvoir embarquer dans leur train. Elles avaient ensuite fait dix heures de train pour se rendre à destination, puis rendues sur place, elles avaient pris deux heures pour visiter un temple, et elles avaient fait une petit marche dans quelques rues de la ville. Cependant, sous prétexte de céder à la pression des regards posés sur elles par des gens locaux, les dévisageant incessamment, elles avaient décidé d’écourter leur séjour à Dàtóng, de retourner à la gare puis d’attendre le prochain train pour Běijīng. Elles ont dû attendre un autre huit heures avant de pouvoir partir, puis un autre dix heures de train pour arriver à Běijīng.
Wow. Je peux concevoir que le choc est peut-être difficile à gérer lors d’une première visite en Chine, et le fait de ne pas parler un mot de chinois ne facilite pas les choses. C’est vrai que ça peut être très intimidant, surtout avec la plupart des gens qui prennent plaisir à arnaquer les étrangers. Mais ça fait partie de l’expérience. Ces filles passèrent donc la plus grande partie de leur temps proche de leur auberge de jeunesse, dans la capitale nationale. Même que leur premier jour en Chine, elles étaient supposées visiter la Cité impériale, mais elles ont plutôt décidé de se faire masser pendant la journée. Je ne suis pas contre l’idée de se faire masser, mais ne serait-il pas plus profitable de le faire en fin de séjour, alors que tu as vu tout ce que tu voulais voir et que tu es satisfait de ton voyage, que c’est le temps de relaxer avant de se taper plusieurs heures d’avion. Mais bon, je ne suis pas bien placée pour juger, à chacun sa façon de faire.
Tout ça pour dire que leur perte, c’était notre gain. Nous nous sommes donc réunis Pauline, Guillaume, Henning et moi, et nous avons décidé d’aller à Luóyàng, une petite ville (de seulement sept millions d’habitants, hahaha) où l’on peut visiter plusieurs sites, dont des grottes renommées ainsi que le temple de Shaolin (avez-vous entendu parler des « Shaolin Warriors »?). Il ne nous restait plus qu’à réserver une chambre à l’hôtel puis d’acheter les billets de bus (le train étant hors de question vu l’achalandage lié au festival du printemps. De toute façon, en Chine, la plupart des trains ne sont pas plus rapides que les autobus étant donné que les trains s’arrêtent très souvent dans toutes les petites villes qu’ils traversent d’un point à l’autre.
Hier, nous sommes partis du campus vers 11h pour nous rendre à la station centrale d’autobus. Nous avons pris l’autobus de ville, qui pour seulement un yuan (environ quinze sous) nous emmène aussi loin qu’on le veut selon le trajet de l’autobus en question. Le terminus du bus numéro 4 est la station de train, et l’avant-dernier arrêt, c’est la station d’autobus. C’est également ce bus que je devrai prendre pour me rendre à mon campus pour enseigner.
En général, il y a de la congestion à toute heure au centre-ville, mais où c’est tragique à tous coups, c’est quand on arrive au pont qui traverse la BaiHe. Il est tellement étroit et en mauvais état qu’il est impossible d’y circuler sans rester coincer dans un bouchon. Nous restons pris une quinzaine de minutes, nous faisons de notre mieux pour respirer dans nos foulards pour éviter de se laisser étourdir par les relents de gaz des nombreuses voitures entassées les unes contres les autres. Enfin, on reprend notre vitesse de croisière une fois passé le pont (un gros 20hm/h! ha!)
Rendus à la station de bus, surprise, il n’y a presque personne devant le comptoir d’achat de billets. Je suis la deuxième « en ligne » (en Chine, de règle générale, les gens ne font pas la ligne, ils prennent un élan, se poussent et essaient de s’infiltrer à l’avant du tas pour acheter des billets), mais alors que mon tour arrive, un homme me pousse brusquement et s’impose devant moi. Il semble particulièrement agressif, alors je m’abstiens de protester, puis finalement viens mon tour, mais une autre dame tente de me couper et là, je me fâche. « Hey! » que je crie avec des yeux menaçants, puis elle se fait toute petite et attend que je pose mes questions. Je sais que les gens s’impatientent dès qu’ils voient un étranger avec un dictionnaire dans les mains, ils savent que ça va être plus long que la normal alors ils se disent « tanpis moi je coupe », mais woh quand même, j’ai des limites moi aussi, et je parle quand même un peu chinois alors donnez-moi ma chance!
J’ai donc ma chance, je pose mes questions, seulement pour me faire virer de bord. La dame affirme que oui, il y a un autobus qui part pour Luoyang d’ici et il quitte la station à 15h, sauf que si je veux des billets pour dimanche, il faudra revenir demain car il est trop tôt en ce moment. Merde.
On ne sait jamais trop si l’info donnée, c’est pour se débarrasser de nous parce qu’ils ont mal comprit ce qu’on voulait, ou si c’est la vraie info. Ça change de fois en fois. On se dit donc qu’on essaiera le lendemain. Mais nous décidons tout de même de tenter notre chance à la station de train qui se trouve non loin de là. Nous arrivons sur place, et simplement à voir la quantité de monde présent, nous savons déjà qu’il nous sera impossible d’acheter des billets. Je trouve le comptoir d’information et demande à la préposée s’il est possible de trouver un train qui se rend à Luóyàng dimanche. Sans répondre à ma question, elle me dit qu’il serait beaucoup plus sage de prendre l’autobus, que les trains sont excessivement pleins dans le cadre du Festival du printemps.
Une nouvelles défaite, nous décidons d’aller dîner parce que nos ventres gargouillent déjà, puis de toute façon il n’y a rien d’ouvert près du campus. Comme à l’habitude, dès qu’on entre dans un resto, tous les regards se tournent vers nous, on nous dévisage un bon coup, puis on fini par pouvoir s’asseoir. On a droit à quelques « Hallo! » « How awe you! », puis on peut manger tranquille.
Aujourd’hui, j’ai offert de m’occuper des billets de bus pour éviter aux autres de se retaper le trajet sans savoir si nous aurons vraiment ce que nous voulons, et de toute façon les autres ne parlent pas chinois alors ça ne vaut pas la peine de venir si j’y vais.
Le trajet s’avérera être une horreur, et je n’aurai pas les billets en bout de ligne. Mais ça, je ne le sais pas encore alors que j’attends l’autobus numéro 4 en face de l’entrée du campus. L’autobus plein me passe en dessous du nez, j’attends vingt minutes avant qu’un deuxième refasse la même chose, puis je me décide enfin à embarquer dans le numéro 36 qui emmène également au centre-ville mais pas directement à la station de bus. Je m’en fiche, je me retrouve assez bien pour marcher jusqu’à ma destination finale.
Nous ne sommes que trois dans l’autobus, mais deux arrêts plus tard, l’autobus est déjà bondé. Ça n’augure pas bien alors qu’on approche du pont, et une fois à quelque mètre de celui-ci, nous nous arrêtons, puis nous ne bougeons plus pour les prochaines vingt-cinq minutes. Les véhicules dans les voies dans le sens inverse se sont emparés de toutes les voies, y compris les deux nôtres. Les chauffeurs sont fous, les véhicules bloquent le passage à tous ceux se rendant en ville. Il n’y a pas d’officier pour diriger la circulation, alors c’est chacun pour soi. Je sens que les gens s’énervent et en on assez d’attendre. Mais, rien ne bouge. J’étouffe. Ça pu le gaz, j’ai la tête qui tourne. La femme assise à côté de moi s’amuse à pousser son amie qui se tient debout à côté d’elle, et elle ne cesse de m’écraser contre la fenêtre sale en le faisant. J’ai envie de soulever son petit corps menu et de le faire passer par la fenêtre (sans aucune délicatesse) pour qu’elle aille s’écraser sur la vitre de l’autre autobus bloqué à notre gauche.
À la place, je lui dis en chinois « excusez-moi », je me lève, vais voir le chauffeur, lui dis que je veux sortir du bus. Il voit que je ne plaisante pas et me laisse sortir sous les regards interrogateurs des autres passagers. Avant de descendre, j’entends à l’arrière en chinois « ah, ces étrangers! ». Et oui. C’est ça.
Alors, je me retrouve dans un tas de véhicules empilés les uns contre les autres. Littéralement, c’est pare-choc contre pare-choc, je ne peux même pas passer en tant que petit piéton. Une moto décide de s’énerver à ce moment précis et manque de me renverser. Je hisse tel un chat irrité et décide de changer de technique. Je marche un peu plus loin, trouve des minuscules ouvertures, puis je zigzague entre les voitures. Je sens que j’approche du trottoir sur le pont mais une filée de voitures bloquées m’empêchent d’atteindre mon but. Si proche mais si loin! Je souris gentiment à un chauffeur, qui, lorsque la voiture en face de lui avance, attend pour me laisser passer plutôt que de recoller son pare-choc sur le celui de l’autre.
Enfin! Le trottoir! Je traverse le pont à pied. Je traverse l’énorme intersection une fois rendue de l’autre côté, et je commence à marcher en direction de la station d’autobus. Cependant, je suis très loin de ma destination. Les autobus n’arriveront jamais puisqu’ils sont tous bloqués l’autre côté du pont, et tous les taxis qui passent près de moi sont pris. Vais-je me risquer à faire l’impensable? Oui! Je prends un pout-pout-à-trois-roues motorisé! C’est une femme qui chauffe. Elle accepte de m’emmener et je négocie le prix avant de m’asseoir. Cinq yuan, okaaay. Elle est au courant du bouchon, et ne baissera pas son prix d’un mao!
Alors qu’elle se faufile parmi le trafic, parfois en passant sur le trottoir, parfois en coupant dans la voie du sens opposé, je revole partout en arrière au moindre nid de poule ou crevasse dans la rue. Je rigole toute seule, je sens que le pout-pout est instable, mais c’est trop drôle pour que je prenne peur. Nous arrivons enfin à destination en un morceau, sauf que ma chauffeuse renverse presqu’un vieil homme en chaise roulante qui tente maladroitement de se faufiler entre deux voitures en plein milieu de la rue.
Je ne suis que dans l’enceinte de la station, et j’ai déjà de la difficulté à approcher l’édifice où je dois me rendre pour acheter les billets. Je nage parmi la foule, et fini par arriver où je veux être. Un énorme ramassis de personnes est stationné devant le comptoir de billets. Merde. Pas moyen d’acheter quoique ce soit sans attendre très, trèèèèèèeès longtemps. Je dissèque du regard ce que je vois autour de moi. Une foule de gens qui attendent pour partir de Nányáng, une foule de gens qui arrivent de je ne sais où. C’est plein à craquer. Je me rends compte que le temps est peut-être mal choisi pour voyager. Si on arrive à prendre l’autobus pour quitter la ville, peut-être n’arriverons nous pas à revenir ici par après étant donné que tous les étudiants qui étaient rentrés chez eux pour le Nouvel An risquent de revenir à Nányáng au cours des prochains jours.
Que faire? J’appelle Henning pour lui faire un compte-rendu de la situation. Il ne sait que dire. Demande des informations au comptoir qu’il me dit, mais l’info se trouve derrière le comptoir ou le tas de personnes est stationné. Non, j’ai déjà mis une heure à venir ici alors que ça prend maximum vingt minutes en temps normal. J’appelle les français. Je n’entends rien de ce que Guillaume me répond une fois que je lui ai exposé la situation. Il y a trop de bruit autour de moi.
Je lui dis que je rentre au campus et qu’on verra ce qu’on décide de faire après.
Pour retourner chez moi, j’ai le choix de reprendre l’autobus ou prendre un taxi. Je commence à marcher à la recherche de l’arrêt du numéro 4, mais sans succès, il n’y a pas d’arrêt dans les environs. Bizarre. Tanpis, je vais héler un taxi. J’attends, mais tous les taxis sont pleins (sûrement les gens de la station de train qui attendaient de pouvoir rentrer chez eux). Entre temps, je me poste à une intersection et filtre les véhicules verts qui passent près de moi, en attendant qu’il y en ait un de vide qui accepte de me prendre.
Un homme en moto se poste à ma droite. Il s’adresse à moi en chinois. Viens, embarque, je te donne un lift. J’éclate de rire. Non merci mec, je vais prendre un taxi. Il n’y a pas de taxi, embarque, j’t’emène à destination. Tu ne sais même pas où je vais, et si c’était à l’autre bout du monde? Regarde, voilà un taxi vide, aurevoir!
Le chauffeur de taxi accepte de me prendre. Je lui dis ma déception de n’avoir pu trouver des billets de bus pour Luóyàng. Il hausse les épaules, un peu indifférent. Il est surpris par mes notions de chinois. D’où je viens? Du Canada. Où j’ai appris le chinois? À Tiānjīn et à Montréal. Pourquoi je suis à Nányáng? J’enseigne l’anglais. Puis la conversation cesse, il a su ce qu’il voulait savoir.
Je retourne à l’appart, et je suis accueillie par mon amoureux qui nous prépare la recette de pancakes de sa mère! Trop chouette! Il a même préparé des pommes cuites comme accompagnement. J’en dévore deux puis le troisième, je fais ma cochonne et y tartine le peu de Nutella qu’il nous reste, et je le « top » de bananes en rondelles. Sublime!
Henning me fait oublier en quelques secondes les frustrations accumulées lors du trajet, et puis après notre dîner de pancakes, j’ai retrouvé ma bonne humeur et suis prête à faire une tarte aux pommes avec les restants préparés pour notre dîner.
Ce soir, nous regarderons le dernier épisode de la deuxième série de 24h, collés-collés sur notre petit sofa vert. Ce n’est pas si pire après tout, la Chine, quand on a la personne qu’on aime à ses côtés.
© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
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