dimanche 4 novembre 2007

CHAPITRE 17 - Poker chez Jason

Le lendemain de notre escapade au marché de jade, Henning est très malade. Ce sont sans doute les jiaozi de notre souper dégueulasse avec Pauline et Guillaume qui font leur effet… Je suis épargnée, dieu merci. Mon pauvre amoureux ne peut même pas se lever tellement il est en mauvais état. Une chance que ce n’est pas moi! (hihi)

Je reste avec lui toute la journée et m’assure qu’il a tout ce dont il a de besoin à portée de main. Le lendemain, alors qu’il reprend du poil de la bête, mais quand même pas assez pour faire autre chose que de lire dans son lit, je me permets de sortir en ville.

Nos amis français ont accepté de m’accompagner et de m’assister dans l’achat d’un petit four. Pauline en a acheté un le semestre dernier, et les délicieux gâteaux au yaourt qu’elle cuisine me convainquent que c’est un investissement qui en vaut la peine. C'est ma dent sucrée qui m'a donné tous les bons arguments. En effet, je pense plus aux desserts que je vais pouvoir faire plutôt qu’aux plats principaux, mais ça, c’est moi.

Je ne m’y connais pas particulièrement en cuisine chinoise, et outre faire du riz et cuisiner quelques plats simples avec notre wok, je ne parviens pas à varier nos repas. Un four pourrait certainement élargir mes horizons culinaires et nous permettre d’échapper aux restaurants du coin. Étonnamment, cuisiner chez soi est plus coûteux que de manger à l’extérieur. Malgré tout, même s'il faut payer cinq fois le prix d’un repas normal, je préfère le concocter moi-même que de manger des repas huileux et qui me donne des problèmes de digestion.

Nous nous rendons donc tous les trois en ville en autobus, puis nous marchons jusqu’à la rue Xinhua, où se trouve le plus gros magasin d’électroménagers de Nányáng (que je sache…). À ma surprise, ce dernier est vraiment immense. Il couvre une énorme surface et possède deux étages. C’est au deuxième que nous trouvons le four. Après avoir monté les marches, je constate qu’il y a au moins huit vendeuses qui jacassent dans un coin, alors que d’autres se promènent parmi les allées à la recherche de clients potentiels. Aucune d’entre elles n’est occupée.

Nous nous dirigeons vers l’allée où se trouve le four, quelque peu intimidés par les regards interrogateurs des vendeuses qui, une fois que nous leur tournons le dos, se mettent aussitôt à murmurer avec excitation. L’étiquette de prix du four indique qu’il coûte plusieurs centaines de yuan. C’est cher, et pas juste pour les chinois! Ayant facilement reconnus Pauline et Guillaume (même si ça fait déjà plusieurs mois qu’ils sont venus), une des vendeuses s’est matérialisé devant nous. En me voyant, elle comprend aussitôt que je suis venue me procurer un four moi aussi.

Avant même qu’on ne puisse tenter de négocier le prix, elle se souvient du montant payé par nos amis français, prix qu’ils avaient réussi à baisser de quelques dizaines de yuan. Je règle la facture, et elle disparaît avec sa copie papier entre les mains. Nous ne recevons aucune indication de sa part ou de celle de la caissière, mais ayant déjà fait affaire avec ce magasin, Pauline et Guillaume me disent que nous devons descendre au premier étage et attendre dehors pour le four, vis-à-vis la porte d’entrée.

Nous attendons plusieurs minutes sur le trottoir, avec le garde de sécurité qui nous dévisage sans scrupule. Enfin, deux hommes apparemment sortis de nulle part apparaissent avec une grosse boîte de carton entre les mains. Ils la dépose devant nous, et s’en vont sans mot dire. Guillaume ouvre la boîte pour moi et, accroupie dans la saleté et la poussière, je m’assure avec Pauline que tous les morceaux sont là. On dirait bien que c’est complet.

Nous prenons ensuite un taxi et nous rendons jusqu’au Datton (super-marché). Pauline et Guillaume font leur épicerie tandis que je me procure moi-même quelques trucs oubliés lorsque Henning et moi sommes venus deux jours plus tôt.

C’est toujours la même histoire. Un petit groupe de vendeurs et de clients peu subtiles se promènent collés les uns contre les autres à un mètre ou deux dernière moi. Je les entends rigoler et résiste difficilement à l’envie de faire volte-face et de leur crier «boooooooooooooouuh!» au visage pour ensuite les voir s’éparpiller en criant. Certains jours, ce comportement rôdeur me faire sourire, d’autres jours (la plupart du temps pour être honnête), ça me rend tellement agressive que je ne me reconnais pas et j’ai alors seulement envie de m’enfermer dans notre appartement à l’abri des regards inquisiteurs et peu discrets!

Alors, une fois les courses terminées, quelques regards exaspérés lancés au hasard pour dissuader les curieux, nous nous dirigeons vers l’extérieur et constatons rapidement que c’est l’heure de pointe et que l’intersection en face du Datton est entièrement congestionnée. Toutes les voies sont bloquées. Bicyclettes, voitures, autobus, piétons, tous sont entassés les uns contre les autres. Au fur et à mesure que les minutes passent, le trafic se déplace à peine de quelques millimètres. Les sons variés de klaxons fusent de toutes parts, et à cette cacophonie assourdissante viennent s’ajouter les effluves d’essence dont l’odeur écœurante s’infiltre dans nos narines et nous font tourner la tête.

Nous réussissons tant bien que mal à nous frayer un chemin sur le passage piétonnier, accrochant les autres piétons au passage tellement nous sommes chargés de paquets. Nous nous éloignons de l’intersection et attendons patiemment la venue d’un taxi qui daignera nous embarquer.

C’est que, si la plupart des taxis ont déjà des passagers, les quelques chauffeurs qui ralentissent et s’arrêtent à notre hauteur, la fenêtre baissée, repartent en trombe avec un signe négatif de la tête lorsque je demande s’ils peuvent nous emmener au NIT. Certains semblent même insultés lorsque je mentionne notre destination! C’est de la folie! Depuis quand les chauffeurs de Nányáng refusent-ils des passagers???

Nous n’avons d’autres choix que d’attendre. Nos nombreux sacs nous empêchent de monter à bord des autobus, qui de toute façon sont déjà tous bondés.

Environ une trentaine de minutes s’écoulent avant qu’un chauffeur accepte ENFIN de nous prendre à bord de son véhicule. Nous réussissons de peine et de misère à entrer nos sacs et le four dans le minuscule coffre-arrière de la voiture, et les sacs restants vont sur la banquette arrière avec Pauline et moi. Nous tentons de ne pas écraser notre épicerie malgré que nous ayons les genoux dans la bouche!

La circulation diminue au fur et à mesure que nous nous approchons du pont et du campus. Une fois arrivés sur place, Guillaume, galant homme, transporte le four jusqu’à notre immeuble. Quel dédale!!! Mais, je pourrai désormais cuire des gâteaux! Miaaaaaaaaam! (sauf que, comme j’en parlerai dans un prochain épisode, il me faudra de MULTIPLES essais avant d’y parvenir!)

Alors que nous entrons au premier étage de notre immeuble, nous rencontrons Jason. Je vois soudain un nuage passer dans les regards de mes compères français, et l’atmosphère devient aussitôt très tendue. Je suis moi-même sur mes gardes, dégoûtée par ma propre réaction, mais pourtant consciente du fait que je ne peux nier ce sentiment d’embarras qui m’assaille à chaque fois que je le croise.

Le petit bonhomme propose une partie de poker chez lui pour le lendemain soir. Je vois Pauline et Guillaume qui hésitent, sauf que Jason insiste vraiment. Je me dis que jouer au poker pourrait être chouette, surtout si nous sommes plusieurs à participer. Je sais que Pauline et Guillaume détestent Jason, et je ne suis pas chaude à l’idée de devoir le côtoyer régulièrement moi non plus, mais un échange de regards suffit pour s’entendre sur la possibilité d’une éventuelle rencontre avec lui. Ainsi, nous acceptons son offre.

Je dois faire une nouvelle parenthèse sur Jason. Depuis que Henning a accepté de passer un peu de temps avec lui, Jason ne cesse de vouloir nous fréquenter (ou plutôt, le fréquenter lui car moi je suis une ‘méchante sauvage’). Suivant l’exemple de Henning, je me dis que nous devons fraterniser avec tous nos collègues incluant ceux avec qui on s’entend moins bien. Nous n’avons toujours pas rencontré John, Peter et Dorothy, mais nous sommes si peu nombreux en tant qu’étrangers dans cette ville, en plus de cohabiter au sein d’un même immeuble, que nous avons intérêt à bien nous entendre.

Malheureusement, certains événements au cours des prochaines semaines auront pour résultat de nous éloigner de deux de nos voisins… Mais en attendant, nous continuons à vouloir bien nous entendre avec tout le monde. (Sauf qu’avec Pauline et Guillaume, on s’entend bien pour de vrai!)

Au fil des rencontres avec notre ‘voisin du Sud’, nous découvrirons qu’il a une très mauvaise relation avec ses parents. Il a rencontré son père pour la première fois il y a quelques années de cela. Sa mère lui avait dit qu’elle avait perdu sa trace, mais avait menti sur le fait qu’elle savait réellement où il se trouvait. Son père est un pilote dans l’armée ou quelque chose du genre. Sa mère s’est remariée et Jason ne s’entend pas bien avec son beau-père. Il a grandi dans le Maryland avec sa mère et son beau-père, et a présentement une copine qui l’attend aux États-Unis (Heather, qui est venue le voir pendant les vacances de Noël). Après son contrat ici, Jason nous a dit qu’il souhaitait devenir un agent du CIA. « I want to serve my country and show my appreciation for all it’s done for me ». Whatever works for you!

Fin de la parenthèse…

Alors, le lendemain, Henning se sent mieux, et en soirée, nous allons rejoindre Pauline et Guillaume et nous nous rendons chez Jason au quatrième étage pour jouer au poker.

Nous pénétrons dans son appartement, et nous apercevons aussitôt Jason qui sautille partout tellement il semble stressé de recevoir autant de monde chez lui en même temps (même si c’est lui qui en a eu l'idée). Il parle trop fort et encore plus que d’habitude. Il nous offre à boire, sauf que nous avons apporté de la bière et du vin avec nous. Il s’affaire à ouvrir la bouteille de vin, qu’il échappe aussitôt parterre! Par chance, la bouteille n'éclate pas. Une fois tout le monde servit, il ouvre le congélateur et sort une bouteille de Jack Daniels. Il en offre à tout le monde, mais nous déclinons tour à tour. Il se sert à boire, et enfile plusieurs petits verres coup sur coup.

Il lâche un gros soupir, puis se détend un peu, et il commence à nous expliquer les règles du jeu (pour les novices comme moi). Il a un vrai jeu de poker avec lui, que son oncle lui a envoyé des États-Unis. Nous jouons plusieurs parties, et en fin de soirée, c’est Jason qui gagne! Je perds tous mes jetons la première, étant sans doute la pire bluffeuse imaginable (c’est ma première partie de poker à vie, et je n’ai même pas eu de beginners luck!).

En fin de compte, la soirée fut agréable, même si quelque fois un peu tendue, Jason se lançant dans des tirades sur son pays, sur ses talents de joueur de poker, et ses nombreuses aventures à travers le monde. Ses anecdotes sont parfois un peu tirées par les cheveux, mais elles n’en demeurent pas moins divertissantes! Et voilà le potinage qui commence déjà... hihi... à suivre!


© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.

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