C’est après une série de péripéties que nous sommes parvenus à destination! Mais voyons, que serait donc une aventure sans obstacles!! Et surtout, que serait la Chine sans ses imprévus et ses anicroches?? En bout de ligne, du début à la fin, chaque complication ou situation embarrassante survenues lors de notre périple aura mis du piquant dans notre routine, et outre nous permettre de renforcir notre tolérance face à l’adversité, cela nous aura fait des bonnes anecdotes à raconter pour les années à venir!!
Le 19 décembre 2007, journée du grand départ, nous quittons la ville de Nányáng en grande pompe. Hahahahaaaa. Non, c’est faux. Les fastes célébrations qui ont lieu sur le campus ne sont non pas en notre honneur mais sont plutôt vouées à la célébration du vingtième anniversaire de la fondation du Nányáng Institute of Technology.
Un trafic fou (humain et motorisé) bloque toutes les avenues du campus. Tout le monde est présent : la crème de la crème de l’administration (y compris les président et vice-président de l’université); une grande partie des 17,000 étudiants (contre leur gré, évidemment); des passants curieux (indispensables); et des invités d’honneur dont certains font apparemment partie de diverses délégations étrangères (coréenne, japonaise, néo-zélandaise, Singapourienne, etc.). Ces représentants internationaux personnifient l’influx d’investissements contribuant à la fondation et au maintien de l’université.
Bref, au moment où nous nous faufilons en-dehors de notre appartement, cette foule réunie dans le stade est en train d’écouter le discours du président, qui devrait durer environ trois heures (au minium, selon les dires de nos étudiants). Les autobus, voitures, bicyclettes et motocyclettes qui ont permis à tout ce monde de se déplacer ici forment un bouchon ininterrompu sur toute la surface du campus, ce qui signifie qu’aucun taxi ne pourra se frayer un chemin jusqu’à notre édifice, où j’espérais pouvoir me débarrasser de nos bagages sans vraiment avoir à les porter.
Nous devons donc quitter le campus à pied, ce qui veut dire que nous devons marcher une dizaine de minutes avec chacun un gros sac de vingt-cinq kilogrammes sur le dos en plus d’un petit sac d’une dizaine de kilogrammes sur la poitrine. J’ai de la peine à me déplacer, mon équilibre est non-existant, et je me tortille de douleur en raison des corroies de mes deux sacs qui me scient cruellement les épaules. Enfin, le tout me donne l’allure d’un pingouin boiteux, se dandinant peu gracieusement sous le poids d’un trop gros fardeau.
Kenny et Diana, les deux étudiants travaillant pour le bureau des affaires étrangères (à qui on délègue toutes les tâches ingrates), sont chargés de nous accompagner à l’aéroport de Nányáng. Au moins, eux ne trouvent pas que c’est ingrat!
Nous arrivons à la sortie du campus, où nous tentons vainement d’héler un taxi. Ils sont tous pleins! Une dizaine de minutes s’écoulent, et enfin, un taxi s’arrête devant l’entrée du campus et se libère de ses passagers, sans doute venus assister à la cérémonie de l’université. Nous entassons nos bagages dans le coffre et sur le siège arrière, laissant tout juste assez d’espace pour que Henning et moi puissions nous asseoir. Nous ne savons combien de temps nous devrons attendre pour trouver un deuxième taxi pour Kenny et Diana, et de toute façon Henning et moi trouvons qu’il est préférable de faire nos adieux ici plutôt qu’à l’aéroport. Nous sommes des spécialistes après tout, et nous nous entendons sur le fait qu’il n’y a rien de plus déprimant que de se séparer dans un terminal d’aéroport où l’atmosphère est aseptisée et où personne n’est à l’abris des regards indiscrets de purs inconnus.
Après avoir échangé des câlins sincères transmettant des émotions impossibles à verbaliser, Henning et moi sommes émus de constater que c’est à contrecœur que Diana et Kenny nous regardent monter dans le taxi. Diana cache difficilement les larmes qui lui coulent le long des joues. Je ferme la portière en jetant un dernier regard à nos amis et à l’entrée du campus que nous ne pénétrerons plus à l'avenir, et le taxi s’éloigne rapidement.
Pendant tout le trajet, l’image de Diana ainsi que le souvenir des visages affligés de certains étudiants me reviennent en tête, passant devant mes yeux à tour de rôle, telle une projection au ralentie. Les chinois font rarement un spectacle de leurs émotions, et c’est seulement venu le temps de faire nos adieux que nos étudiants, amis et collègues auront cessé de tenter de contenir leurs émois et auront donné libre cours à leurs sentiments. J’ai des étudiants qui ont écrit des mots d’adieu dans un carnet que j’avais réservé à cet effet, connaissant trop bien la réticence de certains à dire à voix haute ce qu’ils ressentent en secret. J’ai d’autres étudiants qui ont eu le courage de me dire de vive voix leurs impressions et leurs pensées. Enfin, j’ai des étudiants qui ont osé me demander des « câlins » et d’autre qui se sont carrément jetés sur moi, les yeux pleins d’eau. C’était vraiment touchant, et surprenant!
C’est seulement en repensant à tout cela, tout en regardant le paysage brun et gris défiler devant nos yeux, que je réalise pleinement à quel point notre entourage s’est attaché à nous et que nous-mêmes avons été marqués par lui. Je partage mes réflexions avec Henning, qui fini par admettre qu’il pense la même chose, et nous reconnaissons sans prétention le fait d’avoir rejoint, affecté ou touché certains individus lors de notre séjour en Chine. Après tout, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes autant sur le plan professionnel que personnel!
Dans le cas spécial de Diana, c’était assez particulier puisqu’elle venait régulièrement chercher du réconfort lors de visites impromptues auprès de nous dans notre appartement. Elle ne cherchait pas à dissimuler son mécontentement face à la manière dont l’administration traitait sa population étudiante, et elle venait souvent se défouler en se confiant à moi de tous ses soucis, malheurs ou pour faire passer une subite crise de cafard. Notre départ l’afflige donc beaucoup. Elle a eu beau me répéter souvent qu’elle redoutait ce jour, sauf que c’est seulement maintenant que je le constate vraiment, l’image de ses joues mouillés imprégnée sur mes rétines.
Malgré tout, à la simple pensée d’embarquer sur l’avion qui nous permettra de quitter cette ville sale et puante, rien ne peut ternir la joie qui bourgeonne à une vitesse effarante dans mon cœur! Je suis triste d’abandonner les étudiants à leur sort, mais mon égoïsme prend le dessus et je me laisser bercer par l’image du bonheur qui m’attend venu le moment de retrouver mes proches, ma vie, et toutes les joies et les peines, petites et grandes, laissées derrière en début d’année.
Par contre… Nous ne savons pas encore qu’une fois arrivés à l’aéroport, un contretemps viendra obscurcir la joie nourrie par l’anticipation du départ.
Alors que nous sommes assis sur les sièges de plastiques beiges et inconfortables de l’aéroport en attendant de pouvoir enregistrer nos bagages au comptoir de China Southern Airlines, je décide d’aller me renseigner sur l’heure à laquelle ils commenceront l’embarquement. C’est alors que la préposée m’annonce que le vol a une demi-heure de retard.
Cela signifie que nous aurons très peu de temps (sans doute trop peu) pour attraper notre deuxième vol. Au cas où nous le manquons, je pose quelques questions sur l’horaire des vols en partance de Zhèngzhōu et menant à Shànghăi et apprend ainsi que nous aurons la possibilité de prendre un autre avion plus tard en après-midi si nécessaire.
Je retourne m’asseoir et peu de temps après mon téléphone cellulaire vibre, signalant que je viens de recevoir un message texte d’Angela, une ancienne étudiante du collège où j’ai enseigné la session dernière. Elle m’annonce qu’elle-même accompagnée de Miss Zhang et de Huang Jing (mon ancienne patronne et une ancienne collègue) sont en chemin pour l’aéroport!
Comme de fait, elles arrivent quelques minutes plus tard en courant et en piaillant, pensant nous avoir manqués!
Miss Zhang a un gros sac plein de noix et de fruits séchés (ainsi que des espèces de champignons et algues emballés sous vide) dans les mains, qu’elle a gentiment préparé en cas de fringale sur l’avion… Nous échangeons quelques paroles, puis Miss Zhang se renseigne sur le retard du vol et nous explique que le délai est dû à une épaisse brume enrobant la ville de Zhèngzhōu (brume ou smog??? haha…). Enfin, à court de discussion, les visages empourprés par les émotions fortes, mes amies nous serrent tour à tour dans leur bras, signe d’un départ imminent. Du coin de l’œil, je vois Angela me tourner le dos, mais j’ai quand même le temps d’apercevoir ses yeux rouges et mouillés.
Je suis soudain toute mal, et je détourne le regard seulement pour être témoin d’une nouvelle éruption de tristesse en voyant Miss Zhang s’essuyer brutalement les yeux et les joues du revers de la main. Avant même de pouvoir émettre la moindre pensée, je sens mes propres yeux devenir humides. Moi qui croyais que les seules larmes qui couleraient de mes yeux ce jour-là seraient de jubilation, j’ai clairement sous-estimé les sentiments que j’éprouverais venu le moment de partir.
Quelques jours plus tôt, j’avais été souper avec Angela et nous avions passé la soirée à jaser et rigoler. C’était vraiment agréable, et pour une fois je riais de bon cœur et non pas parce qu’on s’attendait à ce que je le fasse poliment. Cette jeune fille de dix-neuf ans me fait vraiment penser à moi quand j’avais son âge, sauf pour une volubilité à exprimer ses sentiments qui est tout-à-faire désarmante. Lors de notre ultime rencontre, elle m’avait fait des aveux particulièrement touchants sur le rôle que j’avais joué dans sa vie, un rôle dont je ne me sentais pas digne mais sur lequel elle comptait s’appuyer dans le futur pour partir à la chasse de ses rêves et accomplir ses désirs les plus profonds.
En la voyant « perdre contrôle » aujourd’hui, je suis témoin de la plus grande marque d’affection, d’admiration et de respect imaginable. Comment faire barrage aux flots d’émotions me submergeant à cet instant mémorable!!
Le temps de sécher mes larmes, mes trois comparses ont déjà passé la porte de sortie et ont disparu dans la voiture noire qui les attendait au-dehors.
Henning me serre dans ses bras sans mot dire, puis la mélancolie se dissipe assez vite au profit de la joie d’être serrée dans l’étreinte amoureuse de mon copain, qui a lui aussi très hâte d’embarquer dans notre avion et de mettre un terme joyeux à notre aventure chinoise!
C’est alors qu’un message incompréhensible est formulé sur l’intercom de l’aéroport. L’air dubitatif, j’observe tous les chinois autour de nous se lever et se précipiter en un coup de vent au comptoir à quelques mètres en face de nous.
Certains hurlent en brandissant leurs billets d’avion, d’autres plus résolus et avec un visage impassible écoutent les préposés s’expliquer placidement. Enfin, un homme en civil s’approche de nous et nous annonce que le vol en partance pour Zhèngzhōu a été annulé.
À ma grande surprise, ni Henning, ni moi ne bronchons. Nous nous regardons sereinement et j’attends que les autres passagers s’écartent du comptoir pour m’y rendre à mon tour. Enfin, je vais poser mes questions et apprend que l’aéroport de Zhèngzhōu a été fermé. Tous les vols en direction ou en partance de la capitale provinciale sont annulés et remis à un jour où les conditions météorologiques seront plus clémentes.
J’hausse les épaules, un peu agacée, néanmoins consciente du fait que je ne ressens aucune frustration. Je suggère une alternative. Il doit bien y avoir des vols directs entre Nányáng et Shànghăi? Après avoir surpris une conversation entre deux inconnus dont un agent de voyage quelques semaines plus tôt, j’ai cru comprendre que la compagnie China Southern avait décidé d’offrir un vol direct dès le mois de novembre. Simplement, nous avions déjà acheté nos billets à ce moment-là, expliquant le détour via la capitale provinciale.
L’air benêt, elle confirme mes propos d’un geste approbateur de la tête. T’aurais pas pu me le suggérer toi-même espèce de nigaude?! C’est toi, après tout, la préposée à l’information… J’ai beau me passer le commentaire, je garde mon sang-froid. Ce dernier n’est d’ailleurs pas prêt de se mettre à bouillir. Perdre patience en Chine est un parfait gaspillage d’énergie, je l’ai ENFIN compris.
Ainsi, je discute avec elle des horaires et des coûts, puis je découvre que, ô dieu merci, il y a un vol cet après-midi même à 15h10, et qu’il reste encore de la place. C’est vraiment le destin qui nous sourit puisque les vols ne sont pas journaliers pour cette destination, et que sans la possibilité d’arriver à Shànghăi ce soir-même, nous ne pourrions embarquer dans notre vol pour l’Allemagne le lendemain matin.
Je lui demande si nous serons remboursés, puis elle me fait signe que oui, mais je ne comprends pas tout de suite les détails de la procédure à suivre. Face à mon incompréhension, c’est elle qui s’impatiente et puis elle m’écrit sur un papier les caractères suivants : 在哪里买在哪里退 « Zài năli măi zài năli tuì ». Aaaaaaaah, je vois. Nous serons remboursés à l’endroit où nous avons fait l’achat des billets.
Je ne comprends décidemment pas toujours le dialecte local (le Nányáng-huà), car j’ai appris le pŭtōnghuà (mandarin) de Běijīng. Cependant, la merveille de la langue chinoise c’est que peu importe la prononciation ou le dialecte, les caractères demeurent les mêmes à travers toute la Chine (sauf dans certaines régions du sud ainsi qu’à Taiwan et Hong Kong, où les caractères traditionnels, à défaut des caractères simplifiés introduits au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, sont encore employés quotidiennement).
Nous ne pourrons donc être remboursés puisque nous avons acheté nos billets pour les vols d’aujourd’hui sur Internet à l’aide de la carte bancaire de Joyce (qui a pris la place d’Ellen au bureau des affaires étrangère). La session dernière, nous avions été en mesure de nous servir de nos propres cartes de crédit pour acheter les billets entre Nányáng et Běijīng, mais récemment, le gouvernement a entrepris de mieux contrôler les achats fait en ligne en obligeant les particuliers de se servir d’une carte spéciale pour magasiner sur Internet, nous poussant à faire appel à l’aide de Joyce pour acheter nos billets. J’explique la chose à la préposée, qui, à l’air qu’elle me fait, ne pourrait se ficher plus de mon problème.
Okaaaaaaaaaaay. Je l’oblige à parler à Joyce après avoir composé son numéro sur mon téléphone cellulaire pour qu’elle lui explique clairement la situation. La dame s’exécute sans contester, ce après quoi je prends la parole avec Joyce et lui dit qu’elle devrait garder l’argent sur son compte et le partager avec Kenny et Diana en signe de remerciement de nous avoir tant aidé lors de notre séjour en Chine. Elle conteste, s’offusque même un peu, mais fini par se taire lorsqu’elle constate que je demeure inébranlable dans ma position.
Enfin, je conclus la conversation en lui expliquant qu’elle n’a pas à s’inquiéter, que nous avons réussi à acheter des nouveaux billets et que tout est en ordre. Par la suite, je répète par écrit dans un message texte tout ce que je lui ai déjà dit de vive voix car je sais qu’elle n’a sans doute pas compris tout ce que j’ai dit.
Je paye pour les nouveaux billets, voyant les trois quart de notre budget pour notre escale à Shànghăi s’évaporer d’un coup. Tant pis! Tout ce qui nous importe, c’est de PARTIR!!!!
Alors, je retourne m’asseoir auprès de Henning, et après avoir remis nos bagages entre les mains des préposés de la compagnie aérienne, nous décidons d’aller prendre une bouchée non loin de là, où il y a apparemment un minuscule restaurant qui offre un menu frugale de riz ou de nouilles.
En se dirigeant vers l’extérieur, nous sommes assaillis par quelques chauffeurs de taxi trop contents de pouvoir nous conduire en ville pour une somme indécente. Bù yào bù yào! (non-non-non!) répond-t-on en secouant négativement la tête. Ils n’insistent pas.
Nous marchons le long de la route principale, et au tournant d’une allée plus loin, nous apercevons une drôle de baraque qui, malgré son allure dérisoire, ne peut-être autre chose que le restaurant mentionné par la préposée de l’aéroport.
En effet, on nous conduit à une table et nous choisissons des nouilles végétariennes pour boucher le creux qui s’est formé dans nos estomacs. Quelques minutes plus tard, on nous apporte un bol rempli de nouilles bien ordinaires avec quelques feuilles vertes et des bouts de gingembre frais. Le tout est fade. Les soi-disant légumes ont sans aucun doute été cultivés dans le champ que nous avons aperçu directement sur la propriété de l’aéroport. Comme de fait, nous croyons détecter un certain arrière-goût de gaz d’échappement après les deux premières bouchées.
Soudain, le téléphone de Henning se met à sonner. C’est Diana à l’appareil. Kenny et elle sont à l’aéroport et ils paniquent car ils ne nous trouvent nulle part (il faut dire que l’aéroport ne consiste qu’en une grande salle). Nous leur expliquons notre emplacement, et après avoir répété les directions à trois reprises (allez en ligne droite et tournez à gauche devant le drapeau rouge), Henning se décide à aller les rejoindre en chemin pour les rassurer un peu.
Je continue à manger mes nouilles sans conviction, et les voit apparaître tous les trois quelques minutes plus tard. Ils sont tout sourire, ce qui témoigne du fait que Henning leur a sans doute expliqué la situation. Sans accepter de commander quoique ce soit, Kenny et Diana s’assoient à nos côtés et écoutent les détails que nous leur fournissons à propos de l’annulation des vols.
Après avoir communiqué avec Joyce à propos du remboursement des billets pour les vols annulés, aux prises par-dessus la tête par ses obligations pour le vingtième anniversaire de l’université, elle a téléphoné aux deux étudiants en panique totale, leur disant que nous sommes pris à l’aéroport et que nous ne pouvons nous rendre à Shànghăi. Tant pis pour mon message texte, elle n’a pas compris ça non plus, pauvre Joyce!
Ils sont contents que nous nous soyons débrouillés seuls, par contre, ils ne sont pas d’accord sur la méthode de remboursement pour les billets annulés. Kenny, originaire du Guangdong (province d’où provient la compagnie de China Southern), est profondément offusqué par la manière dont ses représentants gèrent l’affaire. Il s’indigne en accusant ses compatriotes de faire preuve de mauvaise foi et que sa province n’est pas du genre à offrir un aussi mauvais service à la clientèle. Il est venu nous rejoindre, armé d’un mot de la directrice du bureau des affaires étrangères de notre université, où la situation explique les circonstances de l’achat de nos billets.
De retour à l’aéroport, il brandit son papier tel une arme à la même préposée qui m’a vendu les nouveaux billets. Celle-ci, les traits de son visage inanimés, saisit la feuille, y jette à peine un coup d’œil, puis l’étampe aussitôt du sceau de la compagnie, signifiant que, tel qu’expliqué plus tôt, la portion du vol entre Nányáng et Zhèngzhōu sera remboursée sur la carte de banque de Joyce.
Par contre, la portion entre Zhèngzhōu et Shànghăi ne sera pas remboursée. Kenny se renseigne un peu plus avant de venir nous rejoindre dans l’aire d’attente quelques mètres plus loin, nous rapportant les paroles de la préposée, l’air penaud. Il nous dit que pour les vols de Nányáng à Zhèngzhōu puis Zhèngzhōu à Běijīng, toutes les portions seront remboursées, mais pas pour les passagers qui ont la portion Zhèngzhōu-Shànghăi.
Sans même passer de commentaire sur les détails qu’il vient de nous rapporter, Kenny s’exclame aussitôt « this is Chinese logic ». Mais nous nous doutons bien que, faute d’être en mesure de parler à un représentant du bureau chef de la compagnie, nous devons nous contenter de ce que la préposée de l’aéroport nous dit. Nous savons qu’un coup de fil au siège social nous permettrait d’expliquer les circonstances (hors de notre contrôle) qui ont résulté dans l’annulation de nos deux vols, ce qui, sans doute, permettrait d’obtenir un remboursement total par la compagnie aérienne.
Mais, ne pouvant empêcher un sourire en coin de se dessiner sur mes lèvres, je me passe le commentaire « who cares!!!!!! ». Non, je ne m’en préoccupe même pas. Désormais, ce genre de petits problèmes chiants ne sera plus notre affaire, et j’exulte en faisant cette simple constatation.
Nous prenons quelques photos de nos amis, les remercions à nouveau, les serrons dans nos bras, puis les regardons partir une dernière fois.
Quelques minutes plus tard, nous passons la sécurité, puis attendons un peu plus dans une nouvelle aire d’attente. Je m’inquiète déjà des éventuelles turbulences en regardant le vent qui souffle très fort, alors que Henning se surprend du nombre d’avion qui atterrissent puis décollent devant nous, sans jamais faire débarquer de passagers. Seraient-ce des avions supposés faire le plein à Zhèngzhōu mais redirigés à Nányáng en raison de la mauvaise température? Who knows. Who cares. Mais qu’est-ce qui me prend?? On dirait que j’ai avalé un contenant plein de valium!
Nous marchons jusqu’à l’avion et y embarquons en faisant de notre mieux pour ne pas nous cogner le coco sur le plafond de l’appareil, qui arrive à la hauteur du torse de Henning. L’avion n’a que trois rangées, deux d’un côté, puis une de l’autre. La petitesse de notre avion ne fait rien pour calmer ma paranoïa sur l’instabilité de l’air lors des vols domestiques en Chine et l’influence que ça pourrait avoir sur l’appareil. Pendant ce temps, tout en admirant la très jolie hôtesse qui vaque à ses occupations, Henning m’affirme que je pourrais étreindre sa cuisse aussi fort que j’en aurai de besoin si jamais mon délire sur les turbulences s’avère être fondé.
Pourtant, une fois que nous avons pris de l’altitude, l’avion ne subit aucune secousse. Je demeure un peu tendue pour la durée entière du vol, mais ce dernier se déroule sans le moindre soubresaut. Je suis aux anges. J’admets enfin que les vols internes chinois ne sont pas victimes de Voodoo ou d’une quelconque conspiration de l’air (j’ai toujours été une fille rationnelle…), nous avons simplement été malchanceux avec la température les deux autres fois.
Alors que nous approchons de l’aéroport de Shànghăi, nous apercevons forcément le smog qui l’étouffe. Ce ne sont pas des nuages normaux. Le ciel est tellement bleu où nous nous trouvons, ce n’est qu’un peu plus bas, en-dessous de nous, qu’on observe un tapis de nuages sales. L’image d’un Tupperware me vient en tête. Ces nuages sont un couvercle (non-hermétique, heureusement pour les Shanghaiens) emprisonnant toutes les cochonneries émises par cette mégapole au-dessus de celle-ci.
Nous traversons cette couche de smog puis nous ne voyons presque plus rien, seulement conscients du fait que nous sommes arrivés au moment où les roues de l’appareil entre brusquement en contact avec l’asphalte et que nos corps sont projetés vers l’avant, retenus dans leur motion par les ceintures de sécurité. Le bruit infernal émanant du processus de freinage cesse dès que nous ralentissons et nous sommes conduits tranquillement jusqu’à la porte d’embarquement/débarquement.
Une fois à l’intérieur de l’aéroport, nous longeons de nombreux couloirs étroits puis nous nous arrêtons brièvement, le temps de faire un arrêt aux toilettes, avant d’émerger dans l’aire des carrousels à bagages. Le sac-à-dos de Henning l’attend déjà lorsque nous arrivons devant le carrousel. Je n’ai jamais vu ça! On ne peut plus efficace… Mon sac arrive peu de temps après.
En arrivant au-dehors de la grosse bâtisse, nous partons aussitôt à la recherche d’un taxi. On n’a pas envie de se taper le trajet en autobus de ville avec tous nos lourds et encombrants bagages. Nous marchons quelques minutes, suivant l’enseigne lumineuse qui fini par nous guider directement devant le stand à taxi. Une file d’apparence interminable fait plusieurs zigzagues avant de mener devant une allée où les taxis font également la file, s’arrêtant seulement le temps de permettre aux chauffeurs de balancer des valises dans le coffre arrière et de presser des passagers de s’asseoir dans leur véhicule.
Considérant la longueur de la file (nous sommes heureux de voir une file en Chine et non pas un « gros tas »!), l’attente est relativement modeste (une heure). Je lis mon livre pendant que Henning regarde la foule. Nous nous droguons inconsciemment aux gaz d’échappement et c’est un peu étourdis que nous prenons place dans notre propre taxi.
Le trajet se fait relativement bien, sauf que notre chauffeur n’est pas à l’aise avec la pédale d’embrayage. Dans le trafic lourd sur l’autoroute, il s’obstine à coller le véhicule en face de lui et il freine brusquement lorsque ce dernier s’arrête à son tour, laissant à peine un centimètre de distance entre les deux pare-chocs. Alimentée par l’odeur étouffante de gaz, j’ai aussitôt le mal des transports, le tout s’accompagnant d’un terrible « mal de bloc » qui me martèle assidûment les tempes.
Enfin, nous arrivons à notre auberge de jeunesse (une autre heure plus tard), et je fais tout pour éviter de me donner en spectacle en vomissant sur la chaussée. Je suis d’une humeur détestable, prête à arracher la tête au premier qui ose m’énerver moindrement. Henning, courtois, monte nos bagages à la chambre au deuxième étage une fois l’enregistrement complété. La fille au comptoir est adorable, comme la dernière fois.
Je prends deux Tylenol et vais aussitôt m’étendre sur le lit, attendant que le pire passe. Pendant ce temps, Henning tente de communiquer nos coordonnées à Willie, un copain chinois rencontré dans notre chambre d’auberge de jeunesse à Luóyàng en février dernier. Il est originaire de Shànghăi, et nous l’avions averti de notre arrivée aujourd’hui question d’aller prendre un café avant notre départ et de rattraper le temps perdu.
Il vient tout juste de finir de travailler et tient mordicus à venir nous rejoindre directement à l’auberge. Je me dis qu’avec le trafic d’enfer qui règne à cette heure fatidique un soir de semaine, mon mal de tête devrait passer avant que Willie n’arrive ici.
Il arrive presque une heure plus tard, après cinq appels pour confirmer l’emplacement de l’auberge. Shànghăi est un vrai labyrinthe de petites rues et de gigantesques artères. Il est 20h30. Henning et moi sommes affamés. Après une accolade un peu gauche, nous décidons de rester dans le coin pour souper. Nous trouvons un restaurant pas trop miteux à cinq minutes de marche de là. Nous laissons notre ami spécialiste choisir les plats, qui arrivent peu de temps après. En Chine, il est rare d’attendre plus de dix minutes avant que la nourriture n’arrive à la table.
Pour être très honnête, les plats sont plus qu’ordinaires. Willie est d’accord. Il ne reviendra pas ici de sitôt!
Lors de notre repas, la conversion est tout aussi fade que les plats que nous mangeons. Sans même échanger un mot, je sais que Henning se pose la même question que moi : qu’est-il arrivé au chouette mec aventureux et au bon sens de l’humour que nous avions rencontré dix mois plus tôt?
Willie était étudiant au moment de notre première rencontre. Il était drôle, serviable et simplement agréable à côtoyer. Un mois après sa graduation, c'est-à-dire au cours de l’été, il s’est trouvé un emploi auprès d’une compagnie allemande (Continental). Depuis, il travaille comme un fou, il n’a aucune vie sociale et semble ne pas avoir d’opinion sur quoique ce soit. Il rit à peine alors que nous nous évertuons à le faire sourire. Le pauvre semble aussi exténué que nous, mais pas pour les mêmes raisons.
Son emploi lui permet de voyager pas mal en Chine. Il vend des systèmes de freins pour voiture (ex : ABS) et certains de ses clients sont des grosses compagnies, telle que Volkswagen. Il nous énonce son plan de vie, nommant les étapes tels les items sur une liste d’épicerie. Auto-maison-mariage-bébé-retraite-voyages. Peut-être était-ce le « plan » depuis le début, pourtant, ce n’est pas l’impression que nous nous étions faite de lui lors de notre première rencontre. Il était cool! Maintenant, avec sa chemise de couleur saumon, son manteau bien coupé et sa mallette en cuir, il est bien rangé et semble déjà avoir oublié ce que c’est de s’amuser.
Peut-être les différences culturelles nous empêchent-elles de comprendre ce qu’il peut bien être en train de vivre. Après tout, la société chinoise s’attend à ce que la populace de jeunes adultes se marie autour de vingt-cinq ans et qu’ils produisent un bébé environ un an après. La voiture et l’appartement témoignent du statut social. Mieux nanti est l’homme, plus il a de chance d’avoir un mariage prospère et se trouver une ménagère à son goût. Certes, j’exagère le stéréotype, quoique nos étudiants nous aient eux-mêmes inculqué leurs mœurs et dressé ce portrait, qui concorde pour la plupart des différentes régions de la Chine.
Ainsi, Willie est maintenant un homme, il travaille. Fini la vie « bohème » d’étudiant! Alors que nous allons prendre un café après le repas, il nous distribue chacun une carte d’affaire, et nous remet un crayon où est imprimé le nom de sa compagnie. Mmmmm.
Il annonce tout bonnement à Henning qu’il est fort probable qu’il aille à Frankfort l’année prochaine dans le contexte des affaires, et qu’il a bien l’intention d’aller visiter son grand ami allemand. D’accord répond mon copain avec un enthousiasme que je détecte aussitôt comme étant feint.
Je délaisse les deux hommes vers dix heures. Mon mal de tête de m’a pas ménagé de toute la soirée, et la nausée est revenue cogné à ma porte. Je suis malgré tout un peu soulagée de ne plus avoir à faire semblant de parler de quelque chose qui ne veut rien dire.
C’est triste, mais c’est ainsi. Henning me rejoint à peine une demi-heure plus tard. Il a dit que Willie était vraiment épuisé et que lui-même n’en pouvait plus de garder les yeux ouverts (ce que j’ai interprété comme voulant dire « j’étais plus capable moi non plus! »).
Je prépare des vêtements amples et confortables pour le long vol de demain. Je les avais stratégiquement placés tout en haut de mon gros sac-à-dos pour ne pas à avoir à déplacer le moindre article que j’avais minutieusement paqueté la veille. Mon sac semble prêt à exploser à tout moment. Je le referme avec autant de précaution que si j’avais affaire à une bombe à retardement.
Demain, un total de quatorze heures de vol doit être complété avant de n’arriver à destination, sans compter les quatre heures d’escale à Londres entre nos deux portions de vols. Je m’endors dès que je ferme les yeux, et pas même le ronflement de tondeuse de mon amoureux ne viendra interrompre mon sommeil cette nuit.
Le 19 décembre 2007, journée du grand départ, nous quittons la ville de Nányáng en grande pompe. Hahahahaaaa. Non, c’est faux. Les fastes célébrations qui ont lieu sur le campus ne sont non pas en notre honneur mais sont plutôt vouées à la célébration du vingtième anniversaire de la fondation du Nányáng Institute of Technology.
Un trafic fou (humain et motorisé) bloque toutes les avenues du campus. Tout le monde est présent : la crème de la crème de l’administration (y compris les président et vice-président de l’université); une grande partie des 17,000 étudiants (contre leur gré, évidemment); des passants curieux (indispensables); et des invités d’honneur dont certains font apparemment partie de diverses délégations étrangères (coréenne, japonaise, néo-zélandaise, Singapourienne, etc.). Ces représentants internationaux personnifient l’influx d’investissements contribuant à la fondation et au maintien de l’université.
Bref, au moment où nous nous faufilons en-dehors de notre appartement, cette foule réunie dans le stade est en train d’écouter le discours du président, qui devrait durer environ trois heures (au minium, selon les dires de nos étudiants). Les autobus, voitures, bicyclettes et motocyclettes qui ont permis à tout ce monde de se déplacer ici forment un bouchon ininterrompu sur toute la surface du campus, ce qui signifie qu’aucun taxi ne pourra se frayer un chemin jusqu’à notre édifice, où j’espérais pouvoir me débarrasser de nos bagages sans vraiment avoir à les porter.
Nous devons donc quitter le campus à pied, ce qui veut dire que nous devons marcher une dizaine de minutes avec chacun un gros sac de vingt-cinq kilogrammes sur le dos en plus d’un petit sac d’une dizaine de kilogrammes sur la poitrine. J’ai de la peine à me déplacer, mon équilibre est non-existant, et je me tortille de douleur en raison des corroies de mes deux sacs qui me scient cruellement les épaules. Enfin, le tout me donne l’allure d’un pingouin boiteux, se dandinant peu gracieusement sous le poids d’un trop gros fardeau.
Kenny et Diana, les deux étudiants travaillant pour le bureau des affaires étrangères (à qui on délègue toutes les tâches ingrates), sont chargés de nous accompagner à l’aéroport de Nányáng. Au moins, eux ne trouvent pas que c’est ingrat!
Nous arrivons à la sortie du campus, où nous tentons vainement d’héler un taxi. Ils sont tous pleins! Une dizaine de minutes s’écoulent, et enfin, un taxi s’arrête devant l’entrée du campus et se libère de ses passagers, sans doute venus assister à la cérémonie de l’université. Nous entassons nos bagages dans le coffre et sur le siège arrière, laissant tout juste assez d’espace pour que Henning et moi puissions nous asseoir. Nous ne savons combien de temps nous devrons attendre pour trouver un deuxième taxi pour Kenny et Diana, et de toute façon Henning et moi trouvons qu’il est préférable de faire nos adieux ici plutôt qu’à l’aéroport. Nous sommes des spécialistes après tout, et nous nous entendons sur le fait qu’il n’y a rien de plus déprimant que de se séparer dans un terminal d’aéroport où l’atmosphère est aseptisée et où personne n’est à l’abris des regards indiscrets de purs inconnus.
Après avoir échangé des câlins sincères transmettant des émotions impossibles à verbaliser, Henning et moi sommes émus de constater que c’est à contrecœur que Diana et Kenny nous regardent monter dans le taxi. Diana cache difficilement les larmes qui lui coulent le long des joues. Je ferme la portière en jetant un dernier regard à nos amis et à l’entrée du campus que nous ne pénétrerons plus à l'avenir, et le taxi s’éloigne rapidement.
Pendant tout le trajet, l’image de Diana ainsi que le souvenir des visages affligés de certains étudiants me reviennent en tête, passant devant mes yeux à tour de rôle, telle une projection au ralentie. Les chinois font rarement un spectacle de leurs émotions, et c’est seulement venu le temps de faire nos adieux que nos étudiants, amis et collègues auront cessé de tenter de contenir leurs émois et auront donné libre cours à leurs sentiments. J’ai des étudiants qui ont écrit des mots d’adieu dans un carnet que j’avais réservé à cet effet, connaissant trop bien la réticence de certains à dire à voix haute ce qu’ils ressentent en secret. J’ai d’autres étudiants qui ont eu le courage de me dire de vive voix leurs impressions et leurs pensées. Enfin, j’ai des étudiants qui ont osé me demander des « câlins » et d’autre qui se sont carrément jetés sur moi, les yeux pleins d’eau. C’était vraiment touchant, et surprenant!
C’est seulement en repensant à tout cela, tout en regardant le paysage brun et gris défiler devant nos yeux, que je réalise pleinement à quel point notre entourage s’est attaché à nous et que nous-mêmes avons été marqués par lui. Je partage mes réflexions avec Henning, qui fini par admettre qu’il pense la même chose, et nous reconnaissons sans prétention le fait d’avoir rejoint, affecté ou touché certains individus lors de notre séjour en Chine. Après tout, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes autant sur le plan professionnel que personnel!
Dans le cas spécial de Diana, c’était assez particulier puisqu’elle venait régulièrement chercher du réconfort lors de visites impromptues auprès de nous dans notre appartement. Elle ne cherchait pas à dissimuler son mécontentement face à la manière dont l’administration traitait sa population étudiante, et elle venait souvent se défouler en se confiant à moi de tous ses soucis, malheurs ou pour faire passer une subite crise de cafard. Notre départ l’afflige donc beaucoup. Elle a eu beau me répéter souvent qu’elle redoutait ce jour, sauf que c’est seulement maintenant que je le constate vraiment, l’image de ses joues mouillés imprégnée sur mes rétines.
Malgré tout, à la simple pensée d’embarquer sur l’avion qui nous permettra de quitter cette ville sale et puante, rien ne peut ternir la joie qui bourgeonne à une vitesse effarante dans mon cœur! Je suis triste d’abandonner les étudiants à leur sort, mais mon égoïsme prend le dessus et je me laisser bercer par l’image du bonheur qui m’attend venu le moment de retrouver mes proches, ma vie, et toutes les joies et les peines, petites et grandes, laissées derrière en début d’année.
Par contre… Nous ne savons pas encore qu’une fois arrivés à l’aéroport, un contretemps viendra obscurcir la joie nourrie par l’anticipation du départ.
Alors que nous sommes assis sur les sièges de plastiques beiges et inconfortables de l’aéroport en attendant de pouvoir enregistrer nos bagages au comptoir de China Southern Airlines, je décide d’aller me renseigner sur l’heure à laquelle ils commenceront l’embarquement. C’est alors que la préposée m’annonce que le vol a une demi-heure de retard.
Cela signifie que nous aurons très peu de temps (sans doute trop peu) pour attraper notre deuxième vol. Au cas où nous le manquons, je pose quelques questions sur l’horaire des vols en partance de Zhèngzhōu et menant à Shànghăi et apprend ainsi que nous aurons la possibilité de prendre un autre avion plus tard en après-midi si nécessaire.
Je retourne m’asseoir et peu de temps après mon téléphone cellulaire vibre, signalant que je viens de recevoir un message texte d’Angela, une ancienne étudiante du collège où j’ai enseigné la session dernière. Elle m’annonce qu’elle-même accompagnée de Miss Zhang et de Huang Jing (mon ancienne patronne et une ancienne collègue) sont en chemin pour l’aéroport!
Comme de fait, elles arrivent quelques minutes plus tard en courant et en piaillant, pensant nous avoir manqués!
Miss Zhang a un gros sac plein de noix et de fruits séchés (ainsi que des espèces de champignons et algues emballés sous vide) dans les mains, qu’elle a gentiment préparé en cas de fringale sur l’avion… Nous échangeons quelques paroles, puis Miss Zhang se renseigne sur le retard du vol et nous explique que le délai est dû à une épaisse brume enrobant la ville de Zhèngzhōu (brume ou smog??? haha…). Enfin, à court de discussion, les visages empourprés par les émotions fortes, mes amies nous serrent tour à tour dans leur bras, signe d’un départ imminent. Du coin de l’œil, je vois Angela me tourner le dos, mais j’ai quand même le temps d’apercevoir ses yeux rouges et mouillés.
Je suis soudain toute mal, et je détourne le regard seulement pour être témoin d’une nouvelle éruption de tristesse en voyant Miss Zhang s’essuyer brutalement les yeux et les joues du revers de la main. Avant même de pouvoir émettre la moindre pensée, je sens mes propres yeux devenir humides. Moi qui croyais que les seules larmes qui couleraient de mes yeux ce jour-là seraient de jubilation, j’ai clairement sous-estimé les sentiments que j’éprouverais venu le moment de partir.
Quelques jours plus tôt, j’avais été souper avec Angela et nous avions passé la soirée à jaser et rigoler. C’était vraiment agréable, et pour une fois je riais de bon cœur et non pas parce qu’on s’attendait à ce que je le fasse poliment. Cette jeune fille de dix-neuf ans me fait vraiment penser à moi quand j’avais son âge, sauf pour une volubilité à exprimer ses sentiments qui est tout-à-faire désarmante. Lors de notre ultime rencontre, elle m’avait fait des aveux particulièrement touchants sur le rôle que j’avais joué dans sa vie, un rôle dont je ne me sentais pas digne mais sur lequel elle comptait s’appuyer dans le futur pour partir à la chasse de ses rêves et accomplir ses désirs les plus profonds.
En la voyant « perdre contrôle » aujourd’hui, je suis témoin de la plus grande marque d’affection, d’admiration et de respect imaginable. Comment faire barrage aux flots d’émotions me submergeant à cet instant mémorable!!
Le temps de sécher mes larmes, mes trois comparses ont déjà passé la porte de sortie et ont disparu dans la voiture noire qui les attendait au-dehors.
Henning me serre dans ses bras sans mot dire, puis la mélancolie se dissipe assez vite au profit de la joie d’être serrée dans l’étreinte amoureuse de mon copain, qui a lui aussi très hâte d’embarquer dans notre avion et de mettre un terme joyeux à notre aventure chinoise!
C’est alors qu’un message incompréhensible est formulé sur l’intercom de l’aéroport. L’air dubitatif, j’observe tous les chinois autour de nous se lever et se précipiter en un coup de vent au comptoir à quelques mètres en face de nous.
Certains hurlent en brandissant leurs billets d’avion, d’autres plus résolus et avec un visage impassible écoutent les préposés s’expliquer placidement. Enfin, un homme en civil s’approche de nous et nous annonce que le vol en partance pour Zhèngzhōu a été annulé.
À ma grande surprise, ni Henning, ni moi ne bronchons. Nous nous regardons sereinement et j’attends que les autres passagers s’écartent du comptoir pour m’y rendre à mon tour. Enfin, je vais poser mes questions et apprend que l’aéroport de Zhèngzhōu a été fermé. Tous les vols en direction ou en partance de la capitale provinciale sont annulés et remis à un jour où les conditions météorologiques seront plus clémentes.
J’hausse les épaules, un peu agacée, néanmoins consciente du fait que je ne ressens aucune frustration. Je suggère une alternative. Il doit bien y avoir des vols directs entre Nányáng et Shànghăi? Après avoir surpris une conversation entre deux inconnus dont un agent de voyage quelques semaines plus tôt, j’ai cru comprendre que la compagnie China Southern avait décidé d’offrir un vol direct dès le mois de novembre. Simplement, nous avions déjà acheté nos billets à ce moment-là, expliquant le détour via la capitale provinciale.
L’air benêt, elle confirme mes propos d’un geste approbateur de la tête. T’aurais pas pu me le suggérer toi-même espèce de nigaude?! C’est toi, après tout, la préposée à l’information… J’ai beau me passer le commentaire, je garde mon sang-froid. Ce dernier n’est d’ailleurs pas prêt de se mettre à bouillir. Perdre patience en Chine est un parfait gaspillage d’énergie, je l’ai ENFIN compris.
Ainsi, je discute avec elle des horaires et des coûts, puis je découvre que, ô dieu merci, il y a un vol cet après-midi même à 15h10, et qu’il reste encore de la place. C’est vraiment le destin qui nous sourit puisque les vols ne sont pas journaliers pour cette destination, et que sans la possibilité d’arriver à Shànghăi ce soir-même, nous ne pourrions embarquer dans notre vol pour l’Allemagne le lendemain matin.
Je lui demande si nous serons remboursés, puis elle me fait signe que oui, mais je ne comprends pas tout de suite les détails de la procédure à suivre. Face à mon incompréhension, c’est elle qui s’impatiente et puis elle m’écrit sur un papier les caractères suivants : 在哪里买在哪里退 « Zài năli măi zài năli tuì ». Aaaaaaaah, je vois. Nous serons remboursés à l’endroit où nous avons fait l’achat des billets.
Je ne comprends décidemment pas toujours le dialecte local (le Nányáng-huà), car j’ai appris le pŭtōnghuà (mandarin) de Běijīng. Cependant, la merveille de la langue chinoise c’est que peu importe la prononciation ou le dialecte, les caractères demeurent les mêmes à travers toute la Chine (sauf dans certaines régions du sud ainsi qu’à Taiwan et Hong Kong, où les caractères traditionnels, à défaut des caractères simplifiés introduits au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, sont encore employés quotidiennement).
Nous ne pourrons donc être remboursés puisque nous avons acheté nos billets pour les vols d’aujourd’hui sur Internet à l’aide de la carte bancaire de Joyce (qui a pris la place d’Ellen au bureau des affaires étrangère). La session dernière, nous avions été en mesure de nous servir de nos propres cartes de crédit pour acheter les billets entre Nányáng et Běijīng, mais récemment, le gouvernement a entrepris de mieux contrôler les achats fait en ligne en obligeant les particuliers de se servir d’une carte spéciale pour magasiner sur Internet, nous poussant à faire appel à l’aide de Joyce pour acheter nos billets. J’explique la chose à la préposée, qui, à l’air qu’elle me fait, ne pourrait se ficher plus de mon problème.
Okaaaaaaaaaaay. Je l’oblige à parler à Joyce après avoir composé son numéro sur mon téléphone cellulaire pour qu’elle lui explique clairement la situation. La dame s’exécute sans contester, ce après quoi je prends la parole avec Joyce et lui dit qu’elle devrait garder l’argent sur son compte et le partager avec Kenny et Diana en signe de remerciement de nous avoir tant aidé lors de notre séjour en Chine. Elle conteste, s’offusque même un peu, mais fini par se taire lorsqu’elle constate que je demeure inébranlable dans ma position.
Enfin, je conclus la conversation en lui expliquant qu’elle n’a pas à s’inquiéter, que nous avons réussi à acheter des nouveaux billets et que tout est en ordre. Par la suite, je répète par écrit dans un message texte tout ce que je lui ai déjà dit de vive voix car je sais qu’elle n’a sans doute pas compris tout ce que j’ai dit.
Je paye pour les nouveaux billets, voyant les trois quart de notre budget pour notre escale à Shànghăi s’évaporer d’un coup. Tant pis! Tout ce qui nous importe, c’est de PARTIR!!!!
Alors, je retourne m’asseoir auprès de Henning, et après avoir remis nos bagages entre les mains des préposés de la compagnie aérienne, nous décidons d’aller prendre une bouchée non loin de là, où il y a apparemment un minuscule restaurant qui offre un menu frugale de riz ou de nouilles.
En se dirigeant vers l’extérieur, nous sommes assaillis par quelques chauffeurs de taxi trop contents de pouvoir nous conduire en ville pour une somme indécente. Bù yào bù yào! (non-non-non!) répond-t-on en secouant négativement la tête. Ils n’insistent pas.
Nous marchons le long de la route principale, et au tournant d’une allée plus loin, nous apercevons une drôle de baraque qui, malgré son allure dérisoire, ne peut-être autre chose que le restaurant mentionné par la préposée de l’aéroport.
En effet, on nous conduit à une table et nous choisissons des nouilles végétariennes pour boucher le creux qui s’est formé dans nos estomacs. Quelques minutes plus tard, on nous apporte un bol rempli de nouilles bien ordinaires avec quelques feuilles vertes et des bouts de gingembre frais. Le tout est fade. Les soi-disant légumes ont sans aucun doute été cultivés dans le champ que nous avons aperçu directement sur la propriété de l’aéroport. Comme de fait, nous croyons détecter un certain arrière-goût de gaz d’échappement après les deux premières bouchées.
Soudain, le téléphone de Henning se met à sonner. C’est Diana à l’appareil. Kenny et elle sont à l’aéroport et ils paniquent car ils ne nous trouvent nulle part (il faut dire que l’aéroport ne consiste qu’en une grande salle). Nous leur expliquons notre emplacement, et après avoir répété les directions à trois reprises (allez en ligne droite et tournez à gauche devant le drapeau rouge), Henning se décide à aller les rejoindre en chemin pour les rassurer un peu.
Je continue à manger mes nouilles sans conviction, et les voit apparaître tous les trois quelques minutes plus tard. Ils sont tout sourire, ce qui témoigne du fait que Henning leur a sans doute expliqué la situation. Sans accepter de commander quoique ce soit, Kenny et Diana s’assoient à nos côtés et écoutent les détails que nous leur fournissons à propos de l’annulation des vols.
Après avoir communiqué avec Joyce à propos du remboursement des billets pour les vols annulés, aux prises par-dessus la tête par ses obligations pour le vingtième anniversaire de l’université, elle a téléphoné aux deux étudiants en panique totale, leur disant que nous sommes pris à l’aéroport et que nous ne pouvons nous rendre à Shànghăi. Tant pis pour mon message texte, elle n’a pas compris ça non plus, pauvre Joyce!
Ils sont contents que nous nous soyons débrouillés seuls, par contre, ils ne sont pas d’accord sur la méthode de remboursement pour les billets annulés. Kenny, originaire du Guangdong (province d’où provient la compagnie de China Southern), est profondément offusqué par la manière dont ses représentants gèrent l’affaire. Il s’indigne en accusant ses compatriotes de faire preuve de mauvaise foi et que sa province n’est pas du genre à offrir un aussi mauvais service à la clientèle. Il est venu nous rejoindre, armé d’un mot de la directrice du bureau des affaires étrangères de notre université, où la situation explique les circonstances de l’achat de nos billets.
De retour à l’aéroport, il brandit son papier tel une arme à la même préposée qui m’a vendu les nouveaux billets. Celle-ci, les traits de son visage inanimés, saisit la feuille, y jette à peine un coup d’œil, puis l’étampe aussitôt du sceau de la compagnie, signifiant que, tel qu’expliqué plus tôt, la portion du vol entre Nányáng et Zhèngzhōu sera remboursée sur la carte de banque de Joyce.
Par contre, la portion entre Zhèngzhōu et Shànghăi ne sera pas remboursée. Kenny se renseigne un peu plus avant de venir nous rejoindre dans l’aire d’attente quelques mètres plus loin, nous rapportant les paroles de la préposée, l’air penaud. Il nous dit que pour les vols de Nányáng à Zhèngzhōu puis Zhèngzhōu à Běijīng, toutes les portions seront remboursées, mais pas pour les passagers qui ont la portion Zhèngzhōu-Shànghăi.
Sans même passer de commentaire sur les détails qu’il vient de nous rapporter, Kenny s’exclame aussitôt « this is Chinese logic ». Mais nous nous doutons bien que, faute d’être en mesure de parler à un représentant du bureau chef de la compagnie, nous devons nous contenter de ce que la préposée de l’aéroport nous dit. Nous savons qu’un coup de fil au siège social nous permettrait d’expliquer les circonstances (hors de notre contrôle) qui ont résulté dans l’annulation de nos deux vols, ce qui, sans doute, permettrait d’obtenir un remboursement total par la compagnie aérienne.
Mais, ne pouvant empêcher un sourire en coin de se dessiner sur mes lèvres, je me passe le commentaire « who cares!!!!!! ». Non, je ne m’en préoccupe même pas. Désormais, ce genre de petits problèmes chiants ne sera plus notre affaire, et j’exulte en faisant cette simple constatation.
Nous prenons quelques photos de nos amis, les remercions à nouveau, les serrons dans nos bras, puis les regardons partir une dernière fois.
Quelques minutes plus tard, nous passons la sécurité, puis attendons un peu plus dans une nouvelle aire d’attente. Je m’inquiète déjà des éventuelles turbulences en regardant le vent qui souffle très fort, alors que Henning se surprend du nombre d’avion qui atterrissent puis décollent devant nous, sans jamais faire débarquer de passagers. Seraient-ce des avions supposés faire le plein à Zhèngzhōu mais redirigés à Nányáng en raison de la mauvaise température? Who knows. Who cares. Mais qu’est-ce qui me prend?? On dirait que j’ai avalé un contenant plein de valium!
Nous marchons jusqu’à l’avion et y embarquons en faisant de notre mieux pour ne pas nous cogner le coco sur le plafond de l’appareil, qui arrive à la hauteur du torse de Henning. L’avion n’a que trois rangées, deux d’un côté, puis une de l’autre. La petitesse de notre avion ne fait rien pour calmer ma paranoïa sur l’instabilité de l’air lors des vols domestiques en Chine et l’influence que ça pourrait avoir sur l’appareil. Pendant ce temps, tout en admirant la très jolie hôtesse qui vaque à ses occupations, Henning m’affirme que je pourrais étreindre sa cuisse aussi fort que j’en aurai de besoin si jamais mon délire sur les turbulences s’avère être fondé.
Pourtant, une fois que nous avons pris de l’altitude, l’avion ne subit aucune secousse. Je demeure un peu tendue pour la durée entière du vol, mais ce dernier se déroule sans le moindre soubresaut. Je suis aux anges. J’admets enfin que les vols internes chinois ne sont pas victimes de Voodoo ou d’une quelconque conspiration de l’air (j’ai toujours été une fille rationnelle…), nous avons simplement été malchanceux avec la température les deux autres fois.
Alors que nous approchons de l’aéroport de Shànghăi, nous apercevons forcément le smog qui l’étouffe. Ce ne sont pas des nuages normaux. Le ciel est tellement bleu où nous nous trouvons, ce n’est qu’un peu plus bas, en-dessous de nous, qu’on observe un tapis de nuages sales. L’image d’un Tupperware me vient en tête. Ces nuages sont un couvercle (non-hermétique, heureusement pour les Shanghaiens) emprisonnant toutes les cochonneries émises par cette mégapole au-dessus de celle-ci.
Nous traversons cette couche de smog puis nous ne voyons presque plus rien, seulement conscients du fait que nous sommes arrivés au moment où les roues de l’appareil entre brusquement en contact avec l’asphalte et que nos corps sont projetés vers l’avant, retenus dans leur motion par les ceintures de sécurité. Le bruit infernal émanant du processus de freinage cesse dès que nous ralentissons et nous sommes conduits tranquillement jusqu’à la porte d’embarquement/débarquement.
Une fois à l’intérieur de l’aéroport, nous longeons de nombreux couloirs étroits puis nous nous arrêtons brièvement, le temps de faire un arrêt aux toilettes, avant d’émerger dans l’aire des carrousels à bagages. Le sac-à-dos de Henning l’attend déjà lorsque nous arrivons devant le carrousel. Je n’ai jamais vu ça! On ne peut plus efficace… Mon sac arrive peu de temps après.
En arrivant au-dehors de la grosse bâtisse, nous partons aussitôt à la recherche d’un taxi. On n’a pas envie de se taper le trajet en autobus de ville avec tous nos lourds et encombrants bagages. Nous marchons quelques minutes, suivant l’enseigne lumineuse qui fini par nous guider directement devant le stand à taxi. Une file d’apparence interminable fait plusieurs zigzagues avant de mener devant une allée où les taxis font également la file, s’arrêtant seulement le temps de permettre aux chauffeurs de balancer des valises dans le coffre arrière et de presser des passagers de s’asseoir dans leur véhicule.
Considérant la longueur de la file (nous sommes heureux de voir une file en Chine et non pas un « gros tas »!), l’attente est relativement modeste (une heure). Je lis mon livre pendant que Henning regarde la foule. Nous nous droguons inconsciemment aux gaz d’échappement et c’est un peu étourdis que nous prenons place dans notre propre taxi.
Le trajet se fait relativement bien, sauf que notre chauffeur n’est pas à l’aise avec la pédale d’embrayage. Dans le trafic lourd sur l’autoroute, il s’obstine à coller le véhicule en face de lui et il freine brusquement lorsque ce dernier s’arrête à son tour, laissant à peine un centimètre de distance entre les deux pare-chocs. Alimentée par l’odeur étouffante de gaz, j’ai aussitôt le mal des transports, le tout s’accompagnant d’un terrible « mal de bloc » qui me martèle assidûment les tempes.
Enfin, nous arrivons à notre auberge de jeunesse (une autre heure plus tard), et je fais tout pour éviter de me donner en spectacle en vomissant sur la chaussée. Je suis d’une humeur détestable, prête à arracher la tête au premier qui ose m’énerver moindrement. Henning, courtois, monte nos bagages à la chambre au deuxième étage une fois l’enregistrement complété. La fille au comptoir est adorable, comme la dernière fois.
Je prends deux Tylenol et vais aussitôt m’étendre sur le lit, attendant que le pire passe. Pendant ce temps, Henning tente de communiquer nos coordonnées à Willie, un copain chinois rencontré dans notre chambre d’auberge de jeunesse à Luóyàng en février dernier. Il est originaire de Shànghăi, et nous l’avions averti de notre arrivée aujourd’hui question d’aller prendre un café avant notre départ et de rattraper le temps perdu.
Il vient tout juste de finir de travailler et tient mordicus à venir nous rejoindre directement à l’auberge. Je me dis qu’avec le trafic d’enfer qui règne à cette heure fatidique un soir de semaine, mon mal de tête devrait passer avant que Willie n’arrive ici.
Il arrive presque une heure plus tard, après cinq appels pour confirmer l’emplacement de l’auberge. Shànghăi est un vrai labyrinthe de petites rues et de gigantesques artères. Il est 20h30. Henning et moi sommes affamés. Après une accolade un peu gauche, nous décidons de rester dans le coin pour souper. Nous trouvons un restaurant pas trop miteux à cinq minutes de marche de là. Nous laissons notre ami spécialiste choisir les plats, qui arrivent peu de temps après. En Chine, il est rare d’attendre plus de dix minutes avant que la nourriture n’arrive à la table.
Pour être très honnête, les plats sont plus qu’ordinaires. Willie est d’accord. Il ne reviendra pas ici de sitôt!
Lors de notre repas, la conversion est tout aussi fade que les plats que nous mangeons. Sans même échanger un mot, je sais que Henning se pose la même question que moi : qu’est-il arrivé au chouette mec aventureux et au bon sens de l’humour que nous avions rencontré dix mois plus tôt?
Willie était étudiant au moment de notre première rencontre. Il était drôle, serviable et simplement agréable à côtoyer. Un mois après sa graduation, c'est-à-dire au cours de l’été, il s’est trouvé un emploi auprès d’une compagnie allemande (Continental). Depuis, il travaille comme un fou, il n’a aucune vie sociale et semble ne pas avoir d’opinion sur quoique ce soit. Il rit à peine alors que nous nous évertuons à le faire sourire. Le pauvre semble aussi exténué que nous, mais pas pour les mêmes raisons.
Son emploi lui permet de voyager pas mal en Chine. Il vend des systèmes de freins pour voiture (ex : ABS) et certains de ses clients sont des grosses compagnies, telle que Volkswagen. Il nous énonce son plan de vie, nommant les étapes tels les items sur une liste d’épicerie. Auto-maison-mariage-bébé-retraite-voyages. Peut-être était-ce le « plan » depuis le début, pourtant, ce n’est pas l’impression que nous nous étions faite de lui lors de notre première rencontre. Il était cool! Maintenant, avec sa chemise de couleur saumon, son manteau bien coupé et sa mallette en cuir, il est bien rangé et semble déjà avoir oublié ce que c’est de s’amuser.
Peut-être les différences culturelles nous empêchent-elles de comprendre ce qu’il peut bien être en train de vivre. Après tout, la société chinoise s’attend à ce que la populace de jeunes adultes se marie autour de vingt-cinq ans et qu’ils produisent un bébé environ un an après. La voiture et l’appartement témoignent du statut social. Mieux nanti est l’homme, plus il a de chance d’avoir un mariage prospère et se trouver une ménagère à son goût. Certes, j’exagère le stéréotype, quoique nos étudiants nous aient eux-mêmes inculqué leurs mœurs et dressé ce portrait, qui concorde pour la plupart des différentes régions de la Chine.
Ainsi, Willie est maintenant un homme, il travaille. Fini la vie « bohème » d’étudiant! Alors que nous allons prendre un café après le repas, il nous distribue chacun une carte d’affaire, et nous remet un crayon où est imprimé le nom de sa compagnie. Mmmmm.
Il annonce tout bonnement à Henning qu’il est fort probable qu’il aille à Frankfort l’année prochaine dans le contexte des affaires, et qu’il a bien l’intention d’aller visiter son grand ami allemand. D’accord répond mon copain avec un enthousiasme que je détecte aussitôt comme étant feint.
Je délaisse les deux hommes vers dix heures. Mon mal de tête de m’a pas ménagé de toute la soirée, et la nausée est revenue cogné à ma porte. Je suis malgré tout un peu soulagée de ne plus avoir à faire semblant de parler de quelque chose qui ne veut rien dire.
C’est triste, mais c’est ainsi. Henning me rejoint à peine une demi-heure plus tard. Il a dit que Willie était vraiment épuisé et que lui-même n’en pouvait plus de garder les yeux ouverts (ce que j’ai interprété comme voulant dire « j’étais plus capable moi non plus! »).
Je prépare des vêtements amples et confortables pour le long vol de demain. Je les avais stratégiquement placés tout en haut de mon gros sac-à-dos pour ne pas à avoir à déplacer le moindre article que j’avais minutieusement paqueté la veille. Mon sac semble prêt à exploser à tout moment. Je le referme avec autant de précaution que si j’avais affaire à une bombe à retardement.
Demain, un total de quatorze heures de vol doit être complété avant de n’arriver à destination, sans compter les quatre heures d’escale à Londres entre nos deux portions de vols. Je m’endors dès que je ferme les yeux, et pas même le ronflement de tondeuse de mon amoureux ne viendra interrompre mon sommeil cette nuit.
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Le cadran indique 6h30. Le temps de prendre une douche et d’enfiler nos vêtements, de faire un dernier tour de la chambre pour s’assurer que nous n’oublions rien, Henning et moi sommes fin prêts à rencontrer le chauffeur avec qui nous avons rendez-vous à 7h20. Hier, nous avons arrangé un transport de l’auberge à l’aéroport Pudong. C’est un service offert par notre hébergement (payant bien sûr, mais très pratique).
Le chauffeur nous attend déjà lorsque nous descendons nos sacs en faisant attention de ne pas trop faire de vacarme. Je récupère le dépôt pour la clé de la chambre, et nous allons mettre nos sacs dans le véhicule au-dehors. C’est une mini-fourgonnette Volkswagen, en bon état et spacieuse. Je spécifie ces détails car ce sont des éléments qui m’apporteront un certain réconfort venu le moment d’être témoin de la manière de conduire de notre chauffeur.
Quel malade! Alors que nous sillonnons les étroites allées qui finiront par mener à un gros boulevard, nous demeurons entièrement ignorants de l’ampleur du danger qui nous attend sur l’autoroute. Le chauffeur ne conduit pas, il pilote sa voiture. Il conduit à une vitesse effarante, mais le pire, c’est la façon qu’il a de zigzaguer d’une voie à l’autre, s’infiltrant pernicieusement dans l’espace confiné qui sépare à peine les voitures en mouvement autour de nous. Clairement, il ne supporte pas d’avoir un véhicule devant lui. Le problème, c’est qu’il en a plein des véhicules, et ils sont PARTOUT!
Sa façon de conduire me fait exactement penser à un petit mulot fébrile qui coure en cherchant à échapper aux griffes de son prédateur. Sauf que pour un mulot, il a le culot d’un lion! Il suit une logique erratique dans ses déplacements. Il fonce, s’arrête abruptement, coupe vicieusement les autres, klaxonne présomptueusement pour décourager ceux qui osent changer de voie en même temps que lui, leur signifiant que la manœuvre sera d’abord effectuée par lui et que la route lui appartient. Entre temps, il se trompe entre ses pédales de frein et d’accélérateur, surtout quand les lumières de frein des voitures en face de nous s’allument… Entre temps, il massacre la transmission, et les bruits malsains qu’elle émet sous l’absence de dextérité du chauffeur fait grincer des dents mon pauvre Henning.
Nous avons pris la précaution de quitter pour l’aéroport avec beaucoup d’avance, et je ne suis donc aucunement stressée de me rendre à destination rapidement. De ce fait, je désapprouve l’allure folle à laquelle nous progressons, et je serre la cuisse de Henning plus fort que dans l’avion en juillet dernier alors que nous volions en direction de Běijīng en plein milieu d’un orage fougueux. Henning lui-même est blême, et je le vois faire la motion de freiner avec son pied à maintes reprises, comme pour éviter des collisions même s’il est douloureusement conscient de l’absence d’une pédale de frein devant lui.
Pour que Henning soit nerveux en voiture, ou pour être nerveux tout court, il faut vraiment que les éléments convergent de façon alarmante. En ce moment, outre serrer la tête du siège en face de lui, il me dit ouvertement qu’il est heureux que nous soyons à bord d’une voiture allemande et que nous pouvons au moins compter sur le bon fonctionnement des ceintures de sécurité et des sacs gonflables.
Puisque le chauffeur semble prendre de l’assurance au fur et à mesure que nous progressons, ses manœuvres deviennent de plus en plus casse-cou. Quand je vois la pancarte « Pudong Airpor – 37km », je décide que j’en ai assez.
- Eye, chauffeur! Chauffeur!!! m’écriai-je une deuxième fois en voyant qu’il ne m’entend pas la première.
- Quoi????
Cherchant un peu mes mots pour m’exprimer correctement en mandarin, je décide de laisse aller mes émotions et opte pour une approche directe et un ton de voix féroce.
- Pouvez-vous ralentir. Vous conduisez très vite, et je suis très, très nerveuse en ce moment. Si je suis pour mourir bientôt, ce ne sera pas en Chine, et surtout pas avant de prendre l’avion qui m’emmène loin d’ici!!!!!
Je ne cache pas mon étonnement en constatant qu’il cesse aussitôt ses manœuvres audacieuses. Il continue d’évoluer à une vitesse à la limite de l’acceptable, mais au moins, il s’est soudain rappelé qu’il n’est pas un cowboy et que sa voiture n’est pas un étalon impétueux. La route n’a pas besoin d’être domptée. D’ailleurs, nous ne sommes plus à Nányáng! Les gens ne conduisent pas dans le sens inverse ici, c’est bien signe que les conducteurs sont plus civilisés, non?!
Enfin, après une heure et quart de supplice routier, nous nous pressons de récupérer nos sacs dans la valise de la fourgonnette et même si le chauffeur a la gentillesse d’aller nous chercher un chariot à bagages, nous n’arrivons pas à lui sourire. Nous pénétrons dans l’aéroport, lui lançant malgré tout un merci plein de sous-entendus.
Nous trouvons rapidement le comptoir de British Airways, où nous nous mettons en ligne pour obtenir nos cartes d’embarquement ainsi qu’enregistrer nos bagages. J’espère également pouvoir dénicher des sièges de sortie d’urgence, car lors de notre enregistrement en ligne hier soir, ils n’étaient pas disponibles.
Pendant que nous attendons, une préposée vient nous porter des étiquettes à bagages tout en nous annonçant d’une voix doucereuse que notre vol a une heure de retard, que ce dernier ne quittera Shànghăi qu’à midi.
Finalement, pas de siège devant la sortie d’urgence. Henning devra ronger son frein et accepter de se plier en quatre pendant douze heures. Nous ne savons pas à ce moment-là que nous aurons pour voisin de siège un petit « prout » de moins de deux ans, qui hurlera à tous les trois heures et dont les cris atteindront des niveaux de décibels que parfois seuls les chats et les chiens peuvent entendre. Mais, ce n’est pas si pire considérant que ses parents parviendront à le calmer assez rapidement lors de chaque épisode, de sorte à ce qu’il ne recommencera ses crises qu’à des intervalles tolérables.
Une fois la sécurité passée, nous partons à la recherche d’un endroit où dîner. Il est plus difficile de dénicher un petit café ou restaurant que ce nous ne l’aurions cru. Finalement, nous choisissons une sorte de casse-croûte où ils vendent des simili-sandwich au fromage et au jambon (minuscule tranches de pain mastique avec une tranche de fromage Kraft et du spam, c’est-là-dire du jambon en conserve…). Henning accompagne son « repas » d’un café et moi d’un jus. Le tout pour 275 yuan!!! (environ 38 dollars canadiens). Il n’y avait pas de prix sur le menu, et nous n’avons pas eu le bon sens de demander la somme de nos choix avant de commander. Oh, et puis on s’en fou, de toute façon, il faut bien dépenser nos derniers yuans!
Pendant que nous mangeons, nous nous intoxiquons à la fumée de cigarette qui nous parvient de toutes les tables avoisinantes. À peine avons-nous avalé notre trompe-faim et nos miettes que nous quittons l’endroit pour aller trouver notre porte d’embarquement.
Elle n’est pas très loin d’où nous nous trouvions, et donc nous nous y installons pour le temps qu’il nous reste à attendre. Une famille de jet-setters est assise deux rangées derrières nous. Les trois enfants ont chacun leur joueur-DVD dernier-cri, puis je constate un peu étonnée que ces derniers savent parler le mandarin lorsque la concierge les apostrophe pour nettoyer le recoin où ils ont décidé de s’affaisser.
En allant au toilette, je croise une grande et mince jeune femme blonde aux yeux bleus, qui, sur son téléphone portable, entretien une conversation (d’apparence enflammée) avec son interlocuteur en mandarin, qu’elle maîtrise parfaitement (autant au point de vue de la prononciation que le débit de ses paroles). C’est pareil pour l’homme d’affaire d’origine britannique qui est assis en face de nous dans l’aire d’attente et qui pianote sur son ordinateur portable tout en parlant à son associé (en mandarin) de contrats à signer avec tel ou tel parti et de telle ou telle clause à être révisée avec tel ou tel collègue.
Shànghăi est connue pour ses nombreuses compagnies étrangères qui viennent y ouvrir des nouvelles branches dans un élan d’enthousiasme à l’idée de conquérir un marché tel que celui offert par la Chine. Ainsi, il n’est pas surprenant de voir autant d’étrangers apprendre le mandarin pour mieux faire affaire avec les gens de la place. Le commerce est tellement important en Chine! Money-money!
Vient le temps d’embarquer dans l’avion, où nous sommes très tassés mais quand même très bien traités. Au moment du décollage, je suis à nouveau dégoûtée par la pollution qui règne sur la ville. Il semble évident qu’avec une population de la taille de celle de l’Allemagne, cependant confinée dans un territoire considérablement plus petit, le contrôle environnemental se fait plus difficilement. Ou du moins, la volonté de garder la ville propre en pratique est une tâche plus ardue que d’élaborer des lois et des objectifs à cet effet en théorie.
Ainsi, je ne cache pas mon dégoût pour le smog et partage avec Henning mon scepticisme face à la résolution Shanghaienne de vouloir rendre la ville « verte » d’ici 2010 pour l’expo international. En survolant les nuages bruns et gris, et en voyant le ciel bleu émerger un peu plus haut en altitude, je me passe le commentaire sur le fait que mon choix de ville pour vivre sera grandement influencé par le degré de pollution. Ça aura été tellement lourd de passer de nombreux mois dans une ville où la matière première pour ce qui est de l’énergie est le charbon. Dieu sait que notre santé aura indéniablement été affectée, parole d’asthmatique!
Certes, il ne faut pas oublié que nous sommes venus vivre ici par choix. Simplement, il est parfois plus difficile d’assumer les conséquences que de s’en plaindre!
Douze heures plus tard, dont trois qui se sont envolées dans le néant pour moi (merci pilule de Gravol!), nous arrivons à Londres. La ville est également recouverte d’une épaisse couche de nuages gris. Il est possible que ce soit du smog aussi selon les témoignages de certains amis s’y étant rendus de par le passé.
À l’aéroport, notre vol est à nouveau retardé. En fait, nous apprenons plus tard que l’avion et son équipage étaient à l’heure, mais qu’il manquait de préposés pour recevoir les passagers à bord de l’avion et pour vérifier leurs billets au comptoir de la porte d’embarquement.
Enfin, trois heures d’escale plus tard, nous partons pour Düsseldorf. Je m’endors et me réveille presque aussitôt (du moins c’est l’impression que j’ai en ouvrant les yeux) alors que nous atterrirons d’ici une dizaine de minutes. Le vol n’aura duré qu’une heure et quart.
Après avoir ramassé nos bagages au carrousel et passé les douanes, nous passons enfin la porte de sortie et apercevons aussitôt les parents de Henning, qui eux aussi nous ont tout de suite repérés. La maman de mon copain pleure à chaudes larmes après avoir vainement tenté de contenir ses émotions. Les câlins sont échangés, la joie des retrouvailles est immense!
Il nous reste une heure trente de route à faire avant de ne parvenir à Steinfurt et d’y retrouver un lit douillet. Le papa au volant, moi en avant, la maman et le fils en arrière. La mère de Henning nous a préparé des sandwiches au VRAI fromage et au salami, ainsi qu’un thermos plein de café. Henning jubile. Pendant qu’il raconte énergiquement nos péripéties à sa maman (les sandwichs et l’adrénaline agissent comme stimulant!), je tombe dans les bras de Morphée seulement pour ré-émerger de mon sommeil à des intervalles réguliers, le temps d’échanger un sourire et quelques paroles avec les parents de Henning.
Je regarde également mon amoureux, qui me sourit et dont l’étincelle dans ses yeux brille et illumine tout son visage. Je réalise à ce moment la précieuse complicité qui s’est développée entre nous au cours des longs mois qui se sont écoulés depuis notre départ pour la Chine. Ses yeux, un miroir et une fenêtre sur les expériences vécues ensemble. Je lui souris en retour, et ferme mes propres yeux, laissant le sommeil s’emparer de moi encore une fois.
Le cadran indique 6h30. Le temps de prendre une douche et d’enfiler nos vêtements, de faire un dernier tour de la chambre pour s’assurer que nous n’oublions rien, Henning et moi sommes fin prêts à rencontrer le chauffeur avec qui nous avons rendez-vous à 7h20. Hier, nous avons arrangé un transport de l’auberge à l’aéroport Pudong. C’est un service offert par notre hébergement (payant bien sûr, mais très pratique).
Le chauffeur nous attend déjà lorsque nous descendons nos sacs en faisant attention de ne pas trop faire de vacarme. Je récupère le dépôt pour la clé de la chambre, et nous allons mettre nos sacs dans le véhicule au-dehors. C’est une mini-fourgonnette Volkswagen, en bon état et spacieuse. Je spécifie ces détails car ce sont des éléments qui m’apporteront un certain réconfort venu le moment d’être témoin de la manière de conduire de notre chauffeur.
Quel malade! Alors que nous sillonnons les étroites allées qui finiront par mener à un gros boulevard, nous demeurons entièrement ignorants de l’ampleur du danger qui nous attend sur l’autoroute. Le chauffeur ne conduit pas, il pilote sa voiture. Il conduit à une vitesse effarante, mais le pire, c’est la façon qu’il a de zigzaguer d’une voie à l’autre, s’infiltrant pernicieusement dans l’espace confiné qui sépare à peine les voitures en mouvement autour de nous. Clairement, il ne supporte pas d’avoir un véhicule devant lui. Le problème, c’est qu’il en a plein des véhicules, et ils sont PARTOUT!
Sa façon de conduire me fait exactement penser à un petit mulot fébrile qui coure en cherchant à échapper aux griffes de son prédateur. Sauf que pour un mulot, il a le culot d’un lion! Il suit une logique erratique dans ses déplacements. Il fonce, s’arrête abruptement, coupe vicieusement les autres, klaxonne présomptueusement pour décourager ceux qui osent changer de voie en même temps que lui, leur signifiant que la manœuvre sera d’abord effectuée par lui et que la route lui appartient. Entre temps, il se trompe entre ses pédales de frein et d’accélérateur, surtout quand les lumières de frein des voitures en face de nous s’allument… Entre temps, il massacre la transmission, et les bruits malsains qu’elle émet sous l’absence de dextérité du chauffeur fait grincer des dents mon pauvre Henning.
Nous avons pris la précaution de quitter pour l’aéroport avec beaucoup d’avance, et je ne suis donc aucunement stressée de me rendre à destination rapidement. De ce fait, je désapprouve l’allure folle à laquelle nous progressons, et je serre la cuisse de Henning plus fort que dans l’avion en juillet dernier alors que nous volions en direction de Běijīng en plein milieu d’un orage fougueux. Henning lui-même est blême, et je le vois faire la motion de freiner avec son pied à maintes reprises, comme pour éviter des collisions même s’il est douloureusement conscient de l’absence d’une pédale de frein devant lui.
Pour que Henning soit nerveux en voiture, ou pour être nerveux tout court, il faut vraiment que les éléments convergent de façon alarmante. En ce moment, outre serrer la tête du siège en face de lui, il me dit ouvertement qu’il est heureux que nous soyons à bord d’une voiture allemande et que nous pouvons au moins compter sur le bon fonctionnement des ceintures de sécurité et des sacs gonflables.
Puisque le chauffeur semble prendre de l’assurance au fur et à mesure que nous progressons, ses manœuvres deviennent de plus en plus casse-cou. Quand je vois la pancarte « Pudong Airpor – 37km », je décide que j’en ai assez.
- Eye, chauffeur! Chauffeur!!! m’écriai-je une deuxième fois en voyant qu’il ne m’entend pas la première.
- Quoi????
Cherchant un peu mes mots pour m’exprimer correctement en mandarin, je décide de laisse aller mes émotions et opte pour une approche directe et un ton de voix féroce.
- Pouvez-vous ralentir. Vous conduisez très vite, et je suis très, très nerveuse en ce moment. Si je suis pour mourir bientôt, ce ne sera pas en Chine, et surtout pas avant de prendre l’avion qui m’emmène loin d’ici!!!!!
Je ne cache pas mon étonnement en constatant qu’il cesse aussitôt ses manœuvres audacieuses. Il continue d’évoluer à une vitesse à la limite de l’acceptable, mais au moins, il s’est soudain rappelé qu’il n’est pas un cowboy et que sa voiture n’est pas un étalon impétueux. La route n’a pas besoin d’être domptée. D’ailleurs, nous ne sommes plus à Nányáng! Les gens ne conduisent pas dans le sens inverse ici, c’est bien signe que les conducteurs sont plus civilisés, non?!
Enfin, après une heure et quart de supplice routier, nous nous pressons de récupérer nos sacs dans la valise de la fourgonnette et même si le chauffeur a la gentillesse d’aller nous chercher un chariot à bagages, nous n’arrivons pas à lui sourire. Nous pénétrons dans l’aéroport, lui lançant malgré tout un merci plein de sous-entendus.
Nous trouvons rapidement le comptoir de British Airways, où nous nous mettons en ligne pour obtenir nos cartes d’embarquement ainsi qu’enregistrer nos bagages. J’espère également pouvoir dénicher des sièges de sortie d’urgence, car lors de notre enregistrement en ligne hier soir, ils n’étaient pas disponibles.
Pendant que nous attendons, une préposée vient nous porter des étiquettes à bagages tout en nous annonçant d’une voix doucereuse que notre vol a une heure de retard, que ce dernier ne quittera Shànghăi qu’à midi.
Finalement, pas de siège devant la sortie d’urgence. Henning devra ronger son frein et accepter de se plier en quatre pendant douze heures. Nous ne savons pas à ce moment-là que nous aurons pour voisin de siège un petit « prout » de moins de deux ans, qui hurlera à tous les trois heures et dont les cris atteindront des niveaux de décibels que parfois seuls les chats et les chiens peuvent entendre. Mais, ce n’est pas si pire considérant que ses parents parviendront à le calmer assez rapidement lors de chaque épisode, de sorte à ce qu’il ne recommencera ses crises qu’à des intervalles tolérables.
Une fois la sécurité passée, nous partons à la recherche d’un endroit où dîner. Il est plus difficile de dénicher un petit café ou restaurant que ce nous ne l’aurions cru. Finalement, nous choisissons une sorte de casse-croûte où ils vendent des simili-sandwich au fromage et au jambon (minuscule tranches de pain mastique avec une tranche de fromage Kraft et du spam, c’est-là-dire du jambon en conserve…). Henning accompagne son « repas » d’un café et moi d’un jus. Le tout pour 275 yuan!!! (environ 38 dollars canadiens). Il n’y avait pas de prix sur le menu, et nous n’avons pas eu le bon sens de demander la somme de nos choix avant de commander. Oh, et puis on s’en fou, de toute façon, il faut bien dépenser nos derniers yuans!
Pendant que nous mangeons, nous nous intoxiquons à la fumée de cigarette qui nous parvient de toutes les tables avoisinantes. À peine avons-nous avalé notre trompe-faim et nos miettes que nous quittons l’endroit pour aller trouver notre porte d’embarquement.
Elle n’est pas très loin d’où nous nous trouvions, et donc nous nous y installons pour le temps qu’il nous reste à attendre. Une famille de jet-setters est assise deux rangées derrières nous. Les trois enfants ont chacun leur joueur-DVD dernier-cri, puis je constate un peu étonnée que ces derniers savent parler le mandarin lorsque la concierge les apostrophe pour nettoyer le recoin où ils ont décidé de s’affaisser.
En allant au toilette, je croise une grande et mince jeune femme blonde aux yeux bleus, qui, sur son téléphone portable, entretien une conversation (d’apparence enflammée) avec son interlocuteur en mandarin, qu’elle maîtrise parfaitement (autant au point de vue de la prononciation que le débit de ses paroles). C’est pareil pour l’homme d’affaire d’origine britannique qui est assis en face de nous dans l’aire d’attente et qui pianote sur son ordinateur portable tout en parlant à son associé (en mandarin) de contrats à signer avec tel ou tel parti et de telle ou telle clause à être révisée avec tel ou tel collègue.
Shànghăi est connue pour ses nombreuses compagnies étrangères qui viennent y ouvrir des nouvelles branches dans un élan d’enthousiasme à l’idée de conquérir un marché tel que celui offert par la Chine. Ainsi, il n’est pas surprenant de voir autant d’étrangers apprendre le mandarin pour mieux faire affaire avec les gens de la place. Le commerce est tellement important en Chine! Money-money!
Vient le temps d’embarquer dans l’avion, où nous sommes très tassés mais quand même très bien traités. Au moment du décollage, je suis à nouveau dégoûtée par la pollution qui règne sur la ville. Il semble évident qu’avec une population de la taille de celle de l’Allemagne, cependant confinée dans un territoire considérablement plus petit, le contrôle environnemental se fait plus difficilement. Ou du moins, la volonté de garder la ville propre en pratique est une tâche plus ardue que d’élaborer des lois et des objectifs à cet effet en théorie.
Ainsi, je ne cache pas mon dégoût pour le smog et partage avec Henning mon scepticisme face à la résolution Shanghaienne de vouloir rendre la ville « verte » d’ici 2010 pour l’expo international. En survolant les nuages bruns et gris, et en voyant le ciel bleu émerger un peu plus haut en altitude, je me passe le commentaire sur le fait que mon choix de ville pour vivre sera grandement influencé par le degré de pollution. Ça aura été tellement lourd de passer de nombreux mois dans une ville où la matière première pour ce qui est de l’énergie est le charbon. Dieu sait que notre santé aura indéniablement été affectée, parole d’asthmatique!
Certes, il ne faut pas oublié que nous sommes venus vivre ici par choix. Simplement, il est parfois plus difficile d’assumer les conséquences que de s’en plaindre!
Douze heures plus tard, dont trois qui se sont envolées dans le néant pour moi (merci pilule de Gravol!), nous arrivons à Londres. La ville est également recouverte d’une épaisse couche de nuages gris. Il est possible que ce soit du smog aussi selon les témoignages de certains amis s’y étant rendus de par le passé.
À l’aéroport, notre vol est à nouveau retardé. En fait, nous apprenons plus tard que l’avion et son équipage étaient à l’heure, mais qu’il manquait de préposés pour recevoir les passagers à bord de l’avion et pour vérifier leurs billets au comptoir de la porte d’embarquement.
Enfin, trois heures d’escale plus tard, nous partons pour Düsseldorf. Je m’endors et me réveille presque aussitôt (du moins c’est l’impression que j’ai en ouvrant les yeux) alors que nous atterrirons d’ici une dizaine de minutes. Le vol n’aura duré qu’une heure et quart.
Après avoir ramassé nos bagages au carrousel et passé les douanes, nous passons enfin la porte de sortie et apercevons aussitôt les parents de Henning, qui eux aussi nous ont tout de suite repérés. La maman de mon copain pleure à chaudes larmes après avoir vainement tenté de contenir ses émotions. Les câlins sont échangés, la joie des retrouvailles est immense!
Il nous reste une heure trente de route à faire avant de ne parvenir à Steinfurt et d’y retrouver un lit douillet. Le papa au volant, moi en avant, la maman et le fils en arrière. La mère de Henning nous a préparé des sandwiches au VRAI fromage et au salami, ainsi qu’un thermos plein de café. Henning jubile. Pendant qu’il raconte énergiquement nos péripéties à sa maman (les sandwichs et l’adrénaline agissent comme stimulant!), je tombe dans les bras de Morphée seulement pour ré-émerger de mon sommeil à des intervalles réguliers, le temps d’échanger un sourire et quelques paroles avec les parents de Henning.
Je regarde également mon amoureux, qui me sourit et dont l’étincelle dans ses yeux brille et illumine tout son visage. Je réalise à ce moment la précieuse complicité qui s’est développée entre nous au cours des longs mois qui se sont écoulés depuis notre départ pour la Chine. Ses yeux, un miroir et une fenêtre sur les expériences vécues ensemble. Je lui souris en retour, et ferme mes propres yeux, laissant le sommeil s’emparer de moi encore une fois.
© Madeleine Beaudet, 2007. Tous droits réservés.
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